En étrange pays…

La réputation gastronomique de la ville de Lyon remonte au moins au XVIIIe siècle. On raconte qu’à la guinguette de la Mulatière, sur les bords du Rhône, Dame Guy servait une matelote d’anguilles à faire se pâmer les plus fins palais, parmi lesquels on comptait nulle autre que l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Au pays de Paul Bocuse et des bouchons lyonnais, on ne rigole pas avec les arts de la table. C’est le célèbre critique Curnonsky qui avait, le premier, rebaptisé la capitale des Gaules « capitale mondiale de la gastronomie ».

On comprend dès lors l’émoi que suscita la semaine dernière le nouveau maire écologiste de la ville, Grégory Doucet, en imposant aux cantines scolaires un « menu unique sans viande ». Dans n’importe quel pays, la nouvelle n’aurait pas fait de remous. Mais en France, tout ce qui concerne la bonne chère devient vite affaire d’État. On a donc vu des ministres déchirer leur chemise contre cette décision arbitraire. Une décision qui s’ajoute à d’autres tout aussi controversées prises par les nouveaux maires écologistes. On se souvient de l’élimination du grand arbre de Noël de la mairie de Bordeaux, qualifié d’« arbre mort » par le maire Pierre Hurmic. Et de cette déclaration du même Grégory Doucet, selon qui le Tour de France était « machiste et polluant ».

La mairie eut beau expliquer que la décision était temporaire et justifiée par l’épidémie de COVID-19 (!), le jupon dépassait plus qu’il ne fallait. D’autant que la plupart des menus des cantines de France comprennent déjà des repas sans viande certains jours. Est-il nécessaire de préciser que toutes les enquêtes montrent qu’il n’y a en France que 5 % de végétariens ? Les mêmes enquêtes précisent que, parmi ces derniers, 51 % consomment de la viande au moins une fois par semaine. Ce qui ne laisse plus que 2,5 % de végétariens véritables. Et encore.

Il n’y a pas si longtemps, il semblait normal que le menu des cantines ressemble grosso modo à celui que l’on retrouvait sur les tables françaises. On ne se posait même pas la question. D’autant que les Français sont loin derrière les Américains pour la consommation de viande et devant la plupart des pays européens pour la consommation de poisson. Par quel étrange prodige les menus des cantines des écoles publiques ont-ils pu être ainsi kidnappés par une infime minorité décidée à imposer ses mœurs alimentaires à la majorité ?

Bienvenue dans le tout idéologique ! On a là un bel exemple de ce qu’il faut bien qualifier de « tyrannie des minorités ». Tout se passe en effet comme s’il fallait rééduquer 98 % de la population. Comme si les mœurs et les habitudes de cette majorité étaient devenues illégitimes et n’avaient plus leur place.

« En étrange pays dans mon pays lui-même », écrivait le poète Aragon. C’est ce sentiment d’irréalité et de dépossession qu’éprouvent aujourd’hui nombre de nos concitoyens. Celui de se retrouver ailleurs, dans un monde qui ne correspond plus à ce qu’ils sont, ni aux mœurs ni aux goûts de la majorité. On pourrait multiplier les exemples. Je reçois depuis peu de la Ville de Paris des documents rédigés dans ce qu’on appelle pompeusement l’« écriture inclusive ». Or, il n’y a pas 1 % de la population qui écrit ainsi. Peu importe l’usage, qui a pourtant toujours le dernier mot en français, la majorité se voit soudainement obligée de déchiffrer un sabir idéologique que personne ne pratique.

Au Québec comme en France, on s’apprête à supprimer dans nombre de formulaires, et même dans les registres de l’état civil, l’usage des mots « homme », « femme », « père » et « mère » afin, dit-on, de « respecter » les « personnes transsexuelles et non binaires ». Tout le monde se félicite des extraordinaires progrès des droits de ces derniers depuis quelques décennies. Mais en quoi cela implique-t-il de mettre au rancart des dénominations qui sont à la source même de nos civilisations ?

Le « respect », que l’on met à toutes les sauces, a ici le dos large. Depuis un demi-siècle au moins, nos sociétés n’ont eu de cesse de combattre les discriminations. Avec souvent des avancées majeures. Mais on a l’impression qu’à un moment, comme disait Marx, la quantité s’est transformée en qualité. Et que la « tyrannie de la majorité », contre laquelle nous mettait en garde Tocqueville, s’est transformée en « tyrannie de la minorité » sur la majorité silencieuse.

