À l’estomac

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. C’est un peu la promesse, contenue en creux, dans ces listes de lecture qui pullulent. Le New York Times vient de publier la liste de lecture du Dr Fauci. Après avoir entendu François Legault, tenez-vous à savoir ce que lit le Dr Arruda ?

Cette passion de tout ordonner sur une échelle graduée, y compris des livres, me laisse perplexe. La vérité de ce genre de liste s’avère toujours quelque peu frelatée. Une liste suppose une part de mise en scène, au nom de ce qui est jugé présentable. Si vous parlez de Proust, ce n’est pas pour en venir à évoquer Tintin. Seul un Philippe Lançon peut parvenir à conjuguer honorablement les deux, comme il le fait si bien dans ce livre admirable qu’est Le lambeau.

Vous êtes plusieurs, quoi qu’il en soit, à insister pour que je signale au moins quelques-uns des livres qui me prennent à l’estomac. Pas de liste pour moi. Mais voici quelques pistes.

Éric Vuillard, dont les livres m’enchantent, en particulier son Tristesse de la terre, m’a conduit jusqu’au Christ s’est arrêté à Eboli, de Carlo Levi. Vous n’y trouverez pas Dieu, je vous préviens, mais plutôt un sommet d’humanité qui n’est pas sans faire songer aux écrits de James Agee, l’auteur de Louons maintenant les grands hommes, un des meilleurs livres consacrés à l’Amérique des dépossédés. D’Agee vient d’ailleurs de paraître Une saison de coton, un texte préparatoire à l’écriture de ce classique qui m’avait fait rebondir jusqu’aux Dépossédés de Robert McLiam Wilson.

Sous la couverture moche des livres jaune pisse deséditions Verdier, il y a souvent de l’or. Il s’y trouve, en tout cas, plusieurs diamants signés Mathieu Riboulet. Entre les deux il n’y a rien est un livre unique pour percer les profondeurs des sentiments révolutionnaires. Le FLQ n’y figure pas, mais surgirait-il au détour d’un passage que le lecteur n’en serait pas du tout étonné. Si vous estimez, lisant ce livre, qu’il parle surtout de cul, vous n’avez vraiment rien compris. Recommencez. Ou passez à autre chose.

Pour prendre une autre dimension du Nouveau Monde, les ouvrages de l’historien Gilles Havard sont riches, à commencer par L’Amérique fantôme. De là, vous aurez peut-être envie de chercher le pouls du continent à travers les essais du cinéaste Pierre Perrault ou de l’étonnant géographe Jean Morisset.

Certains livres qu’on a dévorés à un moment précis de sa vie finissent par être plus ou moins oubliés dans l’estomac de notre conscience. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas compté : en se désagrégeant en nous jusqu’à disparaître à peu près, ils laissent une sorte d’humus qui permet à d’autres titres de faire racines plus profondément. À mesure que notre vie avance de la sorte, seuls quelques auteurs maintiennent, malgré tout, une présence inflexible en nous. Dans mon cas, il y a certainement Jacques Ferron. Qu’on prenne le temps, au moins, de relire ses Contes. Dans la même veine, il y a les essais lumineux de Susan Sontag. J’ajoute les livres du grand Tolstoï. Moi qui, adolescent, imaginais que ses histoires se déroulaient dans la campagne québécoise, j’ai découvert, pour la première fois cette année, sa voix en français. Sur ce rare enregistrement, Tolstoï s’exprime avec l’accent d’un ancien canadien. Ce qui tend à conforter en moi le sentiment que j’ai toujours eu : Tolstoï est un auteur québécois.

À propos de la littérature russe et de son influence, il y aurait beaucoup à dire. C’est pourquoi, en partie, j’accorde toujours ma meilleure attention à ce qu’écrit André Markowicz, formidable traducteur, avec sa compagne Françoise Morvan, de tant d’œuvres majeures. Je suis un abonné fidèle de ses chroniques, que je relis d’ailleurs une fois celles-ci publiées sous le titre de Partages.

