La réconciliation

Dans le nouveau roman de Don DeLillo, Le silence, un personnage féminin s’interroge lors d’un effondrement total de la distribution d’électricité et de la Toile mondiale, le jour même du Super Bowl alors que la majorité des Américains sont collés devant des écrans à travers le pays entier : « Qu’arrive-t-il aux gens qui vivent à l’intérieur de leurs téléphones ? »

Une bonne question à poser à la suite de l’émeute au Capitole, encore un événement stupéfiant durant une époque qui ne cesse de nous accabler par des chocs étonnants. Quand je fais rejouer dans mon esprit les images de l’invasion — les fous, les ignorants et les enragés défilant dans la rotonde de l’édifice —, ce qui me frappe, ce sont les gens se prenant en photo pour faire des égoportraits, comme s’ils étaient des touristes, plutôt que des casseurs, inexistants en dehors du cadre d’un iPhone. Cette inconscience à la fois innocente, bizarre et bête souligne une crise ainsi qu’un défi national : comment ces personnes-là ont-elles été à ce point marginalisées dans la société traditionnelle et comment les y faire revenir ?

Désolé, mais je ne crois pas à la thèse d’un Donald Trump génie maléfique et organisateur d’un coup d’État fasciste qui a échoué. Accro lui-même à son propre iPhone, Trump n’a ni la durée d’attention ni la capacité intellectuelle nécessaires pour monter un complot compliqué. Animal sauvage qui agit instinctivement — soit avec fourberie, soit avec intelligence quasiment humaine —, l’ancien président fait surtout du théâtre avec l’intention d’exciter et d’amuser la foule au lieu d’atteindre des buts politiques concrets. Sans programme ni organisation cohérente, les émeutiers du 6 janvier ne constituent pas une véritable menace pour le gouvernement — ils représentent une impulsion lancée par émotion, et non pas par idéologie. Malgré ses limites intellectuelles, Trump l’acteur aurait dû se rendre compte que les paroles peuvent être puissantes et les sentiments aussi réels pour certains que les idées et les actes. Malheureusement, son imagination ne pouvait pas aller jusqu’à la mort de ses deux partisanes, Rosanne Boyland, écrasée par la foule, et Ashli Babbitt, fusillée par un policier. Au fond, le vrai danger reste la violence individuelle et aléatoire, et c’est ce dont le président Biden doit se méfier. John Wilkes Booth, l’assassin d’Abraham Lincoln, fut lui aussi un comédien célèbre.

Donc, que faire à propos de ces 74 millions de nos concitoyens qui ont voté pour un voyou et de la minorité turbulente parmi eux qui voudrait suivre l’étendard Trump jusqu’au bout ? Enfermé dans son appartement new-yorkais depuis mars par la COVID-19, un ami à la santé précaire m’a raconté qu’il avait loué avec sa conjointe une maison sur la côte ouest de la Floride afin de pouvoir respirer. À première vue, leur voisin d’à côté avait l’air aimable — il les a même invités à nager dans sa piscine. Du coup, ils l’ont rencontré dehors en portant leurs masques, ce qui est de rigueur à New York. Selon mon ami, « le type a reculé comme si on l’avait insulté. Il a insisté sur le fait que le virus était un canular ; on n’avait qu’à prendre de l’hydroxychloroquine pour l’éviter ». Et ainsi de suite. Pour l’instant, ils évitent tout contact avec lui. Mais il faudrait quand même trouver un moyen de combler le fossé.

S’il prône vraiment la réconciliation, Biden pourrait beaucoup aider. Une bonne occasion se présentera bientôt dans son discours sur l’état de l’Union devant les deux chambres du Congrès. Ce serait le moment idéal pour avouer que les prétendus bénéfices du « libre-échange » et de la mondialisation étaient de véritables canulars à l’égard des petites gens — que le Parti démocrate avait fait fausse route avec ses alliés républicains lors de la promulgation de l’ALENA et d’un accord de libre-échange avec la Chine en 2000. Et puis que les guerres sans fin en Irak et en Afghanistan sont des erreurs comparables à celle du Vietnam, et que la classe ouvrière et la classe moyenne ont payé la majorité du fardeau en morts, en blessures et en impôts. Que les riches se sont enrichis de façon disproportionnée depuis les années Reagan, en passant par deux gouvernements démocrates, grâce à la déréglementation des marchés financiers et des banques et à la faible fiscalisation des gains en capital, qui favorise les actionnaires et les propriétaires. Que la destruction de la culture syndicale par le libre-échange a enlevé un garde-fou contre les trumpistes. Que l’immigration est une bénédiction sociale tant que les salariés les plus vulnérables sont protégés par un salaire minimum décent (admettre que l’arrivée de centaines de milliers de sans-papiers fait perdre l’emploi des citoyens les plus vulnérables ne ferait pas de Biden un raciste à la Trump).

