Les petites victoires

Le premier ministre Legault semblait partagé entre le fou rire et l’exaspération quand un journaliste lui a rappelé qu’il proposait jadis une solution pour mettre un terme aux innombrables frustrations que causent les relations entre Québec et Ottawa. « Êtes-vous en train de me dire que vous êtes capable d’organiser un référendum gagnant avant la fin de la pandémie ? » lui a-t-il répliqué.

Bien entendu, le journaliste ne suggérait rien de tel, mais M. Legault sait très bien que même le plus timide étapisme serait jugé totalement irrecevable par la population. Malgré sa grande popularité, un sondage Léger réalisé en septembre dernier indiquait que les Québécois ne seraient pas davantage enclins à voter Oui à un référendum sur la souveraineté si c’était lui qui en prenait l’initiative.

Si Justin Trudeau s’est finalement rendu à ses demandes répétées d’interdire les voyages dans le Sud, M. Legault n’est pas au bout de ses frustrations. Il sait qu’il ne peut espérer que de petites victoires, qui permettront peut-être d’élargir un peu la marge de manœuvre dont le Québec peut bénéficier au sein de la fédération. Force est de constater que le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec » présenté par la CAQ en 2015 est au point mort. Même à la tête d’un gouvernement minoritaire et malgré les protestations de M. Legault, Justin Trudeau n’a pas hésité à réaffirmer chaque fois qu’il en avait l’occasion son intention d’imposer aux provinces des « normes nationales » applicables aux CHSLD. S’il fallait qu’il retrouve une majorité à la Chambre des communes…


 

Mercredi, le projet de loi présenté par le Bloc québécois, qui vise à confier au Québec l’administration d’une déclaration de revenus unique, a franchi l’étape de la deuxième lecture, grâce à l’appui des conservateurs et du NPD, mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Jagmeet Singh a indiqué que l’appui de son parti pourrait n’être que temporaire, s’il n’obtient pas la garantie que cela n’entraînera pas de perte d’emplois.

Il faut toutefois être conséquent : s’il est vrai qu’une déclaration de revenus unique permettrait aux contribuables d’économiser plus de 400 millions, comme on le fait valoir, cela impliquerait nécessairement une diminution du personnel. Si ces gens sont affectés à d’autres fonctions, par exemple la lutte contre l’évasion fiscale, cela signifie qu’il n’y aura pas d’économie. Il faudra plutôt leur assurer une nouvelle formation.

Il est d’ailleurs loin d’être certain que le projet puisse être adopté avant le déclenchement d’une élection. Même si c’était le cas, rien n’empêcherait les libéraux de le faire annuler s’ils sont reportés au pouvoir avec une majorité de sièges. Dans la vision trudeauiste du pays, il est tout simplement intolérable de penser que le gouvernement fédéral ne pourrait pas percevoir les impôts partout au pays, même si une entente permet déjà au Québec de percevoir déjà la TPS sur son territoire.


 

Au-delà de la symbolique, qui a son importance en politique, il ne faut cependant pas exagérer les avantages d’une déclaration de revenus unique. La simplification qui en résulterait pour les contribuables serait déjà moins significative à l’heure d’Internet. Surtout, cela n’augmenterait en rien l’autonomie financière du Québec. Peu importe celui qui percevrait les impôts, le problème du déséquilibre fiscal demeurerait entier.

« La solution à ce problème passe par une libération accrue du camp fiscal occupé par le gouvernement fédéral, lequel doit transférer aux provinces une partie de son assiette fiscale », peut-on lire dans le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec ». Afin de préserver les champs de compétence des provinces, la CAQ réclamait également « une pleine compensation financière sans condition lorsqu’elles décident de se retirer d’initiatives fédérales ». Il ne faut sans doute pas lever le nez sur les petites victoires, mais il ne faut pas confondre l’accessoire avec l’essentiel.

