Ensemble avec qui?

L’appel lancé par un François Legault qui, surfant sur un monticule de neige, invitait les internautes à partager sur les réseaux sociaux des photos joyeuses de leur quotidien pandémique a vite été entendu par ses ministres. C’est ainsi qu’on a pu voir Lionel Carmant danser devant son imposante baie vitrée, Jean-François Roberge jouer de la guitare sur son divan en cuir devant une immense fenêtre, Sonia LeBel repeindre un meuble et poser dans son habit de ski, André Lamontagne jouer d’un piano à queue dans un salon somptueux, Geneviève Guilbault faire une marche avec sa poussette luxueuse, dans une rue bordée de constructions neuves. « Tous ensemble pour aller mieux », écrivaient-ils, apparemment sans se douter que ça pourrait mal passer.

Comment, en effet, ne pas être insulté de voir la prise en charge de la santé mentale être réduite à une affaire de petites joies quotidiennes, alors qu’il ne se passe pas une semaine sans qu’on rapporte de nouveaux signes alarmants d’une explosion de la détresse — aggravation des troubles alimentaires, de la dépression, de l’anxiété, des problèmes de consommation ? Sans qu’on déplore l’accès déficient aux services de soutien et l’insuffisance des ressources distribuées dans l’urgence pour pallier des carences connues depuis longtemps ?

Sans verser dans le dolorisme, disons qu’on accueillerait mieux ce bouquet d’images positives si l’on ne proposait pas que ça, et si la dernière année n’avait pas été, précisément, une année sans images. Une année marquée par la mise en sourdine de tout ce qu’on a abandonné dans les marges. Des marges qui, en fait, se sont drôlement élargies, au point où, par « marge », il faut comprendre : tout ce qui s’éloigne d’un niveau de vie où, pour « garder le moral » et « aller mieux », il suffit de se tourner vers des biens, des loisirs et des espaces d’évasion que l’on chérit. Même l’accès salvateur à la nature n’est pas distribué également, c’est même une évidence. Parlez-en aux familles confinées dans leurs logements trop petits et trop chers — parce que la pandémie a tout perturbé, sauf la spéculation immobilière — ou aux sans-abri autochtones arrachés au territoire qu’on laisse mourir dans la rue.

Ces images ne témoignent pas seulement d’un accès privilégié au divertissement en ces temps difficiles. Elles s’ajoutent à une fresque qui dépeint quelque chose comme une « idée caquiste de la vie bonne », esquissée à travers le discours gouvernemental depuis le début de la pandémie. Ce discours sur les petits-plaisirs-malgré-la-pandémie s’articule autour d’éléments très précis, d’un conservatisme assumé, exaltant les bonheurs de la domesticité et les joies de la consommation dans l’espace privé. Cette parade est le reflet d’une vision de la société où le rayon de la solidarité se limite à la sphère domestique et aux liens de sang, où la notion d’effort collectif rime avec obéissance et autosuffisance plus qu’avec partage et équité. Une parade qui ignore le manque éprouvé par ceux qui n’accèdent pas aux loisirs dispendieux ou aux jouissances de la propriété. Et, à force, cette omission finit par avoir l’air délibérée. Voilà ce qui choque.

Un collègue me faisait remarquer, à la blague, que les gens placés en situation précaire par la pandémie, et tout particulièrement les citadins — ça fait pas mal de monde —, mènent désormais une vie « sans nature ni culture ». C’est très juste. Car bien des gens mènent une vie qui dépend de l’accès aux espaces publics, partagés, communs ; une vie remplie avant tout par des plaisirs immatériels et des relations tissées hors de l’unité domestique.

Si je plonge dans mon archive photographique de la dernière année, j’y vois seulement des absences. L’absence des soirées froides où l’on s’entasse autour d’une table sans raison particulière, l’absence des explosions de joie sur le terrain de soccer, des après-midi passés sur l’herbe à partager un repas, dans les festivals, les fêtes de rue, les piscines publiques ; la danse, les causeries organisées dans des salles trop petites, où l’on se serre pour mieux tendre l’oreille, les sorties à la bibliothèque.

Bien sûr que tout cela doit disparaître et pour le temps qu’il faudra. Mais je me demande comment on peut ignorer que, pour bon nombre de gens, les joies suspendues n’ont pas été remplacées par la multiplication des fins de semaine de ski et des grasses matinées dans le confort d’une maison spacieuse. Je me demande comment on peut ne pas savoir qu’une bibliothèque publique est un service essentiel.

La fracture qui se révèle là n’est pas une opposition entre la ville et la campagne, entre la métropole et ses périphéries. Ce n’est pas parce que la CAQ est un gouvernement de région ou de banlieue qu’elle met en avant un accès privilégié à la nature, à la mobilité et à la jouissance de la propriété immobilière pour « garder le moral ». La fracture ici n’est pas géographique, c’est une fracture de classe. La même qui s’exprime lorsqu’on remercie les travailleurs gagnant le salaire minimum pour leur travail essentiel sans penser à leur garantir un revenu suffisant pour vivre ; la même qui a conduit à ignorer, pendant des années, les appels à l’aide du personnel qui tient à bout de bras le réseau de la santé. Et on peut très bien dire tout ça en continuant rigoureusement à collaborer pour endiguer la pandémie.

À voir en vidéo