Lettre à la ministre McCann

J’espère, Madame la Ministre, que vous vous portez bien en ces temps pas ordinaires. Je vous écris aujourd’hui à propos de ces institutions dont vous avez la responsabilité politique en tant que ministre de l’Enseignement supérieur.

Le monde de l’éducation est vaste et, même quand on s’efforce depuis longtemps, comme vous et moi, de le connaître et d’en suivre les développements, il arrive qu’on soit très étonné d’apprendre que certaines choses y existent ou s’y produisent.

Cela vient encore de m’arriver, et à vous aussi semble-t-il, à la lecture de renversants reportages de Radio-Canada (du journaliste Romain Schué) et du Devoir — sous les plumes de Lisa-Marie Gervais et de Marco Fortier.

Ces reportages attiraient l’attention sur un phénomène important mais méconnu : celui de la très forte présence d’étudiants étrangers dans nos établissements d’enseignement supérieur — cégeps et universités — et de ce qui les conduit ici. Pour mémoire, rappelons certains des faits troublants qu’on nous rapportait dans ces reportages.

On y apprenait par exemple que des étudiants indiens sont recrutés dans leur pays par une trentaine de collèges privés et paient près de 25 000 $ pour venir étudier ici (en anglais, typiquement) afin d’obtenir un diplôme d’études collégiales. Troublant, certes. Mais ce n’est là que la petite pointe d’un iceberg dont on ignore la grosseur réelle.

Selon Le Devoir, « le recrutement d’étudiants internationaux est devenu une industrie en pleine croissance de 21,6 milliards de dollars au Canada — soit davantage que les exportations de pièces d’automobile, de bois d’œuvre ou d’avions ». Il y aurait eu au Canada, en 2018, 721 205 de ces étudiants, un nombre qui a bondi de 68 % entre les années 2014 et 2018.

Vous-même, semble-t-il, avez reconnu que ces allégations sont « extrêmement préoccupantes » et dit vouloir serrer la vis à ces collèges. Fort bien. Mais j’estime que ce qui se passe demande beaucoup plus et qu’il serait sage et nécessaire d’ouvrir une enquête approfondie sur tout cela.

Une enquête publique s’impose

Celle-ci devrait d’abord nous dire l’ampleur du phénomène. Car il est évident qu’on l’ignore. J’ai eu le bonheur de récemment travailler avec une belle équipe à un rapport pour votre ministère sur l’université du futur. Il s’est fait là un travail remarquable. Mais, faute d’avoir en main les données pertinentes, on n’a même pas abordé cette importante et troublante question des étudiants étrangers.

Il nous faut savoir, avec exactitude, non seulement combien d’établissements, d’étudiants, de professeurs, de programmes et de diplômes sont concernés, mais aussi comment tout cela se décline, qui prend ces décisions, comment on recrute les étudiants, qui exactement paie quoi et à qui, qui enseigne, avec quelles qualifications, quels sont les cours donnés, menant à quels diplômes, et ainsi de suite.

Il y a là d’énormes enjeux, économiques, certes, mais aussi pédagogiques, sociaux et politiques.

Est-il défendable que des recruteurs soient rémunérés pour ce travail ? Qu’est-ce qui pousse des établissements à avoir recours à de tels procédés ? Certaines justifications sont-elles acceptables ? L’enseignement donné est-il conforme aux exigences en vigueur au Québec ? Assiste-t-on ici à un contournement des règles de l’immigration ? Prive-t-on par là des pays de compétences qui leur seraient nécessaires ? De quelles marges de manœuvre le Québec dispose-t-il pour agir en ces matières, où le Canada est parfois aussi concerné ?

« L’ajustement des revenus et des dépenses constitue un défi important et permanent pour les universités », lit-on dans le rapport qui vous a été remis sur l’université du futur. Est-ce là une manière souhaitable de le surmonter ?

À mon sens, la réponse à toutes ces importantes questions pointe vers d’autres enjeux, plus fondamentaux encore, qui touchent à la nature même des établissements d’enseignement supérieur, à leur raison d’être et à leur mission.

Institutions et organisations

Universités et collèges sont des institutions, pas des organisations. Une lourde menace les guette dès lors qu’ils commencent à se penser comme les deuxièmes en oubliant les normes qui les définissent. Ce glissement se perçoit souvent dans le vocabulaire employé, par exemple quand l’étudiant devient un client.

De troublants indices montrent qu’on est allé loin dans cette direction. Trop loin. À cette histoire des étudiants étrangers s’en ajoutent d’autres qui pointent vers une commercialisation de l’enseignement supérieur que je tiens pour dramatique, voire suicidaire.

Parmi ces histoires, des affaires récentes concernant la liberté d’enseignement ; des dénonciations de certains programmes au contenu intellectuel jugé par certains — à tort ou à raison, cela reste à voir — douteux, voire endoctrinaire ; la commercialisation de la recherche et de ses résultats ; l’existence de revues prédatrices ; et d’autres encore.

Je souhaiterais que l’enquête sur les étudiants étrangers ne perde pas de vue tout cela en faisant son travail. Je pense sincèrement que ce serait rendre un grand service à la collectivité, qui après tout paie ces collèges et ces universités, ainsi qu’à ces institutions elles-mêmes et à ce qui justifie leur existence, que de faire, de manière rigoureuse et impartiale, la lumière sur tout cela.

13 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 9 janvier 2021 02 h 36

    Bar ouvert

    Monsieur Baillargeon, jJ’appuie votre recommandation à la ministre.

    Hormis la marchandisation des diplômes et de la citoyenneté, l’enquête proposée devrait se pencher sur deux aspects troublants du "business" des étudiants étrangers.

