La haine à ses trousses

Au dernier TLMEP, Dany Turcotte brillait par son absence et l’animateur lui offrait ses hommages attristés. Dimanche prochain, le fou du roi viendra commenter son départ sur cette même tribune. Durant 17 ans, il y avait officié en remettant longtemps ses petites cartes impertinentes aux invités. Quand une page se tourne, la mélancolie s’invite. On dresse des bilans aussi. Comme cette émission a changé… La messe télévisuelle sera passée au fil des ans de rendez-vous culturel un peu baveux à important forum social. En temps de pandémie, présentée en direct, avec des invités vivant des tragédies ou des sommités commentant les fléaux du jour, les gags de Dany Turcotte passaient plus mal la rampe. On l’aimait bien, mais la formule prenait l’eau.

Le départ du fou du roi témoigne d’une crise plus générale dans le milieu de l’humour, qui dépasse aussi le procès de Mike Ward. Le public ne rigole plus de la même façon quand les temps sont durs. Ni en pleines mutations de société.

Dimanche dernier, alors que tant de femmes battantes et allumées étaient présentes sur ce plateau, on ne s’ennuyait guère des blagues de Turcotte, qui auraient sans doute cassé le rythme d’une soirée inspirante. Il ne méritait pas une sortie de piste brutale pour autant. Sa précédente blague ratée, mais bénigne, sur Mamadi III Fara Camara lui avait valu un flot d’attaques en ligne. Depuis si longtemps, Turcotte se faisait agresser sur son homosexualité autant que sur ses gags. Un gars se tanne. Et qu’est-ce que son orientation sexuelle venait faire là-dedans ?

La semaine dernière, le caricaturiste André-Philippe Côté, du Soleil, livrait un dessin fort pertinent. On y voyait Dany Turcotte et Guy A. Lepage sous leurs parapluies respectifs. Du ciel tombait une foule d’émoticônes de têtes de mort, bombes, cacas, doigts d’honneur, démons cornus, faces vomissant leur fiel et autres gracieusetés servies par des internautes anonymes. « Je ne suis plus capable, Guy ! » confiait l’ancien fou du roi à l’animateur, lequel lui répondait du même air dépité : « Bonne chance, Dany ! »

Les médias sociaux, formidable tribune d’expression sociale, se transforment de plus en plus en exutoires de frustrations en roue libre. La culture de haine se déverse sur les porteurs de micros officiels, objets de toutes les jalousies. Comme s’ils n’étaient pas des êtres humains sensibles autant que ceux qui les houspillent. Le statut de célébrité semble une invitation à s’essuyer les pieds dessus. Les femmes, les gais, les minorités sont des proies particulièrement prisées, mais aucune personnalité publique n’y échappe. La chanteuse Safia Nolin en a su quelque chose, après avoir dénoncé une agression sexuelle de Maripier Morin. Délit de faciès face à la belle qu’elle attaquait : on le lui fit bien voir. Samedi dernier, un homme était accusé de menaces de mort contre Guy A. Lepage et Julie Snyder sur les réseaux sociaux. Et ça continue…

Ce besoin d’être entendu, même sous couvert d’anonymat (le fameux quart d’heure de gloire prédit par Warhol à tout un chacun), résonne en cris de détresse d’une violence inouïe. La hargne s’y libère. Les émotions prennent le pas sur la réflexion. Après l’annonce de la démission de Dany Turcotte, les sourires d’amour avaient remplacé les appels au meurtre dans ce royaume virtuel. Soudain, son statut de bourreau était passé à celui de victime ; d’où la foison de sourires avenants. Reste que cette vague d’amour n’était guère plus édifiante que la précédente. Encore des réactions émotives où les participants se suivent en moutons de Panurge.