Le président devrait également aborder la culture dégradée d’Internet et de Twitter. Plutôt que d’encourager les GAFAM à censurer Trump et ses partisans — une politique anti-américaine, hypocrite et tactiquement stupide —, Biden et les démocrates pourraient réguler et fiscaliser les plateformes numériques afin de soutenir un système d’éducation public qui servirait de fort contrepoids aux sottises et à la cacophonie mensongère des réseaux sociaux.

Sinon ? Devant la catastrophe technique, le personnage de DeLillo, Diane, songe à prendre la fuite pour « faire une balade, seule ». En effet, face à l’effondrement social du trumpisme, on peut aussi choisir la solitude et le silence — en d’autres mots, dire adieu à la République.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

34 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 1 février 2021 06 h 11

    Z'cusez! J'pige pas!

    Bravo! Les causes, l'état actuel, et même les solutions à l'effroyable bourbier états-uniens, tout cela énoncé clairement en huit paragraphes, 76 lignes, 5,522 caractères espaces compris! Il faudrait lui envoyer, votre papier, à Joe.

    Quoique...

    Si le commun des mortels pige tout ça du premier coup et acquiesce en disant « Voilà! C’est exactement ça que l’on a sous les yeux et depuis si longtemps maintenant! », ce qui vient ensuite c’est la question « Mais comment se fait-il qu’ils soient encore aussi loin du début de la solution, nos voisins les Américains, forts qu’ils sont de tant de cerveaux, d’expertise et de moyens? »

    Même cette phénoménale hécatombe d’un demi-million de morts de la covid ne semble pas les rapprocher du moment où, et à la quasi-unanimité, le geste collectif soit : "Ok! Stop! Time out! Réglons ce foutu bordel! " comme ils l’ont si magistralement fait au lendemain de Pearl Harbour...

    J’pige pas! Ce pays, il semble être devenu mais… complètement ingérable!

    Ce n’est certes pas le cas, loin de là, même, mais on en vient à se demander « Coudonc! S’agirait-il en fait d’une formidable bande d’abrutis? »

    Comme dirait l’autre, « On voit pas l’boute, même pas pantoute! » Pas sortis de l'auberge, les voisins.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 1 février 2021 09 h 40

      Bien des questions pertinentes dans votre commentaire. J'ai hâte de voir comment (ou même si) l'avenir y répondra ...

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 février 2021 10 h 19

      Le problème des États-Unis demeure le capitalisme sauvage et débridé. Les démocrates et les républicains tous les deux ont délaissé les gens ordinaires en faveur d'une ploutocratie avec une cupidité insatiable.
      Pour remédier quarante ans d'inégalités scandaleuses, il faudrait un président aussi courageux que Roosevelt qui a eu le l'audace de réglementer les titans de Wall Street et les mettre à leur place avec des taxes allons jusqu'à 90% dans les années 1950. Roosevelt se vantait d'être l'homme le plus haï des géants riches de Wall Street. Je ne penserais pas que Biden a la ténacité de se tenir debout devant ces requins qui veulent tout accaparer.
      Les États-Unis se distinguent par le plus grand nombre de milliardaires au monde. Ce n'est pas surprenant qu'i aient le plus grand nombre de misérables aussi.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 1 février 2021 06 h 35

    Bonjour MacArthur. Merci pour votre chronique. Vous avez expliqué très clairement comment la dynamique 'trumpesque" se déploie en général et plus particulièrement lors des évènements du Capitole. Et je n’aurais pu mieux dire que vous quand vous affirmez que "Trump n’a ni la durée d’attention ni la capacité intellectuelle nécessaires pour monter un complot compliqué". D'ailleurs, la lettre publique d'un collectif de psychiatres américains nous avaient averti à ce sujet au tout début du mandat du Clown Orange.

    Là où je ne suis pas aussi convaincu par vos propos, c'est quand vous envisagez que "Biden pourrait beaucoup aider ... Ce serait le moment pour avouer que les prétendus bénéfices du « libre-échange » et de la mondialisation étaient de véritables canulars à l’égard des petites gens". S'il est vrai que le libre-échange et la mondialisation ont grandement profité aux ultra-riches de cette planète, il est présomptueux d'affirmer que le libre-échange n'a pas profité aux "petites gens" comme vous les désignez. Alors que Biden puisse affirmer qu'il faut corriger le tir de la mondialisation et améliorer le sort des gagne-petit, j'adhère. Mais que ce nouveau président, qui a le défi de nous faire oublier le passage de son clownesque prédécesseur, se mette à dire des demi-vérités, là je décroche, même si c'est au nom de la nécessaire réconciliation des citoyens de la société américaine. Faut dire qu'on a eu notre dose de fausses nouvelles et d'incompétence de la part de la présidence américaine depuis quatre ans ...

