Sur la planète, si loin, si près

Nul ne prévoit pour Joe Biden un chemin parsemé de pétales de roses, mais dans le climat actuel, son assermentation sous haute tension à la présidence américaine semblait rallumer quelques bougies autour du globe. Car jamais n’avons-nous senti autant battre le pouls de la planète entière qu’au cours de cette pandémie. Tous frappés par le même
fléau. Si loin, si près. Quant à la chute des valeurs humanitaires et morales sous le règne maudit de Trump au pitoyable épilogue, elle aura accentué la déliquescence de notre habitat collectif bien piteux. Il est si dangereux d’offrir les clés du pouvoir à un parfait inculte doublé d’un insensé.

Puissent les États-Unis vaincre un jour leurs démons dont la queue fourchue enserre le monde. Les virus sont de plusieurs ordres, infectant une Terre qui n’avait pas besoin du déclin de cet empire pour crier : j’étouffe !

Tous les éléments fragiles se sont altérés par crises superposées : la vie, la nature, les contacts, la culture, le rêve d’un modèle humain au Capitole inspirant autre chose que le pur cynisme. Bonne chance à Biden pour sa navigation en pleine purée de pois. Si le gros voisin du Sud change de diapason, sa voix résonnera différemment aux quatre coins du monde. « Les choses peuvent changer », disait-il.

Cette impression de partager une toute petite planète, on la sent dans le milieu culturel. Surtout au cinéma. À cause des festivals et des rendez-vous internationaux où des artistes et des journalistes étrangers se côtoient bon an, mal an le temps d’un marathon. Ainsi, en janvier à Paris, à l’invitation d’Unifrance, des délégués des médias venus de Russie, de Californie, du Portugal, de Grande-Bretagne, du Québec, d’Italie, de Belgique et d’ailleurs se retrouvent en temps normal. À la rencontre de cinéastes et d’acteurs français de films attendus en cours d’année sur les territoires de chacun.

Ce mois-ci, pandémie oblige, les interviews se faisaient par Zoom. Durant les pauses, les journalistes au logis échangeaient parfois sur le cinéma et les mesures de confinement à domicile. Les salles étant fermées dans la plupart des pays, l’avenir planait, lourd de menaces. Paradoxalement, une même angoisse nous rapprochait les uns des autres la semaine dernière. Ensemble et séparés.

Ça se déroulait avant la mort de l’acteur Jean-Pierre Bacri, figure râleuse et lucide du septième art français, qui aurait plombé l’atmosphère davantage. Si même les pourfendeurs de la bêtise humaine nous lâchent en pleine tempête, on sera mal accompagnés pour la suite du monde… Mais haut les cœurs !

Dans le même bateau

Là-bas, les cinéastes en avaient long à dire sur la trajectoire de leurs films de 2020, certains étant sortis plus ou moins brièvement en salles françaises entre deux confinements, d’autres sur des plateformes numériques. Plusieurs attendaient le redémarrage des grands écrans pour prendre leur envol, tout en craignant l’embouteillage des titres à la réouverture des portes. Comme au Québec, en somme. Mais le cinéma de l’Hexagone est une immense industrie en rayonnement international. Or, les exportations de films français ont baissé de 70 % l’an dernier par rapport à 2019 pour cause de portes closes. Et l’an nouveau démarre bien mal…

Des réalisateurs soupiraient. Ils avaient travaillé si fort à l’image et au son de leur film afin d’optimiser l’expérience du spectateur devant un grand écran. Voir ces œuvres atterrir en VSD sans créer l’événement leur serrait le cœur.

Quand même… Les dirigeants du Festival de Cannes, annulé en mai 2020, avaient pu étamper leur label sur les films de cette Sélection officielle fantôme. Certains cinéastes français trouvaient ainsi l’occasion de changer une sortie en ligne sur diverses tribunes en percée du milieu cinématographique. Rien n’est tout à fait noir.

Chez Unifrance, la directrice Daniela Elstner et le président Serge Toubiana refusaient de baisser les bras. Les tournages roulaient encore chez eux (comme ici) sur fond d’incertitude : « Mais qu’en sera-t-il du calendrier des festivals, ces grandes manifestations qui créent du désir ? demandait Serge Toubiana. La crise va contraindre les exploitants de salles à devenir des militants du film, surtout auprès de la jeune clientèle. On ne renoncera pas. » Sa vision de l’avenir impliquait les grandes plateformes numériques, non pas la mort des salles, en France du moins, terre de septième art. Mais ailleurs ?

On sentait chez les dirigeants d’Unifrance un désir d’alliances. Bientôt, il leur faudra livrer bataille avec d’autres institutions étrangères pour la défense des cinémas nationaux non hollywoodiens. Ce besoin de se serrer les coudes, d’entrer en résistance flottait dans l’air virtuel de cet étrange rendez-vous. Les crises unissent parfois ceux qui ne peuvent plus se côtoyer.

1 commentaire
  • Robert Morin - Abonné 21 janvier 2021 12 h 39

    Diversité culturelle et envahissement par le numérique

    Vous visez juste : «Bientôt, il leur faudra livrer bataille avec d’autres institutions étrangères pour la défense des cinémas nationaux non hollywoodiens.» C'est ça la menace que fait peser la monoculture des GAFAM sur la diversité culturelle de la planète.