Annie Ernaux, dont il faut tout lire, a eu de bons mots pour les livres de Valérie Manteau. À raison. Le sillon a remporté le prix Renaudot. J’avais la gorge serrée en lisant Calme et tranquille, son livre précédent, où il est question d’une tragédie dont les échos résonnent encore en moi tandis que le rythme des dérives tragiques de notre monde me semble s’accélérer.

Parlant de dérives, je rigole quand je vois, dans d’affligeants imprimés néoconservateurs, qu’on s’y réclame soudain de George Orwell. Quel détournement ! Une nouvelle traduction soignée du célèbre 1984 a été publiée l’an passé à Montréal. Mais pour prendre toute la dimension d’Orwell, n’en restez pas là. Allez lire Dans la dèche à Paris et à Londres ou encore son Hommage à la Catalogne. Orwell a consacré sa vie à défendre les laissés-pour-compte. Il condamne le colonialisme, au nom d’un socialisme et d’un universalisme pétris par un sens de l’égalité et de la justice qu’il ne cesse d’affirmer.

Ces jours-ci, je lis tranquillement La vieillesse, l’essai de Simone de Beauvoir. Il vient, enfin, d’être réédité. À l’heure où les vieux sont condamnés par la pandémie à crever au milieu de sociétés qui les laissent d’ordinaire glisser jusque dans les replis de l’oubli, ce livre n’a pratiquement pas pris une ride. Qu’attend-on, par ailleurs, pour rééditer Faut-il brûler Sade ? La nouvelle vague conservatrice, sur laquelle surfent ceux qui s’alimentent des bas-fonds d’une gauche qui se noie, Simone de Beauvoir trouve, par l’histoire, à l’éclairer. Dans ce même rayon, Le venin dans la plume, de l’historien Gérard Noiriel, peut aussi nous aider à comprendre ces nouvelles manifestations de l’intolérance qui, désormais, s’avancent bien cravatées.

Lu aussi, il y a peu, Guerre aux démolisseurs, un petit livre qui rassemble deux textes de Victor Hugo. Il y peste contre « ces ignobles spéculateurs » aux intérêts aveugles qui détruisent des édifices anciens et, ce faisant, le visage de leur pays. Dans notre XIXe siècle canadien, quelque part dans ses brillantes chroniques, Arthur Buies ne disait pas autre chose. Bien des vieux livres, souvent les moins chers, me semblent conserver une éclatante actualité.

Et vous, que lisez-vous ?

30 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 décembre 2020 02 h 39

    The New Corporation: How "Good" Corporations Are Bad for Democracy.

    L'auteur, Joel Bakan, démontre comment au cours de la dernière décennie et demie, les chefs d'entreprise, les dirigeants de la Silicon Valley et l'élite de Davos ont appelé à un nouveau type de capitalisme. L'écriture était sur le mur.
    Avec la flambée des inégalités de revenus, la stagnation des salaires et l'escalade de la crise climatique, il n'était plus viable de justifier l'environnement et l'évitement des taxes au nom de la valeur actionnariale.
    Alors, les chefs d'entreprises ont compris que pour sortir de ces problèmes, ils fallaient placer les valeurs sociales et environnementales au cœur même de leur message.
    Les entreprises sont toujours, en fin de compte, responsables devant leurs actionnaires, et bien faire passe toujours avant tout.
    Cette vérité essentielle est au cœur de l'argumentation de Joel Bakan. Dans une prose lucide et engageante, il met à nu une litanie d'opérations corporatives immorales et documente des prises de pouvoir d'entreprise déguisées en initiatives sociales. Il dévoile
    l'urgence du problème de «la corporatisation» de la société elle-même et montre comment les entreprises elles-mêmes sont le problème pas la solution.

