Le canard boiteux

Aussi cinglante soit la gifle que les délégués au congrès du Parti conservateur lui ont donnée en fin de semaine dernière en niant l’existence des changements climatiques, Erin O’Toole n’est pas le premier chef à être désavoué de façon spectaculaire par les militants de son parti.

En décembre 1981, René Lévesque avait été assommé par les décisions des militants péquistes, qui avaient rejeté le concept de souveraineté-association au profit de la souveraineté tout court et rétabli le principe de l’élection référendaire. À issue du congrès, il avait laissé planer la menace d’une démission et organisé un référendum auprès de l’ensemble des membres du parti pour annuler ces résolutions.

En novembre 1996, Lucien Bouchard avait également menacé de démissionner si les délégués persistaient dans leur volonté de revenir à la règle de l’unilinguisme français dans l’affichage. Ils avaient finalement plié, mais s’étaient vengés en accordant à M. Bouchard un vote de confiance de seulement 76,7 %, qu’il avait ressenti comme une véritable humiliation.

Il y avait cependant une différence de taille. MM. Lévesque et Bouchard étaient premiers ministres, et leur position reflétait largement celle de la population. En 1981, il n’y avait aucun appétit pour une élection référendaire au Québec et, en 1996, la règle de la « nette prédominance » du français dans l’affichage était largement acceptée.

M. O’Toole, qui a été élu de justesse à la direction de son parti il y a tout juste sept mois, est simplement chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes, et la position adoptée par le congrès conservateur va à l’encontre de l’opinion d’une vaste majorité de Canadiens, et plus encore de Québécois, sur un sujet jugé essentiel. À quelques semaines du déclenchement probable d’une élection, cela constitue un formidable handicap.


 
 

Il aura beau clamer qu’en sa qualité de chef, c’est lui qui décidera de la politique de son parti, tout le monde a pu constater qu’il ne le contrôle pas, et les électeurs ne veulent généralement pas d’un canard boiteux pour premier ministre. S’il a réussi à mettre temporairement une sourdine aux revendications des militants pro-vie, qui peut savoir quand ils reviendront à la charge ?

D’ailleurs, même si M. O’Toole reconnaît, sans doute sincèrement, la réalité des changements climatiques et promet d’agir en conséquence, sa volonté d’abolir la taxe sur le carbone et son engagement de soutenir la construction de nouveaux oléoducs marquent clairement les limites de cette reconnaissance.

Durant la course à la chefferie, il a promis de faire adopter « une loi sur les pipelines à l’échelle nationale », qui permettrait au gouvernement fédéral d’imposer leur passage aux provinces contre leur volonté, de la même façon que son prédécesseur, Andrew Scheer, s’était engagé à ouvrir un « corridor énergétique » d’un bout à l’autre du pays. Cela ne serait pas une mince tâche, mais cette simple possibilité a de quoi rendre méfiant, et on peut compter sur les adversaires de M. O’Toole pour alimenter cette méfiance durant la campagne électorale.


 
 

Si besoin était, les événements de la fin de semaine ne peuvent que diminuer encore l’envie du premier ministre Legault de donner un coup de main au Parti conservateur, même si sa conception du fédéralisme cadre mieux avec l’autonomisme préconisé par la CAQ. Aux yeux d’une vaste majorité de Québécois, aucun accommodement de nature constitutionnelle ne saurait justifier d’appuyer, même du bout des lèvres, un parti ouvertement climatosceptique.

Au reste, M. O’Toole a beau faire les yeux doux au Québec, les changements qui ont été apportés aux règles de la prochaine course à la chefferie donnent plutôt l’impression que la base conservatrice n’a pas digéré le rôle qu’il a joué dans sa victoire en août dernier. Il est vrai que les membres québécois du PC ont eu une influence nettement plus importante que leur poids relatif au sein du parti, mais le message qui a été envoyé en fin de semaine est qu’il n’est pas le leur.

Tout cela n’est pas de nature à faciliter la tâche du lieutenant québécois de M. O’Toole, Richard Martel, qui a le mandat de recruter une équipe capable de remporter un nombre de sièges suffisant pour lui permettre de former un gouvernement.

En 2019, son prédécesseur, Alain Rayes, avait réussi à attirer de nombreux candidats de qualité, mais la maigre récolte de dix sièges a constitué une amère déception. De l’avis général, la mauvaise performance de M. Scheer a été largement responsable de cet échec. À regarder aller M. O’Toole, qui peut avoir envie de se présenter pour les conservateurs ? Monter au combat avec un canard boiteux est le plus sûr moyen de trébucher.

