Pitié pour Noël

Rien n’y échappe. On aurait pu penser que Noël allait nous offrir un répit face à cet envahissement permanent de l’idéologie dans toutes les sphères de la vie. Que le temps des Fêtes, avec sa crèche et ses chansons quétaines, imposerait un cessez-le-feu, le temps de reprendre des forces. Histoire de s’imposer une trêve dans cet accès de vertu qui voit du racisme, du sexisme, de l’homophobie et tant d’autres péchés morbides dans les moindres recoins de nos vies.

Malheureusement, la trêve ne sera pas pour cette année. Comme si l’épidémie ne suffisait pas à nous gâcher Noël, on apprenait la semaine dernière que la BBC allait censurer l’une des plus grandes chansons de Noël de tous les temps, A Fairy Tale of New York.

On aurait presque le goût de dire, parodiant Thierry Lhermitte et Gérard Jugnot, que cette année, le père Noël est vraiment… une ordure ! A Fairy Tale of New York est en effet une sorte de Petit papa Noël revisité par Plume Latraverse ou Dédé Fortin. Shane MacGowan, le leader des Pogues, n’y raconte pas vraiment un conte de fées. Plutôt le Noël déjanté d’un couple d’immigrants irlandais dans la dèche à New York. La chanson, comme toute l’œuvre de MacGowan, est un éloge du petit peuple qui souffre à Londres, à Dublin ou à New York. Le White Christmas de tous les oubliés qui n’ont jamais eu de cadeaux dans la vie. Tout cela sur une musique nostalgique mâtinée de reels irlandais.

Mais les mots de cette chanson devenue un classique dans le monde anglophone ne sont plus au goût des élites progressistes et mondialisées de la BBC. Sa chaîne Radio 1 a donc annoncé qu’elle réécrirait ou remplacerait par un bip les mots « faggot » (pédé) et « slut » (salope) jugés offensants pour les homosexuels et les femmes. « Pour qui se prennent ces hommes en costards et ces pousseux de crayons ? » s’est exclamé spontanément notre collègue Brendan O’Neill du très respectable magazine The Spectator.

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de censurer cet extraordinaire hymne à l’amour que MacGowan (né un 25 décembre !) a écrit avec le musicien Jem Finer et qu’il interprétait avec Kirsty MacColl. Lors de sa création en 1987, on avait demandé à cette dernière de remplacer le mot « arse » (cul) par « ass », jugé moins vulgaire. En guise de réponse, sur scène, elle se donna une grande claque sur les fesses. Et vlan pour la censure !

En 2007, face aux protestations, la BBC dut revenir sur sa décision de caviarder une première fois la chanson. En 2020, il n’en est plus question. Car la censure est devenue notre ordinaire.

D’autant que cette vieille culture ouvrière n’a plus la cote. Pour nos élites vertueuses, le petit peuple de Shane MacGowan — comme celui de Michel Tremblay ou de Claude Meunier d’ailleurs — n’est plus qu’un repaire de racistes, de misogynes et d’homophobes tout juste bons à voter pour le Brexit. « Des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel », avait dit un ancien ministre d’Emmanuel Macron. Et je ne parle pas que du Royaume-Uni. Comme la BBC avec The Fairy Tale of New York, Radio-Canada n’a-t-elle pas tenté de censurer un épisode de La petite vie ?

Même le mot « peuple » est aujourd’hui devenu suspect aux chastes oreilles de la nouvelle majorité morale qui a depuis longtemps quitté le terrain du bien public pour celui de la vertu. Car cette petite bourgeoisie médiatique se soucie moins du respect des droits que de sauver des âmes et de « changer l’homme ». Ce qui rappelle de tristes époques.

Comme l’écrit l’essayiste Douglas Murray dans La grande déraison (L’Artilleur), « le but de la politique identitaire semble être de politiser absolument tout. Transformer chaque aspect des interactions humaines en une question politique. Interpréter chaque action et chaque relation de notre vie au moyen de schémas de pensée » afin d’y « subordonner toute relation humaine ».

