Préparer l’avenir

Sept en six semaines. Des féminicides. C’est la statistique qu’on reprend partout, avec effroi, atterrement ; avec colère, aussi, sachant que tout — ces derniers mois, ces dernières années — préparait cette irruption de violence. Enfin, je ne veux pas laisser entendre que la violence conjugale se produit seulement par éclats, surgissant de nulle part, qu’elle commence et finit avec les coups. Évidemment que non. Les féminicides s’inscrivent la plupart du temps tout au bout d’un continuum de violence, le meurtre constituant le geste de contrôle ultime, définitif.

Le fait qu’on s’étonne de ces féminicides après une année de confinement, c’est-à-dire une année à mener une vie dans laquelle le contrôle et l’isolement sont normalisés, illustre notre difficulté à confronter réellement les violences masculines. Notre difficulté à nommer ces violences et à détailler les modalités de leur exercice — comme s’il fallait encore démontrer le lien direct entre les violences patriarcales et les conditions matérielles d’existence des femmes. Cet aveuglement est d’autant plus étonnant que nous avons été avertis, à répétition même.

Au Québec, les organismes et les professionnels qui viennent en aide aux femmes qui subissent de la violence conjugale se sont dits inquiets dès le début de la pandémie. Déjà, au printemps 2020, les groupes recensaient des irrégularités dans les signalements de violence conjugale : soit les femmes peinaient à trouver un moment pour appeler à l’aide sans alerter leur conjoint, ou alors celles qui sollicitaient une place en maison d’hébergement finissaient par y renoncer, ce qu’on expliquait par l’insécurité accentuée par le contexte pandémique…

Partout dans le monde, on a vu un lien clair entre le confinement et l’augmentation de la violence conjugale et familiale. Dès avril 2020, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, lançait un appel aux dirigeants de tous les pays, les invitant à faire preuve de vigilance dans l’application des mesures de confinement, afin de s’assurer que les femmes ont accès à l’aide appropriée pour fuir une situation dangereuse. Les mois ont passé, et les avertissements ont laissé place aux faits : partout, le huis clos forcé a bel et bien emporté et écorché des vies.

Ces jours-ci, au Québec, la lutte contre les violences genrées s’impose dans les priorités politiques du moment. Comment faire autrement ? L’onde de choc est terrible, et il serait particulièrement gênant de ne pas s’engager à faire mieux, quelques mois à peine après le dépôt du rapport du Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale, dans lequel on formule des recommandations claires, prêtes à être mises en œuvre.

Mais alors que l’on s’engage sur la voie de la relance économique post-pandémie, il faut avoir le courage d’envisager la lutte contre les violences faites aux femmes au-delà des vœux pieux et du financement ponctuel des groupes qui interviennent lorsque la situation est critique — bien que leur travail soit essentiel et doive être davantage soutenu.

La pandémie a globalement fragilisé la situation socio-économique des femmes — comme c’est toujours le cas lors de périodes d’instabilité économique. Et l’instabilité économique est non seulement un terreau fertile pour la violence genrée (que cette instabilité soit causée par une guerre, un effondrement financier ou une pandémie), mais les choix que l’on fait pour relancer l’économie ont un effet sur la perpétuation de cette violence.

Par exemple, après la crise financière de 2008, on a démontré que dans les pays européens ayant appliqué des politiques d’austérité dures, comme l’Espagne, la Grèce et le Royaume-Uni, l’augmentation de la violence domestique observée durant la crise financière s’est prolongée durant la période de relance et même au-delà. Pour l’expliquer, on souligne qu’en fragilisant les services publics et en supprimant les emplois qui y sont associés, on a maintenu les femmes dans une situation de précarité, voire de dépendance économique, ce qui les a dissuadées de fuir des situations violentes. Résultat, les incidents violents se sont multipliés.

Aujourd’hui, chez nous, le risque de voir une telle situation s’installer est bien réel, surtout en considérant que les Québécoises ont été plus nombreuses à perdre leur emploi durant la pandémie, ou à renoncer à leur salaire pour s’occuper des enfants ou d’un proche.

On nous promet une relance économique inclusive, mais le gouvernement Legault n’a pas montré jusqu’ici une intention claire de rompre avec la brutalité néolibérale de ses prédécesseurs — surtout lorsqu’il s’agit d’embrasser la croyance que les secteurs qui propulsent la croissance sont ceux qui ne génèrent qu’indirectement des bienfaits dans la vie des citoyens (infrastructures, industries de pointe, extraction des ressources naturelles).

Un renversement de perspective apparaît pourtant un élément clé dans la lutte contre les violences genrées. Car c’est en misant sur les secteurs et les institutions qui créent une valeur sociale réelle ; ceux qui assurent l’autonomie des femmes, des citoyens vulnérables, qui permettent de soigner les liens sociaux et les espaces que l’on habite, que l’on peut espérer s’attaquer aux racines de la violence patriarcale. Ce n’est pas tout, bien sûr. Mais c’est un socle essentiel.

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