Personne ne demande au premier ministre de tenir un référendum en pleine pandémie, ni aussi longtemps qu’il se croira incapable de le gagner. Il pourrait simplement dire s’il croit toujours ce qu’il écrivait en 2005 dans son rapport sur les finances d’un Québec souverain : « Le nouveau pays sera non seulement en mesure de continuer à assumer les dépenses du gouvernement fédéral faites au bénéfice des Québécoises et des Québécois, mais aussi de dégager une importante marge de manœuvre financière qu’il pourra investir selon ses propres choix, notamment en éducation et en santé. » Ou encore expliquer pourquoi ce n’est plus le cas.

26 commentaires
  • Roger Gobeil - Inscrit 30 janvier 2021 01 h 48

    Encore le référendum !

    Pour vous éviter de perdre du temps M. David, voici mon conseil. Oubliez l'idée du projet d'indépendance et d'un référendum gagnant, c'est foutu. À moins que Manon Massé devienne première ministre! QS a tout un plan pour réaliser l'indépendance! En attendant, j'ai plus confiance à Legault pour défendre les intérêts du Québec envers et contre Trudeau. Quant au PLQ et au PQ, oubliez ça aussi pour une bonne p'tite secousse.

    • Danièle Jeannotte - Inscrite 30 janvier 2021 09 h 04

      Les convictions indépendantistes de Québec solidaire... j'ai de très, très gros doutes!

    • Claude Bariteau - Abonné 30 janvier 2021 09 h 29

      Je note que vous êtes en défensive, l'affirmation ne faisant pas partie de votre vocabulaire politique.

      Aussi applaudissez-vous un PM défensif et quémandeur qui a préféré l'allier à un milliardaire du terroir pour jouer dans le carré de sable qu'est la province de Québec.

      Et oubliez-vous que MM. Lévesque et Parizeau voulurent transformer en territoire indépendant à l'encontre des vues des Trudeau et Chrétien qui se promenaient avec le «flag» canadien sur le «houd» et entendaient ramener le Québec à ce qu'il était avant la Deuxième Guerre mondiale.

      Comme vision à long terme, ça fait petit et titi quand, en plus, vous prônez que Mme Massé devienne première ministre et réalise l'indépendance à gauche toute du Québec.

    • François Beaulne - Abonné 30 janvier 2021 09 h 46

      Je constate que vous faites partie des négationnistes qui s'acharnent à faire l'autruche sur l'avenir du français au Québec malgré tous les chiffres que nous balancent à la tête les experts de toutes sortes. Grand bien vous en fasse si vous préférez rêver en couleur avec la CAQ et vous laisser endormir sans douleur. Heureusement vous êtes minoritaire et les prochaines élections vous le prouveront.
      Entre-temps, je vous invite à lire le texte d'une grande lucidité de Jean François LIsée juste au dessus de cette chronique. Espérons que ça vous ouvrira les yeux, ainsi qu'à ceux qui s'imaginent que les <mesures costaudes> promises par Legault (mais repoussées de jour en jour) auront un impact significatif.

  • Claude Bariteau - Abonné 30 janvier 2021 07 h 12

    Après l'article de M. Rioux, celui de M. Lisée sur le redressement à 83% de l’usage du français au Québec en 1981 alors qu’il était à 57% à Montréal et aujourd’hui respectivement à 80% et 53% en marche vers 75% et 49%, le vôtre renchérit en montrant qu’être entre deux chaises dans un carré de sable oblige à quémander de l’oxygène au Canada pour lever le drapeau de la province de Québec.

    Le contrôle des frontières et des arrivants en période de pandémie, surtout le déséquilibre fiscal associé au pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral dans les champs, les siens et ceux des provinces, qu’il estime lui revenir pour assurer des services de qualité canadienne aux ayants du pays qu’il gouverne.

    Mieux, vous demandez au PM Legault d’expliquer ce qui en 2021 rend ses analyses économiques de 2005 impertinentes dans un contexte où le pouvoir de dépenser du Canada découle de son accès à la Banque du Canada à des taux d’intérêt près de 0%, que pourrait avoir le Québec indépendant avec sa banque centrale, ce que vous ne dites pas.

