La France à l’épreuve

Entamé en septembre, le procès Charlie Hebdo, qui a amené devant la justice 14 complices des attentats de janvier 2015 — les auteurs principaux des massacres ayant été tués —, se termine cette semaine à Paris, avec un verdict attendu mercredi.

On espérait que ce procès serait une sorte de catharsis. Qu’il puisse — comme parfois les grandes délibérations autour de causes graves impliquant toute la société — amener un certain apaisement, un sentiment de justice rendue, pour tourner la page et passer à autre chose. Mais ce procès s’achève sur fond de nouvelle tempête sociale, politique, législative… et terroriste. Depuis septembre, trois nouveaux attentats majeurs ont eu lieu en sol français. Deux nouvelles lois, sur la sécurité et la laïcité, font des flammèches.

Non seulement la « fracture » française ne semble pas se résorber, mais, ces dernières semaines, des valeurs comme la laïcité ou la liberté d’expression ont été ouvertement remises en cause, dans des débats qui ont dépassé les frontières de la République… les flèches venant aussi de l’étranger.

Ce procès aura montré que les blessures sont encore à vif.

Selon la défense, les comparses au banc des accusés, contre lesquels on a requis des peines allant de 20 ans à la perpétuité, sont des « boucs émissaires », puisque les frères Kouachi (auteurs directs du massacre de Charlie Hebdo) et Amedy Coulibaly (massacre du marché Hyper Cacher) ne sont plus là. Selon la défense, on voudrait par compensation alourdir les peines des seconds couteaux parce que les « vrais auteurs » ne sont plus là.

Mais pour l’accusation, c’était peut-être de petits complices, mais indispensables, car « ils ont rendu possibles » les attaques. Et montrent aussi l’expansion dangereuse d’une idéologie extrémiste et des réseaux dont elle dispose.

Selon Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, il y avait en fait « deux procès en un : celui des accusés et
celui des idées qu’on a voulu assassiner ».

Dans un long plaidoyer, il a fait valoir que « ces crimes ne sont pas des crimes comme les autres et ce procès ne peut pas être un procès comme un autre », car il a une « dimension symbolique ». Et Malka a poursuivi dans une défense passionnée de « ces fameuses valeurs républicaines ébranlées » (ses mots), au premier rang desquelles figure la liberté d’expression.


 
 

La liberté d’expression « française » est aujourd’hui battue en brèche. Non seulement par les attaques terroristes réitérées de l’automne 2020, mais aussi par les mots d’un président étranger en visite. Lequel, lors d’une conférence de presse commune avec son homologue français, qui l’accueillait le 7 décembre à Paris, a contesté cette liberté.

Dans un échange insolite et étonnamment direct, le dictateur Abdel Fattah al-Sissi, dont on peut rappeler qu’il est arrivé au pouvoir en 2013 par un putsch contre des Frères musulmans eux-mêmes alors accusés de « totalitarisme islamiste », a défendu la « suprématie des valeurs religieuses — d’origine céleste et sacrée — sur les valeurs humaines ».

Emmanuel Macron — qui par ailleurs s’est vu obligé de défendre le point de vue français contre une partie du monde anglo-saxon ; le fameux « la liberté d’expression n’est pas illimitée » de Justin Trudeau — a recadré poliment mais fermement son homologue égyptien.

« En effet, il y a le nécessaire respect de l’autre. Mais dans l’ordre du politique, le religieux n’entre pas. Et jamais une religion, quelle qu’elle soit, parce qu’on se moque d’elle, n’a le droit de déclarer la guerre. […] Si nous considérons que le religieux supplante le politique, les régimes ne sont plus des démocraties, ce sont des théocraties. »

Au-delà des verdicts attendus, ce procès aura-t-il servi à quelque chose ? Richard Malka veut le croire.

Ces trois mois éprouvants de l’automne 2020 — un procès historique, deux nouvelles lois sur la sécurité et la laïcité, trois nouveaux attentats, une France clouée au pilori à l’international, y compris par des alliés — auront servi selon lui « à ne pas être la génération qui a abandonné ses rêves, ses idéaux, son rêve de liberté et de liberté d’expression ».

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

25 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 décembre 2020 01 h 44

    La censure des idées relève de l'inquisition.