Quant aux haters, faut-il qu’ils se sentent petits et impuissants pour s’en prendre si brutalement à ceux dont l’étoile brille au ciel médiatique. D’autant plus fort en temps de pandémie et encore attisés par le règne délétère de Donald Trump. Ça tient de l’échec civilisationnel. Quand l’argent et la gloire sont les valeurs du jour, allez-vous vous étonner si les symboles de cette sacro-sainte consécration inaccessible au commun des mortels se voient ciblés. Les artistes, animateurs, analystes et politiciens qui possèdent les mérites de leur fonction paient cher cette célébrité. Pas drôle de recevoir pareille pluie de haine jour après jour. Des menaces de mort encore moins. Dany Turcotte vient de rejeter ce soi-disant paradis du vedettariat, aux allures de l’enfer trop souvent. Sous assauts covidiens sur notre planète en péril, mieux vaudra promouvoir d’autres idéaux que ceux de la réussite flamboyante, en invitant les gens à s’épauler dans la tourmente plutôt qu’à viser les têtes qui dépassent. Changer son fusil d’épaule va devenir une question de nécessité vitale pour les internautes comme pour l’ensemble des Terriens. Bientôt ce petit jeu-là paraîtra dérisoire. Il l’est déjà, pour tout dire.

25 commentaires
  • Dominique Lapointe - Inscrit 25 février 2021 01 h 54

    Tout le monde en veut-il encore?

    Il est par ailleurs possible que l'affaire Dany Turcotte soit le symptôme d'une émission qui a fait son temps, de ces talk-shows “où on se bidonne“ comme disait Lepage mais où on ne se bidonne plus. Il est regrettable de constater qu'avec les innombrables talents artistiques et journalistiques qui foisonnent au Québec depuis des décennies, on ait tant de mal à “fabriquer“ de véritables professionnels de l'interview avec l'oreille que cela commande. Après Lise Payette, qui a bien sûr marqué l'histoire du métier dans les années 70, de grands talents du genre comme Jean-Pierre Collier et Stéphane Bureau ont malheureusement fait long feu, si bien que, à défaut de maîtres, on se rabat souvent sur des formules où le décor, l'ambiance, le bon vin et les effets de son et lumière viennent en soutien au contenu. Avec la complexité grandissante de notre monde et la culture nécessaire au métier, le défi n'a jamais été si exigeant, mais avec un peu d'imagination...

    • Michel Cournoyer - Abonné 25 février 2021 09 h 02

      Vous dites : "Il est regrettable de constater qu'avec les innombrables talents artistiques et journalistiques qui foisonnent au Québec depuis des décennies, on ait tant de mal à “fabriquer“ de véritables professionnels de l'interview avec l'oreille que cela commande." En effet. Bravo. Bien dit.

      Est-ce pourquoi tant de politiciens y sont allés ?

    • Cyril Dionne - Abonné 25 février 2021 09 h 06

      Oui, M. Lapointe, cette émission a fait son temps. Enfin, la préférence sexuelle ou l’orientation sexuelle de Dany Turcotte n’avait rien à voir avec ses prestances à cette émission édulcorée sans direction. Qu’on l’aime ou ne l’aime pas, ce dernier ne méritait pas la sortie qu’on lui a desservie même si elle était volontaire de sa part. Ce bullying lâche et anonyme sur les médias sociaux n’ont pas leur place dans la société. C’est pour cela que vous ne m’y retrouverez jamais.

      Ceci dit, à inviter et faire parader à peu près toutes les minorités de la planète en leur donnant un temps d’antenne national qui n’était pas proportionnel à leur nombre pour souvent invectiver les Québécois de tous les noms, il ne faut pas être surpris de leur réaction envers une farce « plate » et anodine de M. Turcotte. Cette émission est devenue au fil des ans, un endroit où tous ceux qui en ont contre la société québécoise, un plateau idéal pour venir nous accuser de tous les crimes contre l’humanité. Jamais, ils n’accepteront leur responsabilité personnelle en la matière. Curieusement, vous ne retrouverez jamais une émission comme telle dans le Rest of Canada (ROC). Eux, l’autoflagellation, ils ne connaissent pas ça, mais aiment l’infliger aux autres.