42 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 23 mars 2021 00 h 35

    Maintenant que le chef conservateur a décidé d'aller à l'encontre des déléguers du parti lors du dernier congrès, voici la question que l'on doit se poser à mon sens : le sérieux plan environnemental que les conservateurs nous promettent va-t-il être crédible par rapport à la lutte aux changements climatiques? J'en doute.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 23 mars 2021 09 h 17

      Oui, d'autant plus que cette transition très onéreuse devra être financée avec l'argent du beurre et le passage à l'électrique prendra des décennies. De plus, il ne faut pas être hypocrites, nous avons un réseau important de pipelines reliant Montréal, Québec et les É.-U. qui sera de plus en plus sollicité pour éviter les Mégantic. Comme on le constate en Norvège, qui s'est enrichie avec le pétrole, sa stratégie tient compte du sevrage des hydrocarbures à plus long terme. Faut-il aussi se demander comment les hydrocarbures peuvent contribuer à une richesse servant la réalisation d'un projet national, alors que le Québec est le plus grand consommateur d'hydrocarbures per capita au pays et aussi grand acheteur de camionnettes et VUs, tous en partie importés ? Alors que nos coûts de transition du secteur des transports augmentent rapidement, sans une production de véhicules électriques à prix concurrentiels, nos subventions à l'achat servent-elles surtout à financer les avancées technologiques de manufacturiers étrangers à l'obsolescence rapide de leurs modèles successifs. Nos impôts finançant une lutte à finir entre de puissants concurrents pour une voiture du peuple ayant 1000 km d'autonomie ? Une automobile dont l'assemblage et les composants ne seront vraisemblablement pas d'ici, sauf peut-être ceux en développement récent et présentant un avantage comparatif réel, i.e., issus d'une technologie aérospatiale ou s'apuyant sur des métaux rares du QC ?

    • Patrick Boulanger - Abonné 23 mars 2021 10 h 57

      @ M. Blanchard

      Vous mettez de l'avant plusieurs arguments qui va dans le sens de la procrastination climatique : éviter une autre catastrophe à la Mégantic; transition très onéreuse; enrichissement collectif par les hydrocarbures; le moyen de la transition par l'électricité est trop lent; enrichissement collectif par les hydrocarbures; les hydrocarbures qui peuvent participer à la réalisation d'un projet national; lutte qui enrichie les fabricants de voitures étrangers; etc.

      Si vous croyez qu'il faut lutter contre les changements climatiques, que proposez-vous comme moyens?

    • Christian Roy - Abonné 23 mars 2021 14 h 51

      Sur les questions environnementales, le Québec est dans les faits un maître du Cha-Cha. Nous donnons l'impression de s'activer tout en conservant une aversion peu commune pour l'abnégation et les investissements nécessaires au grand Virage. Il est hypocrite de ne pas détecter nos "promesses d'ivrogne", comme disait ma grand-mère.

      Il y a un conservateur du Parc Jurrassique caché en chacun de nous !

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 23 mars 2021 14 h 56

      @ M. Boulanger

      Merci me permettre d'ajouter à vos nombreux commentaires et brillantes solutions aux problèmes de la nation. Faut-il espérer que les grandes réserves hydroélectriques du Québec et du Labrador (bloquée par le QC) puissent un jour alimenter un réseau pan-canadien et contribuer à un échange électricité pour pétrole. nos deux richesses nationales importantes et unir le pays plus que le diviser ?

    • Patrick Boulanger - Abonné 23 mars 2021 16 h 35

      @ M. Blanchard

      Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de division au sein du Canada. Ce n'est pas mon propos.

  • Mathieu Gaudreault - Abonné 23 mars 2021 02 h 43

    Ça arrive

    Ça arrive qu'un parti par sa nature même ne peut plaire à un segment de l'électorat. Le vote des Québécois est plutôt centriste et dans les grand Montréal plus à gauche. Le modèle du parti conservateur canadien sois le parti républician GOP (pré Trump) ne gagne pas dans les villes et depuis les années 2000's perd dans les banlieux. Harper a juste été chanceux d,avoir devant lui 2 chefs d'oppositions faible sois un intellectuel qui habite dans une tour d'ivoire et parle juste d'environement et constitution(Dion) et un aristocrate étranger(un descendant de noble Ukrainien sois Ignatieff qui a enseigné 30 ans aux Massasuchetts).

    Ça arrive qu'un parti politique par sa nature même peut pas plaire à un électorat aux valeurs oposé et à faire des pirouettes on tombe nez aux sol.

