L’acharnement et la paresse

Le principe de Joyce, adopté à l’unanimité par l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) plus tôt cette semaine, est d’une simplicité désarmante. Élaboré par la nation atikamekw en novembre dernier dans la foulée de la mort cruelle de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, l’énoncé entend garantir « à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé, ainsi que le droit de jouir du meilleur état possible de santé physique, mentale, émotionnelle et spirituelle ». On s’étonne de devoir affirmer un droit à la dignité aussi élémentaire, mais puisque les tragédies à caractère raciste se répètent, nous y voilà encore.

Le principe est accompagné d’une série de mesures à adopter pour éradiquer la violence et la discrimination dans le système de santé et les services sociaux. Mais comme son texte enjoint aussi au gouvernement de reconnaître le racisme systémique subi par les Autochtones, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a récemment levé le nez sur son adoption — tout en promettant de s’atteler malgré tout à ce problème, qu’il ne faudrait surtout pas nommer.

Le principe de Joyce convie pourtant à poser un regard critique essentiel sur des institutions et des pratiques marquées par un héritage à la fois particulièrement sombre et drôlement contemporain. En janvier, le Dr Samir Shaheen-Hussain, pédiatre urgentiste, publiait Plus aucun enfant autochtone arraché (Lux éditeur, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé), un livre dans lequel il attaque sans réserve le « colonialisme médical canadien ». Son analyse précède la mort de Joyce Echaquan, mais elle montre bien que cette tragédie est loin d’être une exception dans l’histoire des relations entre les peuples autochtones et les établissements socio-sanitaires canadiens et québécois.

Le Dr Shaheen-Hussain nous ramène en janvier 2018, au lancement de la campagne Tiens ma main, qui dénonçait les transferts d’enfants non accompagnés du Nunavik vers l’Hôpital de Montréal pour enfants par Évacuations aéromédicales du Québec (EVAQ). Les mémoires sont courtes, mais l’affaire avait alors créé des remous : des reportages et des témoignages avaient mis en lumière le caractère inhumain de la règle de non-accompagnement appliquée par EVAQ durant des décennies. Cette pratique a donné lieu à des situations déchirantes et traumatisantes pour les familles, puisque des enfants ont été hospitalisés seuls pendant des jours dans un environnement inconnu avant qu’un parent puisse se rendre à leur chevet.

Le Dr Gaétan Barrette, qui était ministre de la Santé au moment de la campagne Tiens ma main, s’était attiré de nombreuses critiques en promettant, d’un côté, de modifier la règle d’EVAQ tout en remarquant, de l’autre, que les vols d’évacuation risquaient d’être perturbés par des adultes intoxiqués ou turbulents — reprenant sans gêne les pires stéréotypes racistes visant les Autochtones. Et lorsqu’on évoquait le caractère discriminatoire de cette pratique, on s’empressait de répondre que cela n’avait rien à voir, car après tout, la restriction des accompagnements s’appliquait à toutes les évacuations, sans exception.

Après des mois de contestation, les militants de Tiens ma main ont finalement eu gain de cause. Mais on ne peut s’empêcher de souligner : autre temps, autre gouvernement, mais une nonchalance similaire. Ou plutôt, cet épisode révèle un refus semblable de reconnaître que certains principes, certaines pratiques en apparence neutres et universelles, peuvent avoir des effets discriminatoires. Or, en perpétuant le déni, on perpétue aussi des dynamiques coloniales et racistes enracinées de longue date. Et à ce titre, les évacuations d’enfants non accompagnés évoquent une longue histoire de violences médicales infligées aux communautés autochtones par l’État (canadien et québécois).

Dans son livre, le Dr Shaheen-Hussain revient sur les évacuations massives et les disparitions « médicales » qui ont déchiré les communautés autochtones tout au long du dernier siècle. Il tend un fil entre le manque d’empathie à l’égard des enfants transportés seuls vers Montréal en 2018 et les premiers voyages de la Patrouille médicale de l’est de l’Arctique à bord du C. D. Howe, qui, dès les années 1940, ont conduit à la disparition d’enfants autochtones emmenés dans les hôpitaux du Sud, puis placés définitivement dans des familles allochtones. Les blessures causées par ces pratiques sont profondes, encore vives. Et il est bien difficile de ne pas tendre le même fil jusqu’à la mort de Joyce Echaquan.

