À langue égale

La situation précaire du français à Montréal et dans la région métropolitaine n’est plus contestée, même à Ottawa. Au point où le gouvernement fédéral se préparerait à adopter des mesures pour étendre la Loi sur les langues officielles aux entreprises de compétence fédérale présentes au Québec, a appris Radio-Canada.

La pression exercée au Québec pour assujettir ces secteurs économiques à la loi 101 fait son effet. Il y a eu la motion unanime de l’Assemblée nationale, appuyée par six grandes villes, dont Montréal et Laval, les grandes centrales syndicales et, ce qui a semblé attirer l’attention du premier ministre Justin Trudeau, six anciens premiers ministres québécois, qui l’ont directement interpellé. Ce mouvement n’est pas près de cesser puisque le gouvernement Legault prévoit de présenter d’ici l’été sa réforme de la loi 101.

En entrevue à Radio-Canada lundi soir, M. Trudeau a répété qu’il était d’accord avec ceux qui jugent important de défendre le français. À Ottawa, bien des libéraux du Québec aiment souligner leur changement de cap en ce qui a trait au rôle du fédéral dans la défense et la promotion du français au Québec. Il est vrai que le gouvernement a cessé d’entretenir cette symétrie fictive entre les deux langues officielles. Dans le dernier discours du Trône, il reconnaissait effectivement la situation particulière du français en Amérique du Nord et disait par conséquent avoir « la responsabilité de protéger et de promouvoir le français non seulement à l’extérieur du Québec, mais également au Québec ».

C’est un progrès, qu’ont souhaité au fil des ans quelques commissaires aux langues officielles, mais la concrétisation de cet engagement pourrait malheureusement prendre plus de temps que nécessaire. La modernisation de la Loi sur les langues officielles ne surviendra qu’après la publication d’un livre blanc sur le sujet au début de 2021. Cela veut dire aussi de nouvelles consultations avant qu’on ne rédige le projet de loi. Si ce dernier est présenté au printemps, ses chances d’être adopté sont minces puisque les conjectures au sujet d’une élection précipitée vont déjà bon train.

D’ailleurs, on se demande bien pourquoi un tel livre blanc est nécessaire. La Fédération des communautés francophones et acadienne a protesté quand le bruit a commencé à courir. La loi adoptée il y a plus de 50 ans n’a jamais été remise à niveau depuis. Elle n’a subi que des changements à la marge, ce que les communautés de langue minoritaire déplorent depuis des années.

Ces délais retarderaient aussi la mise en place des éventuelles règles encadrant la langue de travail dans les entreprises de compétence fédérale puisqu’elles seraient inscrites dans la nouvelle version de la Loi sur les langues officielles.

Mais attention, changer la loi ne saurait suffire. Il faudra qu’Ottawa démontre une réelle volonté d’en respecter l’esprit et de l’appliquer avec vigueur. Le portrait de la place du français au sein des hautes sphères de la diplomatie canadienne, dressé par mon collègue Boris Proulx, est une triste illustration des reculs possibles quand l’indifférence s’installe.

Les quatre sous-ministres sont tous anglophones, tout comme 11 des 12 sous-ministres adjoints responsables des secteurs les plus névralgiques. Il en va de même parmi les directeurs généraux. Parmi les chefs de mission dans les pays du G20, seulement deux sont francophones. Et on pourrait continuer. En entrevue avec mon collègue, le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a dit que, « s’il y avait des barrières ou des enjeux systémiques », il voudrait y voir. Sur les ondes de QUB Radio, il a interprété ces révélations comme une « sonnette d’alarme ».

Ce n’est pas la seule. La façon de pourvoir les postes bilingues était à l’origine de 31 % des plaintes présentées au Commissariat aux langues officielles l’an dernier. Un rapport spécial sur ce sujet publié en novembre dernier par le commissaire Raymond Théberge portait un titre sans appel : Un problème systémique. Un verdict inspiré par la variété de ministères et de postes à la source de ces plaintes.

Environ 95 % des personnes qui occupent des postes bilingues respectent les exigences, mais ce n’est pas le cas des autres. « L’égalité de statut entre les deux langues officielles n’est pas […] respectée », écrit M. Théberge après avoir analysé les plaintes présentées de 2014-2015 à 2019-2020. Du coup, on porte atteinte au droit de fonctionnaires de travailler dans la langue officielle de leur choix, leur supérieur ne la maîtrisant pas assez bien. On prive des citoyens d’être servis correctement dans leur langue, y compris en situation d’urgence, comme durant cette pandémie.

Le gouvernement Trudeau était au pouvoir durant cinq des six années couvertes par le rapport. Son gouvernement a soutenu les communautés minoritaires, mais un fossé demeure. Si les libéraux souhaitent que leur profession de foi en faveur d’une promotion du français au Québec gagne en crédibilité, ils devront éviter d’agir en vase clos, sans pour autant traîner pour moderniser la loi.

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