La prochaine étape

L’année 2020 s’annonçait difficile pour le premier ministre Justin Trudeau à l’issue des élections d’octobre 2019 qui l’ont laissé à la tête d’un gouvernement minoritaire. Il allait devoir se battre pour sa survie au détour de chaque vote de confiance. Ce sont toutefois les crises qui se sont rapidement multipliées, mettant le gouvernement et le premier ministre à l’épreuve.

Cela a commencé avec la mort de dizaines de Canadiens dans l’écrasement d’un avion ukrainien abattu par les forces iraniennes. Puis ce furent ces barricades bloquant le trafic ferroviaire en appui à la lutte des chefs héréditaires autochtones contre la construction d’un gazoduc. Rien cependant ne pouvait égaler la pandémie de COVID-19, la pire crise sanitaire en un siècle qu’ait connue le pays.

Le Canada s’est présenté sur la ligne de départ lesté par une réserve stratégique de matériel de protection insuffisante, une capacité de production de ce matériel et de vaccins quasi inexistante, un système d’alerte internationale mal en point. Lors de ses entrevues de fin d’année, Justin Trudeau a reconnu à plusieurs reprises qu’Ottawa aurait dû s’approvisionner plus tôt en matériel de protection pour le personnel de première ligne. Ce serait ce constat qui l’aurait d’ailleurs poussé à faire autant d’achats anticipés de vaccins pour ne pas se faire prendre de court sur ce front.

Son gouvernement a toutefois eu le mérite, et personne ne le conteste,de ne pas lésiner sur l’aide financière offerte aux Canadiens et aux entreprises pour traverser la crise. Il n’a pas échappé aux critiques et aux questions difficiles, mais les partis d’opposition ont collaboré pour faire adopter rapidement des programmes massifs de soutien. Le déficit a explosé, oscillant autour de 400 milliards cette année. La dette s’est alourdie pour franchir le seuil des 1000 milliards. Et ce n’est pas fini puisque la plupart des programmes resteront en place jusqu’à l’été.

En a-t-on fait trop ? Le premier ministre s’en défend. D’abord, il valait mieux que le gouvernement assume ces dettes au taux plancher dont il bénéficie plutôt que de laisser les Canadiens s’enfoncer à des taux plus élevés, soutient-il. Ensuite, même si cette aide a permis à des gens de recevoir plus qu’ils n’auraient perdu, cela permettra, dit-il, de relancer l’économie avec plus de vigueur.

Parce qu’il y aura un après, que l’arrivée des vaccins nous permet d’espérer en 2021. Et de cet après, il faudra débattre et décider. Tous les partis s’y préparent, les libéraux y compris, une élection pouvant avoir lieu à tout moment en contexte de gouvernement minoritaire. Et ce que chaque parti offrira pour la suite des choses en matière de santé, de relance économique, de justice sociale, mais aussi de stabilisation des finances publiques influencera le choix des électeurs.

Les libéraux ont commencé à préparer le terrain avec leur discours du Trône, leur énoncé économique, leur plan (plutôt flou) de relance de 70 à 100 milliards sur trois ans, leur nouveau plan vert et sa hausse de la taxe carbone entre 2022 et 2030, leurs projets de loi récents… Et il y aura le budget attendu d’ici la fin mars qui devrait dresser un portrait plus clair des projets libéraux.

En entrevue à la CBC, M. Trudeau a répété qu’il ne souhaitait pas une élection rapide mais que, s’il y en avait une, il était prêt à se battre en misant sur sa gestion de la pandémie et son plan pour une économie verte, y compris la hausse annoncée de la taxe carbone.

Ces choix s’expliquent aisément. La stratégie de son gouvernement face à la pandémie a fait grimper sa cote de popularité et le taux de satisfaction des citoyens. En fait, toute la crise sanitaire a secoué l’échiquier politique, portant ombrage aux partis d’opposition et modifiant les priorités des citoyens. La promesse d’une politique environnementale plus vigoureuse répond à un impératif différent, soit récupérer des appuis perdus aux mains du NPD et des Verts tout en forçant les conservateurs à se mouiller. Ces derniers ont, de leur propre aveu, heurté un mur en 2019 dans l’est du pays parce qu’ils n’avaient pas, entre autres, de politique crédible de lutte contre les changements climatiques.

Le nouveau chef Erin O’Toole, qui peut prendre une certaine distance des conservateurs sociaux, pourrait cependant avoir de la difficulté à élaborer un plan vert qui concilie cette préoccupation et la défense des intérêts de ses supporteurs de l’Ouest, tributaires de l’industrie pétrolière. Au Québec, la donne sera différente. Les questions de la langue et du respect des compétences provinciales y occuperont vraisemblablement plus de place, ce qui ne peut qu’avantager le Bloc québécois.

Mais depuis le début de cette crise, les électeurs qui sont allés aux urnes dans différentes provinces ont misé chaque fois sur la stabilité et un leader éprouvé. Cela peut être un atout pour Justin Trudeau, d’autant plus que le jeune chef fringant des « voies ensoleillées » a définitivement fait place à un politicien plus mûr et plus aguerri.

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