Il y a un refus de la vie dans cette façon de passer au tamis de la nouvelle morale chaque regard d’un homme à l’égard d’une femme, chaque mot d’un professeur dans sa classe, chaque geste d’un personnage historique, chaque réflexion mettant en cause un Noir ou un homosexuel, chaque vers d’un poète et chaque tirade d’un auteur dramatique. Il y a quelque chose de liberticide dans cette façon de juger de tout, et notamment des choses les plus intimes, à la lumière de grands principes, pour ne pas dire d’une idéologie.

Notre civilisation, depuis au moins le XVIIIe siècle, s’est pourtant distinguée par la place qu’elle a su accorder à l’intime. En 1874, les parlementaires français avaient inventé la « trêve des confiseurs ». Elle désignait ce moment de répit où les vifs débats qui se menaient alors, après la défaite de la France aux mains de la Prusse, s’interrompirent pour fêter Noël. Je sais bien que plus personne ne pense ainsi, mais il y a des domaines qu’il faut savoir préserver du marché. Et il y en a d’autres qu’il faut savoir préserver de la politique.

Si Noël doit servir à quelque chose cette année, c’est bien à imposer une trêve à cette guerre idéologique sans merci contre le monde d’avant. Et, comme le dit si bien Shane MacGowan : « And the bells are ringing out / For Christmas day » (Et sonnent les cloches / Pour le jour de Noël).

24 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 décembre 2020 00 h 30

    La pensée critique est le socle de la civilisation occidentale.

    Malheureusement, la rectitude politique et la censure sont devenues l'ordre du jour dans nos universités et nos CÉGEPS. Quand les sensibilités des étudiants prennent le dessus de la littérature, la philosophie, l'histoire et la pensée critique, c'est la fin de la civilisation des Lumières. La censure est l'antithèse de la démocratie.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 décembre 2020 09 h 44

      Ah! Non. Encore une fois Mme Alexan, je suis d'accord avec vous. "La pensée critique est le socle de la civilisation occidentale". Excellent. C'est aussi le socle des connaissances et des avancés scientifiques.

      Oui, la culture du bannissement et le maccarthysme ambiant font des ravages dans les plus hautes sphères d'apprentissage, sauf pour les domaines des sciences où les connaissances doivent être pointues et non sujettes à interprétation. Pas beaucoup de « wokes », bien-pensants et donneurs de leçons dans ces milieux où l’humilité est la qualité prisée. La « victimite » n’existe pas dans ces milieux et personne ne prie à l’autel de la très sainte rectitude politique. Ils prient à l’église du saint « Graviton » encore introuvable aujourd’hui.

      « Ben » oui, si c’est seulement la pensée critique que l’école vous apprend, eh bien, elle a réussi son mandat avec brio.

      Pour Noël, on le voit bien, l’organisme de 125 nanomètres appelé communément le coronavirus ou SARS-CoV-2 en anglais n’à que faire des conventions et des célébrations humaines. La nature semble reprendre ses droits. Mauvaises nouvelles pour les humains, vous savez, cette race de bipèdes un petit plus évoluée que les autres.

  • Diane Guay - Abonnée 18 décembre 2020 03 h 22

    Déshumanisation et Schémas de la Pensée

    Sensible lucidité et pensée humaniste votre article M.Rioux. Merci
    Vous avez bien raison de nommer ce processus de déshumanisation en cours sur la scène socioculturelle comme obéissant à une pensée régit par des shémas de pensée et de comportement. Alors que prétendre cerner les comportements humains identifiés à des shémas de pensée obcessionnels relève beaucoup plus d'une nouvelle pensée dominante imposant sa rectitude sociale et politique. Ce processus de désubjectivation et de dépersonalisation relève d'une rectitude sociopolitique qui a plus à voir avec les conséquences destructrices du quantitatif et de l'évaluable, du visible, du rapide dans toutes les activités créatrices humaines quelles soient culturelles, sanitaires, sociales, politiques et même économiques.
    Nous sommes entrés dans un nouvel ordre symbolique qui a plus à voir avec le contrôle social et le formatage d'une pensée "bien pensante" incarcérée dans la technologisation des échanges humains. Les effets de l'ultralibéralisme et de la technologisation des échanges oü les individus sont réduits à des tas de neurones et de shémas de pensée behaviorale nous révèle les limitations d'une pensée humaniste par cette uniformisation créé par la mondialisation . En quelques mots, nos modèles technologiques et "scientistes nous insèrent dans les effets de l'ultralibéralisme et la technologisation de nos échanges sociaux.
    Comme vous le suggérez M. Rioux plus on s'éloigne de l'humain au coeur de notre esprit, plus on se rapproche d'une chimère qui a plus à voir avec un moment pervers de la civilisation de notre monde truffé "d'algorithmes bien pensant ". Fini les Lumières et la subjectivation des échanges et la pensée critique créatrice humaine comme le mentionne Mme Alexan. Nous devons alors RÉSISTER à cette dictature de la pensée critique qui se glisse dans tous les espaces de nos échanges sociaux comme une uniformisation du monde "politically correct",