    On doit notre respect aux personnes, mais pas aux idées, religions ou idéologies. On a le droit de critiquer toutes les idées, sans se faire étiqueter de racisme ou de la xénophobie.
    Le président, Al Sissi, doit avoir un peu de réserve, lui qui a interdit la liberté de parole dans son pays, en mettant des milliers de personnes qui croupissent dans les prisons pour avoir critiqué le régime égyptien.
    En conséquence, beaucoup d'intellectuels étaient obligés de fuir l'Égypte pour se réfugier en Europe, ou aux États-Unis afin de retrouver leur liberté d'expression.

    • Nicole Gendron - Abonnée 14 décembre 2020 20 h 53

      Tout à fait d'accord avec toi Nadia , respect des personnes , mais droit de discuter , de décortiquer toutes idéologies sans restriction , même si nos sensibilités personnelles sont mises à l'épreuve .
      Al-SiSSI justement par ses paroles rétrogrades justifie le procès français en cours, que je trouve très courageux car peu soutiennent la liberté totale d'expression et la libre pensée actuellement .

  • Serge Lamarche - Inscrit 14 décembre 2020 03 h 49

    Droits humains

    Ce que la religion veut faire au départ est de mettre les vertus humaines au-dessus de vertus légales. Les attentats utilisent la religion pour faire des meurtres mais ce n'est qu'excuses de psychopathes. C'est le pouvoir de «la bande à islam» contre les autres bandes religieuses et soi-disant laïques.

    • Claude Létourneau - Abonné 14 décembre 2020 07 h 44

      Ce que les différentes "églises" et institutions religieuses veulent, c'est de maintenir le pouvoir sur leurs ouailles en soutenant de fausses vérités (existence de dieu, paradis à la fin des jours etc…). Pour attirer plus de "fidèles" elles prônent certaines valeurs humanistes qui sont vite transgressées par leurs dirigeants eux-mêmes face à d'autres religions ou, pire encore, face à ces terribles athées n'ayant, bien entendu, aucune valeur morale !

    • Patrice Bolatre - Abonné 14 décembre 2020 14 h 21

      Parlant des complotistes...

      D'aucuns n'en peuvent plus d'entendre ces délirants, et pour cause, rien de ce qu'ils affirment ne peut être vérifié. En ce sens, les religions sont les pires complots, rien de tout ça n'est vérifiable, ce ne sont que des dogmes, que l'on doit croire fermement si on veut être un bon religieux.

      Les religions sont la guerre!

  • Pierre Boucher - Inscrit 14 décembre 2020 06 h 23

    Henri Boulad

    Prêtre de tradition orientale, il a grandi en Égypte et côtoyé de très près les trois monothéismes. Il connaît très bien les mouvances socio-religieuses de l'Afrique du Nord et du Proche-Orient... et la langue arabe.
    Voilà au moins 15 ans, il avait averti l'Europe de ce qui s'en venait avec l'Islam et l'immigration. Personne ne l'a écouté. Il divaguait. Maintenant la France est en plein dedans.
    On peut entendre le père Boulad du YT.

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 décembre 2020 06 h 34

    Et Macron offre sur un plateau la Legion d’Honneur a al-Sissi. Comme quoi le procès de Charlie Hebdo n’est rien comparé aux honneurs faits a un dictateur mettant les lois de Dieu en premier. Oui, c’est comique de savoir les conservateurs utiliser Orwell. Certainement une anomalie intellectuelle. La France va mal, elle devient une France policière.

    • Michel Lebel - Abonné 14 décembre 2020 09 h 43

      Quelle hypocrisie du gouvernement français! Accorder la plus haute distinction de France à un Al Sissi qui viole massivement et impunément les droits de la personne dans son pays. Ce qui importe dans les relations internationales de la France depuis toujours, comme me disait jadis un important conseiller politique français, ce sont les affaires, le ''businesss''; tout le reste est de la parlotte, des beaux discours, médailles inclus. Macron suit la ligne tracée par tous ses prédécesseurs.

      M.L.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 14 décembre 2020 08 h 27

    Dans un sondage début novembre Marine Lepen était à égalité avec Macron si des élections avait eu lieu.

    Voilà où va mener la mollesse politique face à l'intégrisme religieux dans les pays démocratiques.

    On se fait passer un immense sapin par l'islam radicale, pas juste en France, ici aussi, on est tanné, on veut un changement de ton.