Mais qu’à cela ne tienne, le ministre des Affaires autochtones, et tout le gouvernement caquiste avec lui, s’entête à mener sa guerre de mots et d’orgueil, pour éviter de prendre le problème à sa racine. Car c’est exactement ce qu’on fait : on constate les drames en série tout en demeurant indifférents à leurs causes. On reconnaît les événements ponctuels, mais on s’efforce de les extraire de leur contexte historique et des dynamiques sociales. On refuse d’attribuer une cause autre qu’individuelle, anecdotique, à la violence, même lorsque celle-ci est récurrente et prévisible. On finit par se dire qu’il s’agit soit d’acharnement, soit de paresse intellectuelle, soit d’un sombre mélange des deux. Mais en tous les cas, les conséquences de cet entêtement se mesurent en vies humaines.

28 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 5 mars 2021 06 h 40

    Les choix politiques

    De l'acharnement, de la paresse, de l'idéologie ? La logique politique semble rester toujours la même, basée sur cette même recette délétère qui exclue les cas particuliers, les personnes en un mot. Et qui établi des priorités, dont la première est de "faire rouler l'économie". Le reste est laissé au ras des paquerettes: nous. Le reste c'est de la poutine, on l'avale tout rond avec beaucoup de sauce, des conversations, des analyses, des enquêtes sans aboutissement et qui coûtent très cher mais qui font le pain et le beurre d'un certain nombre de fonctionnaires. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Le compte-gouttes, y a rien de mieux. Jusqu'à extinction des feux. Mais ça prend du temps pour éteindre un feu au compte-gouttes.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 mars 2021 07 h 48

    Le problème à la racine: il n'est pas à Québec mais à Ottawa.

    Loi des Indiens avec des Réserves! Dans mon vocabulaire, ce serait le seul racisme *systémique*. C'est-à-re institutionnel, organisé SYSTÉMATIQUEMENT de Trudeau aux chefs de réserves, aux fonctionnaires sur le terrain.

    • Bernard Dupuis - Abonné 5 mars 2021 12 h 31

      Pourquoi Ottawa ne peut-il pas changer ce système? On sait que ce sont les chefs de bandes eux-mêmes qui ne le veulent pas. Dans une société, les institutions changent à condition que les humains qui les composent le désirent.

  • Gildas Hameon - Abonné 5 mars 2021 07 h 57

    Guerre de mots...

    Pour bien des commentateurs,le fait de refuser le terme "racisme systémique" ferait qu'il devient totalement impossible de le combattre. Pourtant, je n'ai encore jamais vu nulle part le moindre effort, la moindre tentative pour le démontrer. Comme si appeler un oiseau bird empêchait de savoir de quoi on parle! Si le gouvernement refuse effectivement le terme, ce qui se comprend assez bien pour des raisons politiques et légales, il est assez clair qu'il en a reconnu le concept à plusieurs reprises. Alors, qui s'entête dans une guerre de mots? Un compromis demande un effort des 2 parties...

    • Christian Roy - Abonné 5 mars 2021 16 h 27

      Pouvez-vous élaborer M. Hameon sur la déclaration suivante: "(...) ce qui se comprend assez bien pour des raisons politiques et légales," Lesquelles ?

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 mars 2021 08 h 02

    Comme un grand trou noir

    Mme, Lanctôt,
    Je suis d'accord avec vous jusqu'au dernier mot.

    Là, je bloque et je me sens floué. Votre texte est au moins moitié trop court.

    Vous connaissez, la Loi sur les Indiens? Ce vieux bout de papier nommé Acte d'Amérique du Nord Britannique?
    Ça vous dit vaguement quelque chose, la Loi sur le Multiculturalisme canadienne?

