L’ambitieux M. Champagne

Personne ne saurait accuser François-Philippe Champagne de manquer d’ambition. Bien avant de s’être présenté pour la première fois sous la bannière du Parti libéral du Canada dans la circonscription de Saint-Maurice–Champlain en 2015, il disait déjà vouloir suivre les traces de l’autre p’tit gars de Shawinigan jusqu’au sommet. En 2009, dans une entrevue au Globe and Mail, celui qui venait alors d’être nommé « jeune leader » par le Forum économique mondial n’a pas bronché lorsqu’on lui a demandé s’il voulait devenir premier ministre un jour. « Écoutez, il faut essayer, et si les Canadiens croient en ce que je peux faire, je vais certainement essayer. » Rien n’indique qu’il a changé d’avis depuis.

Au contraire, sa nomination cette semaine comme ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie le rapprocherait du but. Son nouveau poste permettra à M. Champagne d’augmenter sa visibilité auprès des électeurs canadiens, en commençant par ceux de sa propre circonscription. Saint-Maurice–Champlain est une circonscription baromètre et M. Champagne s’est trouvé dans une chaude lutte contre sa rivale bloquiste lors des élections de 2019. Il a fini par l’emporter, mais avec seulement 39,5 % des voix exprimées. Sa nomination par la suite comme ministre des Affaires étrangères l’a éloigné du terrain et des préoccupations de la plupart des électeurs de sa circonscription. Donc, s’il quitte avec un pincement au cœur un poste prestigieux qu’il adorait, M. Champagne sait pertinemment que son patron, Justin Trudeau, vient de lui rendre un précieux service politique.

« Aux Affaires étrangères, on ne le voyait pas souvent. Là, ça va être plus profitable pour nous », a affirmé cette semaine le maire de La Tuque, Pierre-David Tremblay, dans une entrevue au Nouvelliste. « Son mandat auxAffaires étrangères était plus loin de la réalité municipale que ses nouvelles fonctions », a renchéri son homologue de Shawinigan, Michel Angers. La nomination de M. Champagne a été accueillie tout aussi favorablement par les représentants du milieu d’affaires canadien, qui voient en cet avocat ayant auparavant fait carrière dans les grandes firmes de génie basées en Europe quelqu’un qui connaît bien les dossiers économiques. Dans ses nouvelles fonctions, M. Champagne sera chargé de mettre en œuvre une nouvelle politique industrielle permettant au Canada d’accélérer la transition énergétique. Avec la cagnotte d’environ 100 milliards qu’Ottawa compte consacrer à la relance économique, M. Champagne deviendra un ministre incontournable dans les prochains mois, sollicité de toutes parts.

Il aura certes un plus beau rôle que celui de sa présumée rivale dans une future course à la chefferie du PLC, Chrystia Freeland. Considérée comme la préférée de M. Trudeau pour lui succéder à la tête du parti, la ministre des Finances joue néanmoins sa propre crédibilité en creusant un déficit sans cesse grandissant. De plus en plus de critiques estiment que les mesures d’aide lancées au début de la pandémie furent mal ciblées et que Mme Freeland, qui a succédé à Bill Morneau en août dernier, tarde à corriger le tir. Les sketchs du dernier Bye Bye sur la Prestation canadienne d’urgence en disaient long sur l’image qu’ont beaucoup de contribuables canadiens de la gestion des finances publiques. L’étoile de Mme Freeland risque de pâlir considérablement dans les prochains mois si elle ne réussit pas à déposer un plan étoffé visant à reprendre le contrôle des finances fédérales. Le prochain budget sera un vrai test à cet égard.

Mme Freeland peut toutefois compter sur l’appui de la plupart des organisateurs libéraux au Canada anglais. Dans l’éventualité où M. Trudeau annoncerait son départ après les prochaines élections, prévues cette année, elle partirait avec une longueur d’avance sur tout autre candidat potentiel à la chefferie, y compris M. Champagne. La règle de l’alternance au PLC joue aussi en faveur de Mme Freeland, en tant qu’anglophone représentant une circonscription à l’extérieur du Québec.

Mais la prochaine course à la chefferie ne serait pas forcément celle de la dernière chance pour M. Champagne. Il n’est pas écrit dans le ciel que le passage de Mme Freeland à la tête du PLC serait un succès. Après tout, le PLC a connu des jours sombres après le départ de M. Chrétien en 2003. Paul Martin a réussi à gagner un gouvernement minoritaire en 2004, mais son passage au 24, Sussex n’aura pas été la période la plus heureuse de sa vie. Il a perdu le pouvoir aux mains des conservateurs de Stephen Harper en 2006. Stéphane Dion et Michael Ignatieff ont tous deux mordu la poussière lors des élections fédérales de 2008 et de 2011, respectivement.

À 48 ans, M. Champagne aurait toujours du temps devant lui pour réaliser son rêve de devenir premier ministre. Et sa nomination comme ministre de l’Industrie lui fait faire un pas de plus vers son objectif.

2 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 16 janvier 2021 10 h 55

    « La règle de l’alternance au PLC joue aussi en faveur de Mme Freeland, en tant qu’anglophone » - Konrad Yakabuski

    Justin Trudeau serait donc un francophone! Insultant non?

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 17 janvier 2021 12 h 28

    Et les Affaires mondiales alors ?

    Bonne analyse mais votre silence sur la pertinence des Affaires mondiales dans la hiérarchie politique à Ottawa soulève des questions. Il était un temps, être à la tête de ce ministère était une étape obligée pour atteindre les sommets au sein d'un parti. D'indiquer que la nomination du ministre Champagne à l'Industrie et la techologie soit une promotion en dit long sur la descente aux Enfers des Affaires mondiales qui semble avoir atteint le fond du baril quant à son prestige et son importance tant sur le plan domestique qu'international. Il semble que ce déclin date de bien avant la perte de notre siège au Conseil de sécurité de l'ONU. Certains vont jusqu'à accuser Harper d'avoir tué la politique értrangère canadienne, alors que Jean Chrétien avait peut-être introduit le vers dans la pomme en parlant de nos boy scouts canadiens à l'étranger ? D'autres considèrent que c'est plutôt le Ministère que ce serait sabordé, tant il n'a pas pu s'ajuster aux changements importants dans la conduite de la politique internationale, celle se jouant de plus en plus en dehors des cercles diplomatiques.