    Ces trois textes annoncent un nouvel alignement du Devoir de ses lectures de ce qui se passe dans le Grand Montréal et au Québec et des textes qui contribueront à penser et approfondir autrement l’avenir du Québec hors des sentiers d’hier en en faisant l’affaire des futurs citoyens et futures citoyennes, ce qu’impliquait une grande victoire aux référendums de 1980 et 1995.

    • Pierre Labelle - Abonné 30 janvier 2021 07 h 38

      Partager.
      Il ne reste plus qu'à faire circuler ces textes sur une plus grande échelle. Car c'est ainsi que nous préparerons un futur référendum gagnant. Tant qu'aux analyses économiques de 2005 de François, en quoi ne sont elles plus pertinentes aujourd'hui ! Une partie de la réponse à cette question se trouve probablement dans le côté carriériste de monsieur Legault, en devenant premier ministre, ce dernier a atteint l'apogée de sa carrière, pourquoi se risquer dans un exercice référendaire ? Il est plus facile de renier le passé.

    • Pierre Fortin - Abonné 30 janvier 2021 12 h 46

      Selon M. David, « M. Legault sait très bien que même le plus timide étapisme serait jugé totalement irrecevable par la population. Malgré sa grande popularité, un sondage Léger réalisé en septembre dernier indiquait que les Québécois ne seraient pas davantage enclins à voter Oui à un référendum sur la souveraineté si c’était lui qui en prenait l’initiative. » Drôle de raisonnement circulaire qui ne mène à rien.

      Ce qui me rappelle une scène absurde de l'ancienne émission humoristique " La Fricassée " où l'on voyait des pêcheurs en mer à la recherche du bon endroit où jeter les filets. Un jeune marin demande au capitaine comment il arrive à savoir où se trouve le poisson pour se faire répondre « On n'a qu'à suivre les oiseaux, eux savent où est le poisson ». La scène suivante montre les goélands qui discutent et un jeune oiseau qui demande au plus vieux comment savoir où on trouvera du poisson. Et le plus vieux de lui répondre qu'il suffit de suivre les pêcheurs qui, eux, savent où est le poisson !

      Si la population n'est pas très chaude à l'idée d'un autre référendum, c'est peut-être bien parce qu'aucun leader ne lui présente de projet conséquent, convenablement fondé et praticable. D'ici là, le Québec continuera de tourner en rond ... en cherchant du poisson !

      M. Legault a beau se dire nationaliste, il lui faudra mettre un peu de chair sur l'os pour qu'on croie en sa capacité à faire progresser le Québec vers la souveraineté : c'est lui le Premier ministre après tout. Et il attendrait que la population le lui réclame alors que c'est à lui de mettre le Québec en ordre de marche ? La Loi sur la laïcité était d'abord une promesse électorale et elle a été fortement appuyée par 70% de la population désirant préserver farouchement son authenticité. Tenir un autre référendum n'aura de sens que lorsqu'un véritable projet en montrera les avantages concrets et la faisabilité.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 janvier 2021 17 h 08

      D'accord totalement avec vous, M. Fortin.

    • Germain Dallaire - Abonné 31 janvier 2021 07 h 23

      Au-delà des états d'âme de Francois Legault, il semble bien se passer quelque chose dans la société québécoise. Nous sommes peut-être à la croisée des chemins. Quoiqu'on dise quoiqu'on fasse, les québécois(e)s ont fait du chemin depuis 60 ans. La mentalité de colonisé a été sérieusement mise à mal. Des choses qui passaient comme normales avant cette période ne passent tout simplement plus. La conscience collective est trop importante.
      N'en jetez plus, la barque est pleine. Endormis dans leur conviction que le projet d'indépendace est mort et enterré, les fédéralistes jouent avec le feu et sont en train de se brûler. Le fédéral, avec sa banque centrale, nage dans l'argent. Du haut de son arrogance, il fait la leçon au Québec. Avec la pandémie, voilà qu'il veut grossièrement se mêler du petit trécarré de pouvoir qui incombe à notre gouvernement. Il semble bien qu'il y ait des limites à tout.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 31 janvier 2021 08 h 56

      M. Fortin écrit:" La Loi sur la laïcité était d'abord une promesse électorale et elle a été fortement appuyée par 70% de la population désirant préserver farouchement son authenticité. "

      Encore là, la CAQ a renié sa promesse électorale, ou l'a reniée en partie, en exemptant les écoles privées. Entre vous et moi, le/la prof au privé est tout aussi en autorité.