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 1 février 2021 11 h 24

      Et révisant mon commentaire, je m'aperçois qu'il y manque 2 caractères dans la toute première phrase :

      Bonjour M. MacArthur. ...

    • Françoise Labelle - Abonnée 1 février 2021 18 h 16

      En effet, M.Fisicaro, le libre-échange a profité aux 1,4 milliard de chinois (c'est du monde!). Pourquoi? Parce que la Chine a refusé, tant qu'elle n'y était pas prête, de se soumettre aux mantras néo-libéraux des années 90: laissez flotter votre monnaie, vendez tout ce qui appartient à l'État et ouvrez tout grand vos frontières (ce que les nations nanties n'ont jamais fait). On ne vend pas les entreprises d'état quand il n'y aucune alternative pour prendre la relève. L'Argentine, entre autres, y a goûté dans les années 90 (Stiglitz, La grande désillusion).
      Le libre-échange n'est qu'un outil qui doit être soumis à l'état de développement économique d'un pays et la redistribution des richesses doit corriger les inégalités que l'outil peut créer.

      Quant aux USA, il ne peut y avoir de réconciliation avec ceux qui persistent à nier sans preuves le résultat d'une élection. M.MacArthur est probablement chrétien; il tend l'autre joue. Trump a beau être être un polichinelle sorti de la Comedia del arte, il triche au golf.
      La pandémie est loin d'être terminée comme le soulignait récemment le Wall Street Journal qu'on ne peut taxer de communisme. Les nouvelles sont même décourageantes.
      «The Brazil Variant Is Exposing the World's Vulnerability» The Atlantic, 1e février.

      J’ai quitté FB; je ne peux plus aimer (grosse peine!).

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 1 février 2021 21 h 49

      Bonsoir Mme Labelle.

      Vous avez raison de souligner que les échanges commerciaux entre la Chine et le reste du monde ont profité aux citoyens chinois et plus encore à leurs dirigeants !

      Et qu'ils n'ont vraisemblablement pas du tout été à l'avantage des citoyens des pays occidentaux en général sauf peut-être pour le privilège, si on peut dire, de pouvoir acheter de la camelote à l'infini dans les magasins à 1$.

      Par contre, dans la section où vous nous référez, si vous la relisez attentivement, vous constaterez que je n’y fais pas du tout référence au commerce entre les États-Unis et la Chine. je dis plus précisément que:

      "S'il est vrai que le libre-échange et la mondialisation ont grandement profité aux ultra-riches ... il est présomptueux d'affirmer que le libre-échange n'a pas profité aux petites gens ..."

      En ne mentionnant que le terme "libre-échange" dans la 2ième partie de ma phrase, c'est que je réfère là spécifiquement au "libre-échange" canada-usa ou éventuellement canada-usa-mexique. Et je peux vous garantir que cette intégration économique continentale a été de façon globale bénéfique pour les entreprises et les citoyens des trois pays, y inclus les gagnes-petits auxquels réfèrent M. MacArthur.

      Pour une fois qu'un accord économique a un peu de bon sens, il serait bien dommage que le discours d’un politicien important fasse bêtement l'amalgame entre les effets néfastes de son énorme déficit commercial avec la Chine et les bons résultats de l’intégration économique avec ses voisins de continent.

      Comme je le dis d’ailleurs, il y a eu déjà bien assez de faussetés dites à ce sujet de la part du prédécesseur de Biden, surtout lorsqu’il traitait le Canada comme un ennemi comparable à la Chine … sérieux ! Comme on dit dans ces cas-là, avec un pareil ami, t’as pas besoin d’ennemis !

      J'espère que cette précision vous permettra de mieux apprécié les raisons de ma réserve sur ce point précis.

  • Michel Lebel - Abonné 1 février 2021 06 h 57

    Quel avenir?

    L'auteur ne mentionne pas la veulerie des élus républicains qui continuent d'appuyer Trump et tous ses mensonges. Il y a vraiment quelque chose de pourri, de très pourri au pays de l'Oncle Sam; des signes de décadence. L'avenir de ce pays me paraît plutôt sombre. J'espère me tromper. MacArthur lui-même ne me semble guère optimiste.

