Le racisme sans profilage

Lorsqu’un événement retient l’attention de tout le monde, il est toujours intéressant d’observer comment se cristallisent les termes du débat. D’observer comment, et par qui, sont formulées les questions auxquelles il faudrait absolument répondre de façon simple et catégorique pour avoir le fin mot de l’histoire, limitant d’autant le périmètre de la réflexion.

Dans l’affaire Camara, la question qui s’est imposée sur toutes les tribunes est de savoir si, oui ou non, le profilage racial — et très précisément ce phénomène — a pu jouer un rôle dans l’arrestation et les accusations portées contre Mamadi III Camara. C’est ainsi que les médias, dans leur éclatante blancheur (oh, et je m’inclus là-dedans, cette chronique n’y échappe pas), ont ressorti les statistiques sur le profilage racial et social au sein des forces policières, ont revisité les bavures passées. On a constaté, une fois de plus — car apparemment il faut encore s’en convaincre — que les personnes noires sont constamment interpellées par les policiers, surreprésentées parmi les victimes de violence policière, qu’il y a là un réel problème et que la question déterminante serait donc de savoir si, oui ou non, monsieur Camara avait été victime de ces pratiques.

Peut-être que oui, peut-être que non ; on a étalé toutes les hypothèses et, devant l’impossibilité de trancher à vue, on s’est mis d’accord sur la nécessité d’une enquête qui permettrait, entre autres, de savoir si le profilage a joué un quelconque rôle dans cette affaire. Bien sûr, le gouvernement, toujours empressé de minimiser les enjeux liés au racisme, a soigneusement évité que cette question soit au cœur de l’enquête annoncée, mais on a promis que la démarche permettrait d’en avoir le cœur net.

Qu’on s’empresse de souligner qu’il n’est pas certain que le racisme ait mené à l’accusation de M. Camara, ou alors qu’on veuille absolument pouvoir conclure s’il y a eu, ou non, du profilage racial, dans tous les cas, on embrasse une vision bien commode de la façon dont le racisme influence les interactions entre les citoyens et les policiers.

On comprend en effet que si l’on arrivait à démontrer que, dans cette situation précise, il y avait eu des erreurs, mais qu’aucune de ces erreurs n’était empreinte de stéréotypes, il faudrait conclure que le racisme est étranger à cette histoire. Comme si le racisme se manifestait par à-coups, à travers des dérapages occasionnels, mais que les rapports sociaux en étaient exempts le reste du temps. Tout, au fond, pour ne pas reconnaître que le racisme n’est pas qu’une affaire d’incidents isolés ; pour ne pas reconnaître que le racisme agit au-delà des gestes et des paroles empreintes de préjugés et de mépris.

Même si on arrivait à démontrer qu’aucune forme de profilage n’avait guidé les policiers, il n’en demeurerait pas moins que l’affaire Camara est traversée par des dynamiques raciales, lesquelles ne peuvent jamais être évacuées lorsqu’on se penche sur les interactions entre la police et un jeune homme noir. Les dynamiques raciales ne peuvent jamais être évacuées précisément parce que ces interactions sont grevées d’un lourd historique de violences et d’abus, dont la trace est visible indépendamment des circonstances particulières et des expériences individuelles.

C’est une nuance subtile, mais fondamentale, d’ailleurs reconnue par les tribunaux. En 2019, la Cour suprême du Canada s’est penchée, dans R c. Le, sur la question du profilage racial, en prenant soin de distinguer les gestes de profilage de la façon dont l’existence du racisme au sein des forces policières teinte les interactions entre les citoyens racisés et les policiers. Pour le dire très vite, en se penchant sur les critères pour déterminer le moment où survient une détention arbitraire au sens de l’article 9 de la Charte canadienne, la Cour établit que le contexte social et l’expérience commune des groupes racisés avec la police (qui sont bien documentés) doivent toujours être pris en compte, parce qu’ils influencent les perceptions des citoyens issus de ces groupes durant leurs interactions avec les forces policières.

Évidemment, ce n’est pas le cadre approprié pour analyser l’affaire Camara, les faits comme les enjeux soulevés sont différents et, de toute façon, les arguments légalistes ne sont jamais très convaincants pour alimenter la réflexion sociale. Il reste que cette nuance, méticuleusement articulée par la Cour, formalise l’idée qu’il n’est pas nécessaire qu’un policier pose un geste discriminatoire ou raciste pour qu’un citoyen noir ou autochtone, par exemple, se sente menacé, soumis à la contrainte, et soit de ce fait moins enclin à faire valoir ses droits qu’un citoyen blanc.

En termes clairs, et pour transposer cette idée dans un contexte plus large, on pourrait dire que les citoyens issus des minorités racisées sont placés, par rapport aux forces policières, dans une posture qui est toujours déjà minée par une longue histoire de racisme, ce à quoi s’ajoute une culture d’impunité que personne au sein de ces institutions ne semble prêt à éradiquer. Ainsi, lorsqu’on se demande si le profilage racial, si le racisme ont pu jouer un rôle dans l’affaire Camara, la réponse appropriée serait sans doute : peut-être que oui, peut-être que non, mais oui de toute façon.

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