    Le seul gouvernement responsable des Autochtones, les "Indiens" dans sa langue, est le gouvernement fédéral.
    Le gouvernement provincial est tenu de donner certains services aux Autochtones, d'où mon appui à la partie visible de votre iceberg mal dégelé.
    Mais là...

    53 réserves sans eau potable courante. Ben non! Il préfère son oléoduc!
    Le strict minimum voudrait que le fédéral assure lui-même est un bon service de transport pour tout les cas d'urgence, pas seulement en santé. Les provinces le font comme un surplus de tâche, lors que le fédéral a coupé les transferts en santé vers les provinces drastiquement.

    Depuis des lustres fédéral aurait dû créer des hôpitaux spécifiques aux beoins des Autochtones pour les servir et pour engager et former ceux qui le souhaitent. Il le fait pour son armée!

    Savez-vous que la Terre sur laquelle les Autochtones marchent ne leur appartient pas? Les Nations n'ont pas de propriété collective sur le sol Canadien. Ce sont des "octrois" de la Couronne, qui peut légalement les chasser de ces Terres en tout moment.
    La propriété collective d'une nation est un péché grave dans la tite-religion des Trudeau. En fait, même le mont "nation" est dangereux!

    On continue dans l'horreur. Si le gouvernement canadien a reconnu du bout des lèvres l'existence de la Nation Québécoise, il n'a jamais reconnu l'existence des Nations Autochtones. "Premières Nations" sonne bien dans la bouche de Trudeau, mais où est la reconnaissance de chacune d'entre elles?
    Voilà le multiculturalisme : du javellisage de Nation.

    Côté honnêteté, ça ne s'arrange vraiment pas chez vous.

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 mars 2021 08 h 36

    Une longue tradition...

    ... de racisme systémique à l'encontre des peuples autochtones. Le mot « systémique » vise les systèmes, les institutions, pas les individus mais la CAQ ne comprend pas ça. Donc, vous donnez des exemples de la manière dont les familles autochtones étaient traitées et il y en a bien d'autres. Par exemple, comme le gouvernement colonial voulait sédentariser les Inuits (qu'on appelait alors Esquimaux), la GRC a été chargée de tuer les chiens de traîneaux dit chiens esquimaux, ce qui a causé un tort irréparable aux Inuits qui comptaient sur leur environnement pour se nourrir de la chasse et de la pêche. Ça s'est passé dans les années 1950 et 60, pas au XIXe siècle.

    Autre exemple, on ne se gênait pas pour prendre des familles de collectivités inuites du nord du Québec pour les envoyer dans l'Arctique extrême, à Resolute et Grise Fiord, sans aucun soutien une fois rendus là et avec la promesse de les ramener à Inukjuak si ça ne fonctionnait pas, promesse qu'on ne tint jamais et ces familles ont subi les affres de la faim et du froid, vivant dans un environnement hostile qu'ils n'avaient jamais connu.

    Bien des enfants envoyés au sud pour traitement ont disparu sans que les parents ne sachent jamais ce qui leur était arrivé. Certains sont morts et enterrés dans des fosses communes, d'autres adoptés dans des foyers allochtones où on cachait leur origine. Ces gestes commis par un système constituent tous du racisme systémique; les gens qui y ont participé n'étaient pas nécessairement racistes, ils obéissaient à un système pour lequel ils travaillaient.

    Aujourd'hui le « système » refuse encore de reconnaître l'évidence, il préfère se protéger en la niant. Ailleurs, placés au pied du mur, on l'a reconnu mais ici, société distincte oblige, on refuse encore, ce qui met des bâtons dans les roues d'une soi-disant réconciliation que l'on voudrait du bout des lèvres.

    • Marc Therrien - Abonné 5 mars 2021 15 h 11

      C’est que pour certains négationnistes, la Nation Québec distincte se distingue par sa capacité de transcendance qui fait qu’elle peut être la seule à ne pas avoir été contaminée par l’influence du système fédéral dans lequel elle a été créée et a évolué.

      Marc Therrien