    M.L.

  • Dominique Boucher - Abonné 1 février 2021 08 h 13

    Biden et lʼunité

    «S’il prône vraiment la réconciliation, Biden pourrait beaucoup aider. Une bonne occasion se présentera bientôt dans son discours sur l’état de l’Union devant les deux chambres du Congrès. Ce serait le moment idéal pour [...]»

    Suit une liste de ce que Biden pourrait dire pour raccommoder son pays. Mais il ne le fera pas. Une bonne partie de son discours du 20 janvier a été consacrée à débiter des platitudes sur lʼ«unité» à refaire de son pays alors quʼune autre partie lʼa été à nous réciter le petit catéchisme du «progressisme racial» états-unien, cette rengaine bien connue qui oppose méchants racistes blancs (républicains?) et bons minoritaires (démocrates?). Unité?

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • François Poitras - Abonné 1 février 2021 08 h 40

    Comment ramener le peuple américain à la raison ?

    Une anecdote éloquente: lors du premier débat Trump/Biden, des reporters télé vont à la rencontre d’un groupuscule de partisans trumpistes flânant à l'extérieur d’un local où est télédiffusé le débat. Un reporter leur demande pourquoi ils ne sont à l'intérieur à visionner le débat. Un partisan répond : On n'est plus capable d’entendre Biden.

    Depuis des décennies, des politiciens sans scrupules ont manipulé une large frange de la population américaine, nourri les aversions racistes et le nihilisme anti-État. Du Tea Party à Marjorie Taylor Greene, l’élite politique républicaine fait son pain et son beurre de fictions haineuses semées à tous vents.

    Complotisme, état profond ou communisme ne sont que des rééditions du mythe fascisant de l'ennemi intérieur, immigré ou afro-américain, décliné à l’infini sur le parti démocrate et ses représentants.

    La réconciliation exige la reconnaissance de la faute. Le refus de tenir le procès de destitution de Trump, à l'image des refus précédents d'examen des crimes de l'ex-président dans la manipulation électorale russe ou dans l'affaire ukrainienne, empêche tout mouvement de réconciliation.

    Ne pas reconnaître la faute conduit à la pétrification des esprits. Et c'est sans doute ce que souhaite la grande majorité des élus républicains.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 février 2021 13 h 33

      Ce qui me frappe: tout ce climat où fourmillent le mensonge et, surtout, le complotisme.En mêlant à cela, le religieux, surtout chez les républicains.Comment discuter avec quelqu'un qui jouit dans le complotisme? Récemment la professeure Chouinard y allait d'une chronique signifiant que ce qui se passe chez nos voisins a des échos chez nous:

      "Les insurgés du Capitole et le guêpier d’Erin O’Toole......Le risque que le Canada connaisse des dérives populistes comme celles qui éclatent aux États-Unis est réel. Et il constitue un vrai dangerpour le Parti conservateur.

      (...)Les admirateurs de Trump ne sont pas très nombreux au Canada, mais ils sont largement regroupés au sein de la même formation politique : le Parti conservateur. Un sondage Léger-Qc125 publié dans L’actualité le 1er octobre dernier montrait que 16 % des Canadiens auraient souhaité voter pour Donald Trump s’ils avaient pu. Or, chez les électeurs du Parti conservateur, la proportion atteignait 41 %.
      En novembre, un coup de sonde réalisé par Angus Reid indiquait que seulement 18 % des Canadiens estimaient que les élections américaines avaient été « volées » ou compromises par une fraude massive. Chez les conservateurs ? Pas moins de 41 % se rangeaient du côté des élucubrations de Donald Trump."

      https://lactualite.com/politique/les-insurges-du-capitole-et-le-guepier-derin-otoole/

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 février 2021 17 h 00

      On peut discuter de programmes politiques et être en désaccord.Mais comment discuter avec des gens qui sont dans une surréalité, dans l'imaginaire. C'est grave quand une représentante républicaine élue vit dans le complotisme poussé!

      Le parti républicain va vivre un déchirement. Le leader des républicains à la Chambre des représentants avait déclaré que Trump devait assumer une responsabilité suite aux évènements du 6 janvier.La semaine dernière, il est allé se faire pardonner en Floride; Trump lui aurait refilé la facture du repas:https://www.journaldemontreal.com/2021/01/30/le-parrain-trump-est-plus-influent-que-jamais

      Et le leader républicain au Sénat avait clairement laissé entendre qu'il faillait *impeaché" Trump.Bizarre, il ne penserait plus la même chose!