Qui peut sauver les deux Michael?

Le procès de l’homme d’affaires canadien Michael Spavor, accusé d’espionnage par les autorités chinoises, a débuté vendredi à huis clos dans la ville de Dandong. Le tout s’est déroulé de façon expéditive en moins de deux heures et sans la présence des observateurs canadiens. Accusé d’avoir volé des secrets d’État et de les avoir envoyés à l’étranger, M. Spavor attend maintenant le verdict de la cour dans sa cellule, la même que celle où il croupit depuis 831 jours. Une condamnation est une quasi-certitude — le système judiciaire chinois n’étant indépendant que sur papier. M. Spavor fait face à une peine qui pourrait aller jusqu’à la prison à perpétuité.

Détenu dans la foulée de l’arrestation de la cheffe financière de Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver en 2018 sur un mandat d’extradition lancé par les États-Unis, M. Spavor s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, devenant ainsi une victime de la « diplomatie d’otage » dont se sert l’État chinois pour obtenir l’abandon des procédures contre Mme Meng. Cette dernière est libre de circuler à Vancouver, où elle possède une demeure luxueuse, et où la Cour suprême de la Colombie-Britannique se penche sur la demande d’extradition américaine.

Alors que les preuves contre Mme Meng, qui est accusée par la justice américaine de fraude bancaire relativement à des sanctions américaines contre l’Iran, ont été déposées publiquement en cour, aucun détail des prétendus crimes commis par M. Spavor n’a été fourni par les autorités chinoises.

Il en va de même pour Michael Kovrig, l’autre Canadien accusé d’espionnage par la Chine, et dont le procès aura lieu lundi à Pékin. En envoyant les deux Michael à leurs procès, le gouvernement du président Xi Jinping cherche à faire pression sur Ottawa et Washington afin que les deux pays cèdent à ses demandes concernant Mme Meng et Huawei, l’entreprise de télécommunications fondée par son père, mais que le renseignement américain soupçonne d’être contrôlée par l’État chinois. L’épreuve kafkaïenne des deux Canadiens revêt de plus en plus les allures d’une tragédie humaine, alors que leur gouvernement semble impuissant à les aider.

« La détention arbitraire de MM. Kovrig et Spavor est une priorité absolue pour notre gouvernement, et nous continuerons à travailler sans relâche pour obtenir leur libération immédiate », a affirmé cette semaine le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau. Soit. Mais force est de constater que les efforts de son gouvernement se sont avérés infructueux à cet égard. M. Trudeau compte maintenant sur le gouvernement du président Joe Biden pour régler le cas de Mme Meng. Des médias américains ont déjà évoqué des négociations entre le département de la Justice américain et les avocats de Mme Meng en vue d’un accord de réparation. Selon un tel accord, les accusations contre Mme Meng seraient retirées en échange d’un aveu de tort de sa part et du paiement d’une amende importante.

Malheureusement pour MM. Kovrig et Spavor, la rencontre cette semaine en Alaska entre le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, et son homologue chinois, Yang Jiechi, semble avoir refroidi davantage les relations déjà tendues entre les deux superpuissances. M. Blinken a reproché à la Chine de violer les droits de la personne au Tibet, à Hong Kong et dans la province de Xinjiang ; M. Yang a riposté en accusant les États-Unis d’essayer d’imposer leur vision de la démocratie au monde entier alors que « beaucoup de gens aux États-Unis ont peu de confiance en la démocratie américaine ». Alors que M. Trudeau comptait sur la rencontre entre les deux hommes afin de faire avancer le dossier de deux Michael, il a dû être déçu.

En l’absence d’une entente sino-américaine, le gouvernement Trudeau devra vraisemblablement attendre la décision de la cour britanno-colombienne, ce qui pourrait prendre encore plusieurs mois. Si la Cour rejette la demande d’extradition, Mme Meng serait libérée sans que le gouvernement Trudeau ait besoin d’intervenir.

Si la Cour accède à la demande des États-Unis, le ministre de la Justice, David Lametti, n’est pas obligé d’y donner suite. Il s’agit évidemment d’une décision qu’Ottawa préfère éviter. Mais si les Américains ne viennent pas à la rescousse de M. Trudeau en obtenant la libération des deux Michael, il n’est plus exclu que M. Lametti trouve un prétexte pour rejeter la demande d’extradition afin de mettre une fois pour toutes fin à ce cauchemar diplomatique.

Depuis le début de cette affaire, le gouvernement Trudeau insiste sur l’indépendance du système judiciaire canadien et rejette les demandes de libération de Mme Meng provenant de libéraux influents, dont l’ancien premier ministre Jean Chrétien lui-même. Mais plus elle perdure, plus la détention des deux Michael devient inacceptable. Leurs procès bidon devraient interpeller tous les Canadiens, surtout M. Trudeau. Il faut qu’il agisse.

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