  • FRANCOIS BIZET - Abonné 23 mars 2021 07 h 26

    c est sans fin

    O TOOLE est coulé, à peu près à coup sur
    TRUDEAU risque d etre reélu, par défaut
    SINGH se même de politique québécoise
    le BLOC n a par définition d influence qu au QUEBEC
    MORALITE :
    le sort du QUEBEC est entre les mains de non-québécois, y compris TRUDEAU junior qui n est québécois que par pure opportunité
    Autement dit, TRUDEAU junior rejoue le coup de TRUDEAU père
    pour assassiner tranquillement le QUEBEC
    Décidément, on en revient à 1976, à LEVESQUE
    Hors le chemin tracé par LEVESQUE point de salut
    Si les Québécois ne réagissent pas, ou plus
    Si LEGAULT ancien péquiste en reste à des marchandages d épicier
    au lieu d assumer un rôle d homme d Etat
    jamais nous n en sortirons
    45 ans que je regarde ça
    et toujours au même stade...

    • Gilles Théberge - Abonné 23 mars 2021 13 h 08

      Vous allez regarder ça jusqu'à votre mort monsieur Bizet, parce que rien ne changera. Les Québécois sont des cons, et ils le resteront.
      Ils auront l'illusion de tenter de sauver la chèvre et le chou. Et ils confondent, et la chèvre, et le chou.

      ils ne savent pas ce qu'est le courage de choisir. Je ne suis même pas certain qu'ils savent qu'ils pourraient changer les choses si et si seulement ils étaient collectivement solidaires. Mais pour ça il faudrait être cohérent n'est-ce pas ?

      Hélas, nous faisons partie d'un peuple en déliquescence monsieur Bizet, sur lequel Trudeau avec ses lieux communs et ses menteries peut faire croire à peu près n'importe quoi à ces demeurés.

      Prenez pour exemple la réforme de la loi sur les langues officielles et ses promesses... Vous croyez à ça vous ! vous allez voir qu'on en entendra plus parler d'ci 6 mois. Et ce n'est qu'un exemple...

      Comme vous dites, « jamais nous n'en sortirons ».

    • Christian Roy - Abonné 23 mars 2021 15 h 03

      " et toujours au même stade..." - M. Bizet

      ... olympique ?

      Stade qui est le symbole de notre propre rapacité domestique...

      Je ne sais, M. Bizet si nous pouvons faire la leçon à qiui que ce soit. Non pas que je sois découragé de Nous. Mais d'abord cesser les gérémiades concernant les "amis d'en face" pour plutôt prendre au sérieux le fait d'être "maîtres chez soi", ce qui veut dire responsables et imputables - adultes, en un autre terme. Je crois que cette tâche revient à chaque citoyen. Pas besoin d'attendre.

  • Pierre Rousseau - Abonné 23 mars 2021 07 h 47

    Tirer et pousser en même temps...

    En reconnaissant les changements climatiques et du même souffle promettre l'expansion des pipelines à travers le pays le chef O'Toole tente de tirer et pousser en même temps. Les membres du parti conservateur ont choisi d'être consistants avec eux-même et ont rejeté le concept de changements climatiques. On peut au moins leur donner ça, ils sont plus francs que leur nouveau chef.

    • Françoise Labelle - Abonnée 23 mars 2021 08 h 42

      En bon chauffeur de bus, il les fait avancer en arrière.
      La quadrature du cercle est un problème récurrent en politique. L'ex-stratège républicain Rick Wilson livrait aux démocrates la recette de feu son parti: oubliez les idées et visez le vieux collège électoral.
      Pour ce qui est de la quadrature du cercle, à l'aide d'immenses bases de données sur chaque citoyen, on dit à chacun ce qu'il veut entendre. Et voilà, comme on dit en anglais.

  • Claude Gélinas - Abonné 23 mars 2021 08 h 07

    Nombreuses sont les raisons de voter contre les conservateurs

    Additionnés à la frange nombreuse des membres évangélistes et anti-avortement de son parti, il est raisonnable de penser qu'au Québec les conservateurs climatoseptiques feront un tabac contre leurs positions déconnectées de la réalité et de l'urgence d'agir.

    Quant au PM Legault, avant qu'il ne soit trop tard, au risque de perdre la face et la crédibilité de son parti, il serait bien avisé de prendre ses distances avec le chef du Parti conservateur qui une fois élu, si jamais cette victoire se matéralisait, il sera obligé de se soumettre à la volonté des élus conservateurs.

    • François Beaulne - Abonné 23 mars 2021 13 h 27

      Nombreuses également sont les raisons pour ne pas voter Trudeau. En conclusion: Le Bloc et rien d'autre!

    • Claude Gélinas - Abonné 23 mars 2021 17 h 32

      Je souscris à l'opinion de Monsieur Beaulne.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 23 mars 2021 18 h 26

      Moi aussi...