  • Alain Bissonnette - Abonné 14 décembre 2020 06 h 17

    Ce que je lis

    Merci, Monsieur Nadeau, pour ces pistes de lecture.
    En réponse à votre question, pour ma part, ces jours-ci, je lis des auteurs italiens qui m'apparaissent particulièrement intéressants à la fois par les grandes interrogations qui les animent et par leur virtuosité à donner vie à des personnages si touchants.
    La première, Grazia Deledda, est très peu lue aujourd'hui. Bien qu'ancrée dans une dimension religieuse et fantastique, l'intrigue de son Canne al vento est toujours d'actualité. Puisqu'il s'agit de conjuguer passion et contraintes sociales afin d'assurer bonheur et vériitable amour aux principaux intéressés et à leurs familles.
    Le second, Cesare Pavese, moins lu que pendant les années 1970, est beaucoup plus tragique. Dans son roman La casa in collina, le narrateur évoque son passé personnel d'avant et pendant la deuxième guerre mondiale, le facisme, puis la guerre civile entre Italiens. Dans un examen de conscience qui ne concède rien au manichéisme, il exprime à la fois son amour envers son pays, ses concitoyens et sa proximité d'avec les partisans, ainsi que son incapcité à agir directement contre les oppresseurs. Bouleversant..
    Le troisième, Leonardo Sciascia, sans aucun doute le plus proche de nous. Dans un langage simple et accessible, dans Il giorno della civetta, il décrit comment la mafia réussit à s'intégrer au pouvoir. Écrit aux débuts des années 1960, il parle des appels d'offres, de la loi du silence qui règne en Sicile face aux assassinats commis par la mafia et de la complicité de certains représentants de l'État qui, à l'époque, niaient jusqu'à l'existence du phénomène. Bien entendu, il y a eu depuis, et pas qu'en Italie, des commissions d'enquête et des juges qui ont agi avec courage, et certains ont payé de leur vie, face à ce phénomène exécrable.
    Il y a aussi des livres qui nous marquent à vie. Je pense à La détresse et l'enchantement de Gabrielle Roy, à La littérature à l'estomac et au Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Bonne lecture.

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 décembre 2020 06 h 27

    Bonnes nourritures permettant d'être bien placé pour comprendre le monde. Merci.

  • Pierre Samuel - Abonné 14 décembre 2020 06 h 49

    Actuellement : Orwell encore Orwell ...

    Cher M. Nadeau,

    Parlant de George Orwell, vient de paraître chez Lux éditeur, 2020 : < Orwell à sa guise ( La vie et l'oeuvre d'un esprit libre ) par George Woodcock, critique littéraire et historien dont il fut un ami proche. Ne serait-ce que celui-là actuellement, il devrait apparaître au palmarès collégial et universitaire sans coup férir !

  • Dominique Boucher - Abonné 14 décembre 2020 07 h 03

    Bref...

    «Pas de liste pour moi. Mais voici quelques pistes.»

    Bref, vous faites votre liste comme tous les autres chroniqueurs tout en essayant de vous donner lʼimpression que vous ne le faites pas. Ah, ce besoin un peu adolescent de se singulariser...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Marc Therrien - Abonné 14 décembre 2020 10 h 00

      « La vérité de ce genre de liste s’avère toujours quelque peu frelatée. » De même que celle d’une liste qui se donne l’apparence de ne pas en être une. M. Nadeau se démarque aussi en nommant plus que 10 livres ou auteurs. J’ai arrêté de compter après 20. Est-il le plus "culturé" des chroniqueurs du Le Devoir?

      Marc Therrien

    • Sylvie Demers - Abonnée 14 décembre 2020 19 h 35

      ...en effet...qu'est-ce qu'on s'en f...de ce que les autres...(qui se prennent pour d'autres ) lisent...?!?
      Je lis ce qui m'interpelle,ce qui me nourrit...peu importe ce que "les autres" lisent...!
      Bonnes lectures personnelles!

      S.Demers