Se pourrait-il que nous soyons passés sans le savoir de la nécessaire protection des minorités, signe de toute démocratie véritable, à la promotion pure et simple de toutes leurs idéologies, jusqu’aux plus extrêmes ?

Certes, le droit et l’État sont là pour défendre les minorités, mais pas pour en faire la promotion tous azimuts. Et encore moins pour brutaliser les peuples au nom de celle-ci. Sous peine que ce sentiment d’irréalité qu’éprouvent aujourd’hui nos citoyens ne se transforme en révolte populiste. C’est ce qu’on a vu pendant les quatre ans de la présidence de Donald Trump. Il serait bon de s’interroger avant d’en arriver là.

55 commentaires
  • Samuel Prévert - Inscrit 26 février 2021 05 h 53

    Enlaidir la langue

    L'écriture incluse rend la lecture du français difficile et l'enlaidit. Hors, le français est une des plus belles langues au monde. Certaines personnes ont peut-être horreur du beau ?

    • Bernard Massé - Abonné 26 février 2021 09 h 21

      Où prenez-vous que le français est une des plus belles langues du monde? Quels sont vos critères? Est-ce parce que "hors" et "or" se prononce de la même manière et ne veulent pas dire la même chose?

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 février 2021 12 h 13

      Et pourtant: c'est la science qui nous dit que l'élevage des animaux est responsable de 35 à 40% des émissions anthropiques de CH4. 26 ruminants animaux tels que les vaches et les chèvres, et, dans une moindre mesure, les animaux monogastriques, tels que le porc, libèrent le méthane lors de la digestion des graminées et des aliments dans un processus appelé fermentation entérique.
      Si nous voulons réduire les effets de serre qui proviennent de l'agriculture animale, il faudrait éliminer ou au moins réduire notre consommation de la viande.
      Je vous rappelle que toutes les idées progressistes proviennent toujours d'une poignée de personnes. Selon la célèbre Margaret Mead: «Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens dévoués et réfléchis puisse changer le monde».
      Par contre, il faut se méfier de la minorité farfelue qui veut éliminer les mots «père» et «mère», toutefois, la raison d'être de notre naissance sur la terre.
      Christian Rioux a raison de dire que le postmodernisme est en train de jeter les gens magannés par le statu quo, dans les mains de groupuscules farfelus, comme QAnon.

    • Serge Lamarche - Inscrit 26 février 2021 16 h 24

      Oui, le français est une belle langue. On devrait cesser de l'enlaidir avec de l'anglais aussi. L'anglais est tellement horrible, une langue mal prononcée et pleine d'erreurs d'orthographes, même dans leurs dictionnaires!

  • Yvon Montoya - Inscrit 26 février 2021 06 h 31

    Pourtant, quatre jours plus tôt, Barbara Pompilli, la ministre de la Transition écologique, assurait que la future loi Climat résilience « proposerait plus de menus végétariens dans les cantines publiques ». Le jour de la manifestation lyonnaise, la ministre était même présente à Saint-Denis-d’Oléron (Charente-Maritime) pour promouvoir les menus végétariens dans les cantines scolaire? Le gouvernement Macron est aussi complice puisque cette idée n’avait pas fait de remous lors de sa première application, anti-covid, en mars 2020. De plus ces repas ne sont pas végétariens puisqu’il y a du poisson. Informez-vous plus objectivement pour une presse objective. De la a menacer que le populisme arriverait pour cause de vegeteranisme en France, c’est drôle. Tenter de réduire l’alcoolisme atavique des francais au début du 20ieme siecle a peut-être mis Pétain au pouvoir? Puis Lyon est minoritaire si on compare avec le nombre de villes en France. Réduire la consommation de viande pour les enfants répond à des recommandations sanitaires s’appuyant sur de nombreuses études. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé la viande rouge comme « probablement cancérigène pour les humains » et la viande transformée comme « cancérigène pour les humains ». Quant au Haut Conseil de la santé publique (HCSP), il explique que les sources de protéines animales ne sont pas nécessaires à chaque repas. Ce que nous savons d'après les recherches que ce sont les classes populaires qui mangent le pkus de viande. In fine, Selon l’association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes (Interbev), 60 % des viandes vendues en restauration, notamment collective, proviennent d’autres pays. Réduire la consommation à l’école ne risque donc pas de pénaliser les éleveurs français. Une goutte d’eau minoritaire comme info...