      Idem avec le fameux test des valeurs québécoises pour accéder au Certificat de sélection du Québec Un ridicule test pouvant être passé à distance.

  • Jean Lacoursière - Abonné 30 janvier 2021 08 h 07

    Michel David écrit:

    « M. Legault sait très bien que même le plus timide étapisme serait jugé totalement irrecevable par la population. »

    Même le plus timide étapisme? Euh..., ça sort d'où cette « vérité » ?

    ***

    « Si ces gens sont affectés à d’autres fonctions, par exemple la lutte contre l’évasion fiscale, cela signifie qu’il n’y aura pas d’économie. »

    Mais si la lutte contre l'évasion fiscale rapportait davantage qu'elle n'en coutait?

    • Denis Drapeau - Inscrit 30 janvier 2021 09 h 14

      Merci M. Lacoursière, ces deux aspects me dérangeaient aussi.

    • Mario Guilbert - Abonné 30 janvier 2021 15 h 41

      Bravo !

  • Jean-Claude Lajoie - Abonné 30 janvier 2021 09 h 00

    Impôt unique?

    Mais bien sûr! Administré par le fédéral cependant. Il le fait d'ailleurs très bien pour toutes les autres provinces. La déclaration du Québec est tout simplement de trop, sans compter le montant exhorbitant qu'elle coûte et sans oublier les histoires d'horreur vécues pas d'innombrables contribuables. Je propose de consulter directement directe à la population sur la question.En gros, on pourrait les consulter ainsi : En matière de déclaration d'impôt, que préférez-vous?

    Le statut quo (deux déclarations, fédérale et provinciale)
    Une seule déclaration administrée par le fédéral
    Une seule déclaration administrée par le provincial

    Je ne gagerais pas sur le provincial.

    • Pierre Fortin - Abonné 30 janvier 2021 19 h 19

      Vous misez combien ?

  • François Beaulne - Abonné 30 janvier 2021 10 h 09

    Les mesures suporifiques de la CAQ

    En parlant de Legault vous écrivez: <ll sait qu’il ne peut espérer que de petites victoires, qui permettront peut-être d’élargir un peu la marge de manœuvre dont le Québec peut bénéficier au sein de la fédération>.
    Vous avez raison M. David, et le PM Legault le sait très bien.

    La question linguistique risque de devenir le talon d'Achille de la CAQ. On a beau reconnaître les efforts du PM Legault pour combattre la pandémie du covid-19 avec des moyens réduits, on ne vote pas pour un parti en guise de remerciement pour services reçus, mais plutôt sur la base de l'espoir qu'il fait surgir face aux défis du moment.
    Or les lendemains de la pandémie ne nous promettent guère des <lendemains ensoleillés> comme l'a déjà promis Trudeau. Au contraire, les nombreux post-mortem qui s'ensuivront pointeront dans une direction: en situation de crise c'est au plus fort la poche et tu n'es pas dans la course si tu ne disposes pas de tous les outils d'un État souverain.

    Je ne suis pas un partisan de la souveraineté incantatoire, comme si l'indépendance est une sorte d'huile de Saint-Joseph qui peut guérir tous les maux. Mais face aux défis d'une relance économique sur des champs de ruine et d'un endettement collectif sans précédent, face à l'incapacité du gouvernement de la CAQ de freiner l'érosion du Français par des mesures structurantes sur lesquelles planera sans cesse la contestation fédérale, comme une sorte d'épée de Damoclès, l'option de l'indépendance du Québec ne pourra plus être maintenue sous le boisseau.
    C'est pourquoi, en rejetant cette option, la CAQ perd son atout majeur de négociation avec le fédéral. Dans cette perspective, M.David a tout à fait raison de conclure que si Legault persiste et signe dans cette direction, il ne peut s'attendre qu'à des petites victoires qui n'auront eu qu'un effet soporifique sur l'avenir de la nation Québécoise.