    • Marc Therrien - Abonné 18 décembre 2020 17 h 34

      "Nous devons alors RÉSISTER à cette dictature de la pensée critique qui se glisse dans tous les espaces de nos échanges sociaux comme une uniformisation du monde "politically correct"," J'imagine que vous voulez plutôt dire résiter à cette censure de la pensée critique ou résister à cette dictature de la pensée unique, c'est selon.

      Marc Therrien

  • Dominique Boucher - Abonné 18 décembre 2020 05 h 56

    Question de priorités...

    Dʼun côté, la BBC censure les mots «faggot», «slut» et «arse» de la chanson «Fairytale of New York» des excellents Pogues (à quoi sʼattendent-ils? le nom du groupe vient de «Póg mo thóin» en gaélique irlandais, qui signfie «Kiss my arse»; lʼalbum qui précède ce 45 tours sʼintitule Rum, Sodomy & the Lash...)

    Dʼun autre côté, il y a lʼaffaire Saville:

    «[...] la BBC a été confrontée à des questions et à des critiques sur les allégations selon lesquelles elle n'avait pas réagi aux rumeurs d'agressions sexuelles [plus de 300 victimes, âgées de 5 à 75 ans], en particulier sur des jeunes filles, du présentateur Jimmy Savile, dont certaines s'étaient produites dans ses locaux [...]» Le diffuseur a été critiquée au Parlement britannique pour sa gestion de l'affaire.

    Les bien-pensants ont parfois de drôles de priorités...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Denis Vallières - Abonné 18 décembre 2020 06 h 42

    Une litanie coutumière

    Vous nous y avez habitués : «élites progressistes et mondialisées», «élites vertueuses», «nouvelle majorité morale», toutes en «guerre idéologique sans merci...». M. Rioux, je vous souhaite de profiter de la fête de Noël pour mettre un instant de côté votre "guerre idéologique" contre vos ennemis imaginaires et de faire un peu la paix avec vous-même.

    • Mario Jodoin - Abonné 18 décembre 2020 10 h 52

      En effet, M. Rioux a décidé de ne pas nous offrir pour Noël un répit face à l'envahissement permanent de son idéologie...

  • Yvon Montoya - Inscrit 18 décembre 2020 07 h 06

    Un regard dépressif de la réalité qui interroge. Votre vision du monde est si peu objectif parce que vos lunettes idéologiques vous entrainent trop dans du marasme mental. Vous écrivez et je vous cite « . Il y a quelque chose de liberticide dans cette façon de juger de tout, et notamment des choses les plus intimes, à la lumière de grands principes, pour ne pas dire d’une idéologie. » Vois ne comprenez pas, en dehors de votre pincée de sel redondante en mettant le mot «  idéologie » ( obsessionnel) que si vous l’enlevez, vous avez la définition même de nos valeurs issues su Siècle des Lumières: « . Il y a quelque chose d’émancipateur dans cette façon de juger de tout, et notamment des choses les plus intimes, à la lumière de grands principes. » Vous voyez on se sent mieux chez soi, i.e. dans la véritable culture occidentale si éloignée des islamistes. Kant serait heureux si vous acceptiez que les Lumieres orientent la pensée. Merci.