    L’anglicisation du centre-ville de Montréal par l’afflux d’étudiants pour qui l’apprentissage du français est le moindre des soucis. Et sa dérive éthique : la fraude de certaines institutions quant aux attestations de compétence en français.

    Pour paraphraser les Bougon, pourquoi critiquer Ottawa pour le déclin du français au Québec quand on le fait si bien soi-même?

  • François Laforest - Abonné 9 janvier 2021 08 h 17

    Pas d'étudiants étrangers veut-il dire;

    -Que sans eux, combien de nos Universités pourraient carrément survivre ?
    -Que leur présence à un impact social non négligeable au sein d'une société en déficit générationnel et en mal d'identité?
    L'impact de l'arrivée massive de migrants issus de la classe dirigeante française puis des étudiants au début des années 2000 ne nous a pas laissé que des amateurs de baleines et de bons boulangers. Beaucoup marquent le monde médiatique comme le journalisme de la SRC et teintent notre société d'expression typiquement française("master", des "conversations" ou des "écosystèmes" à toutes les sauces...par exemple)
    -Que cela stimule une déferlante du genre "woke génération"?
    -Que cela fait le jeu des doctrinaires du multiculturel et du jeu des fédéralistes?
    Bref, que cela pervertie le système d'Éducation comme le décrit si bien l'auteur de cet article, M. Baillargeon.
    Mais, une dernière question,pour favoriser et profiter à qui et à quoi en fin de compte?

  • Claude Bernard - Abonné 9 janvier 2021 09 h 06

    Combattre le feu par le feu

    Viande à chiens! 25 000$, c'est ça qui fait du bien aux finances des collèges privés et à celles du Québec tout entier.
    Les ÉÉ* et non pas le Québec paient pour ces études, non?
    Chercher à en recevoir davantage devrait être le but; si le diplôme ne vaut rien, ils ne viendront plus; c'est cela la main invisible.
    L'augmentation de l'anglicisation du centre ville est due à plusieurs facteurs et réduire le nombre de ÉÉ ne changersit pas grand chose à la longue.
    Toujours craindre l'argent et le privé nous a couté cher et continue à miner la vigueur entrepreneuriale de la société.
    L'argent est le nerf de la guerre et il faut allumer des contre feux et non bruler nos navires avec tous nos atouts.



    * Étudiants Étrangers

    • Claude Bariteau - Abonné 9 janvier 2021 10 h 31

      M. Bernard, que voulez-vous dire par « alluner des contre-feux » ? Je pose la question parce que les contre-feux sont des espaces vides pour contrer l'irradiation du feu qui peut brûler nos institutions financées par les payeurs de taxe.

    • Gilles Théberge - Abonné 9 janvier 2021 13 h 40

      Monsieur Bariteau vous savez très bien que monsieur Bernard est du genre électron libre. Tout ce que provoquera votre remarque judicieuse est un rire. De toute façon son commentaire est nul et non avenu il se dissous tout seul.

    • Claude Bernard - Abonné 9 janvier 2021 16 h 00

      M Bariteau
      Je suis conscient du paradoxe.
      Ce que je cherche à exprimer, c'est que les 25 000$ en question (le feu) doivent servir à lutter contre l'anglicisation (c'est là le contre-feu).
      Autrement dit, le test que la ministre vient d'abolir aurait pu contrer la marche des étudiants étrangers vers l'anglais.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 9 janvier 2021 09 h 28

    Appui

    Parfaitement d'accord avec votre requête d'un examen public, global et méticuleux d'un dossier devenu épineux et inquiétant. L'éducation est une mission primordiale de l Etat et l'intégrité de l'enseignement supérieur, ajoutée aux aspects afférents de financement occulte, de règles d'immigration dejouees, d anglicisation rampante et de qualité d'enseignement douteuse, commandent une enquête gouvernementale approfondie.
    Merci M. Baillargeon.

    Jacques Bordeleau

  • Gilbert Talbot - Inscrit 9 janvier 2021 12 h 33

    Un phénomène bien implanté partout.

    De fait, ce commerce des étudiants étrangers fait partie d'un ensemble plus vaste, soit La commercialisation des diplômes, des brevets, de l'université elle-même. Le phénomène est né aux États-Unis, mais s'est répandu à d'autres pays, dont le Canada et le Québec. J'ai fait mes études supérieures dans trois pays : Canada, USA et Mexique et j'ai enseigné pendant trente-cinq ans au cégep. Commençons par ce dernier lieu. Oui, mon cégep courait après Les étudiants étrangers, particulièrement Les Étudiants, de La Réunion, des Comores et de Nouvelle-Calédonie, soit dans la francophonie. Au Canada, j'ai étudié à l'université d'Otawa, qui n'était pas vraiment bilingue, mais bi-unilingue. Il y avait des facultés -science, médecine, biologie qui n'étaient qu'anglophones, alors que le Droit avait une section française pour le Droit civil et une section anglaise pour le Common law. En philosophie, il y avait une section française et une section anglaise, mais Les deux enseignaient le thomisme, avec de bons Oblats comme instituteurs et dirigeants.
    Aux États-Unis, j'ai étudié puis enseigné au Montclair State University, où La recherche d'étudiants étrangers était une activité intégrée dans les tâches des institutions. Enfin, au Mexique, j'ai fait mon doctorat en philosophie à l'université jésuite Iberoamericana. Là Les diplômes pouvaient être achetés. Les jeunes filles de bonnes familles allaient à l'université, pas pour y apprendre quelque chose, mais pour rencontrer un bon Parti pour se marier.
    Alors, ce que vous dénoncez aujourd'hui est un vieux phénomène répandu dans bien des pays et aujourd'hui bien implanté chez nous.