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 février 2021 02 h 58

    Le dialogue sans malveillance.

    C'est dommage que la haine sur les réseaux soit si répandue. Les gens ne savent plus dialoguer avec civilité et respect pour les idées différentes.
    On peut constater le manque de civilité même aux seines de commentaires de quelques lecteurs du Devoir qui ne se privent pas de lancer des attaques personnelles en guise d'argumentation.
    Il faudrait interdire cette animosité viscérale qui empêche les échanges d'idées dans la sérénité.

  • Jean-Marc Vaillancourt - Abonné 25 février 2021 04 h 54

    Les vedettes

    Dommage que l'on rapporte seulement les commentaires négatifs sur les personnages publiques.
    Il faut faire comme sur le Covid 19 avec les statistiques p.ex.: 1 commentaires haineux sur 1000 commentaires flatteurs pour Guy A. et etc.
    Et tant qu'à faire faire des statistiques, il faut faire les mêmes statistiques sur les autres maladies comme les décès par maladies cardiaques, les cancers, etc.
    Je suis convaincu que l'on trouverais la Covid 19 beaucoup plus banal.
    On a des médias très tristes car très négatifs ils sont voués à leurs extinctions.

  • Marie Rochette - Abonné 25 février 2021 06 h 03

    TLMP : Un problème systémique ?

    TLMP est un système organisé précisément de manière à mettre en tension des sujets d'affaires publics et le divertisssement. Deux concepts qui, d'emblé ne sont pas très compatibles, d'autant qu'on y amène des sujets allant du plus sérieux aux plus mondain, voire triviaux, que l'on tente d'emballer dans une interprétation qui se veut à la fois comique, ludique, ironique et sérieuse !

    Le concept même de cette émission est tordu dans son âme et ne peut que produire, à la longue, la répétition de ce qui est reproché par plusieurs à M Turcotte d'autant que le filet du différé n'est plus là pour récupérer les inévitables bévues.

    • Christian Roy - Abonné 25 février 2021 17 h 26

      À en croire le titre il faut répondre oui à votre interrogation, Mme Rochette: "Tout le monde" est d'ordre systémique...

  • Hélène Lecours - Abonnée 25 février 2021 07 h 08

    Pourquoi ?

    Pourquoi accorde t'on autant de pouvoir à des lâches, car quiconque n'a pas le courage d'associer ses opinions - surtout haineuses - et son visage ou son nom, est un lâche. Alors, pourquoi accordons-nous ce pouvoir de faire tomber des têtes à des lâches ? Une attitude qui leur laisse encore plus de place. L'anonymat, dans le domaine des opinions, devrait être méprisée, sinon interdite. C'est à ceux qui la recoivent, cette haine, que l'on devrait donner plus de place. Il faut adopter une attitude plus confrontante avec cette sorte de comportements haîssables. Faire profil bas est le pire des choix. C'est mon opinion et je la partage. Il faut chercher à les débusquer ces insulteurs professionnels bien cachés derrière leurs écrans, et qui deviennent une honte pour notre petite société frileuse qui ne semble pas trouver le moyen de les affronter de face.

    • Clermont Domingue - Abonné 26 février 2021 13 h 02

      Mme Lecours, je crois qu'il faut ignorer les insultes anonymes.Elles sont un exutoire pour les frustrés de toutes sortes.Grand bien leur fasse!

      Il y a quelque cinquante ans, j'ai assisté à un match de lutte à l'aréna de Sherbrooke. Le meilleur spectacle était dans la salle.Fallait voir ces femmes debout sur leur chaise et criant à tue-tête. Il faudrait remettre la lutte au programme. Pour plusieurs, c'est un bon défoulement et ça coûte moins cher que le psychiâtre.

    • Patrick Boulanger - Abonné 26 février 2021 20 h 02

      @ M. Domingue

      Vous m'avez fait bien rire avec votre commentaire. Ça fait du bien et vous m'avez donné le goût de m'intéresser à la lutte ainsi qu'à ses spectateurs.