    • Christian Roy - Abonné 26 février 2021 11 h 49

      Cher M. Motoya,

      Vous faites la démonstration qu'il existe toujours deux côtés à une médaille. L'émoi devant le « menu unique sans viande » que M. Rioux instrumentalise pour justifier ses abois mérite d'être accueilli, soit, mais également contrebalancé par des explications d'ordre rationnel.

  • Françoise Labelle - Abonnée 26 février 2021 06 h 37

    OSS 117 : Grand péril sur la France!

    «Qu’est-ce donc qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme la minorité ?» - Tocqueville
    En somme, l'illustre ami français dit que nous appartenons tous à une minorité.

    Trump, c'est la tyrannie d'une minorité qui a tenté d’annuler («canceller») une élection par tous les moyens et maintenant, tous ceux qui ont un avis contraire. Ça s'appelle la réalité. Vous nous dites que les écolos et certaines minorités font la même chose en France? Le maire qui a tenté de «canceller» Noël avait bien dit qu'en cas de protestations contre les animations proposées, il reviendrait sur sa décision. Quel tyran! Vous vous êtes bien gardé de le rapporter. Et un autre maire tyran ose donner son opinion sur le Tour des Dopés! Ça s’peut-tu!! Armstrong a gagné le tour sept fois avant d'être pogné.

    • Marc Therrien - Abonné 26 février 2021 17 h 56

      Je ne sais pas si M. Rioux craint l’idéal égalitaire promu par la tyrannie de la minorité. Si tel était le cas, il pourrait trouver encore du réconfort dans cette pensée d’Alexis de Tocqueville : «il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté.»

      Marc Therrien

  • Germain Dallaire - Abonné 26 février 2021 06 h 47

    Se mordre la queue

    Les choses vont ainsi dans la vie. C'est quand on exagère qu'on se rend compte qu'on est en train de se planter. Pour une société, c'est pareil sauf que c'est plus long. Il y une inertie liée au nombre. Il n'y aura pas de tyrannie de la minorité parce que c'est un non-sens. De telles absurdités annoncent la fin de ce mouvement mais on sera jamais à l'abri de niaiseries.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 février 2021 11 h 03

      Mais M. Dallaire, la tyrannie des minorités existent partout et est intemporelle. On n’a qu’à se rappeler les régimes monarchiques de droit divin où 1% de la population vivaient aux dépens du 99%. Aujourd’hui, nous avons le 1% des riches et puissants, GAFAM oblige et les différents seigneurs des théocraties qui semblent aussi être éternelles.

      Mais je suis d’accord avec vous pour les mouvements minoritaires à la sauce « wokienne » et de la « Cancel Culture » qui sont contradictoires dans leur essence. On nous parle de racisme et pourtant ils réduisent les gens à leurs caractéristiques héréditaires primaires où ils classent les gens selon la couleur de leur épiderme et où personne ne peut en sortir. On nous parle de la liberté d’expression et ils imposent la censure qui résulte en une autocensure. On nous parle d’appropriation culturelle et la vie elle-même est de nature d’appropriation, mutations obligent. On nous parle de l’effet négatif de la discrimination pour ensuite nous revenir avec la discrimination positive, oxymore quand tu nous tiens. Enfin, la cerise sur le sundae, les territoires non cédés qui nous parvient de gens vivant dans des prisons à ciel ouvert, les réserves, le tout sur un continent, l’Amérique du Nord, qui comptait moins de 200 000 âmes dans les années 1700, soit une densité d’une personne par 12 kilomètres carrés.

      Oui, ce sont des niaiseries parce qu’ils exagèrent la qualité de leurs revendications pour les rendre banales jusqu’à en devenir un défaut suite à un manque peut-être d’originalité. Ils sont tout simplement la saveur du mois de générations hyper-individualistes et des rebelles sans cause.

  • Hélène Boily - Abonnée 26 février 2021 07 h 47

    La comparaison ne tient pas

    Vous comparez une certaine oppression des minorités sur les majorités avec cette décision des élus de Lyon. Vous parlez de moeurs et de goûts alimentaires mais il ne s'agit pas de cela mais plutôt d'aider l'espèce humaine à survivre dans le temps. Oui, les Français mangent moins de viande que les Américains (et certainement que les Canadiens et les Québécois). Ils sont avangardistes, ils se soucient de leur santé, tant mieux! Mais ils peuvent faire mieux et ils en sont conscients. Si l'objectif est de manger moins de viande et à terme de manger peu de viande, alors oui, 2 % de la population doivent éduquer les 98 %. Les éleveurs chiâlent et c'est normal. Ils devront changer leurs pratiques et on devra les aider.