La dérive climatique

Le verdissement de la finance germait déjà, mais l’Accord de Paris sur le climat, signé il y a cinq ans, a eu l’effet d’un catalyseur. La dérive climatique est rapidement devenue une donnée structurelle. Sous forme d’actifs échoués en finance, d’externalités négatives en économie avec, en tête, l’énergie fossile devenant réductrice du PIB potentiel.

L’agitation autour de l’accord était déjà perceptible avant sa signature en décembre 2015. Le président du Conseil de stabilité financière et gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a notamment pris le flambeau de façon remarquée. « Lorsque le climat sera devenu un enjeu central pour la stabilité financière, il pourrait bien déjà être trop tard », a-t-il lancé au monde financier en octobre 2015.

Peu de temps auparavant, la Deutsche Bank, la HSBC et bien d’autres s’inspiraient de la filière fossile pour soulever le risque de ne pas actualiser le passif environnemental et les émissions de GES. L’impact environnemental, l’empreinte carbone, les gaz à effet de serre émis, la santé publique, le legs aux générations futures, les revenus, mais aussi les coûts et les retombées entrent désormais dans le calcul de la rentabilité d’abord économique, puis sociale, d’un projet.

Risque ESG

Ces prises de position s’appuyaient sur un autre mouvement de fonds, déjà engagé sous le chapeau de l’investissement responsable. Larry Fink est venu, début 2020, hausser l’engagement à l’égard des critères ESG. Dans une lettre adressée aux dirigeants, le président et directeur général du gestionnaire de fonds Blackrock soutenait que les risques d’investissement découlant du changement climatique « devraient accélérer une réaffectation importante du capital, qui aura à son tour un impact profond sur la tarification des risques et des actifs dans le monde ». Et ce spécialiste d’insister : les entreprises et secteurs à risque accru ESG deviennent générateurs d’externalités négatives.

Les régulateurs des marchés financiers et des banques centrales étaient venus concrétiser le tout l’an dernier en élevant les changements climatiques au rang de risque systémique. Quoique dans l’univers de l’assurance, on parle encore de risque systémique émergent.

Il aura donc fallu plus de 30 ans après la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), quelque 25 ans après la COP1 de Berlin en 1995… Mais on le sait. À peine conclu, il était déjà estimé que l’Accord de Paris n’empêcherait pas le mercure de monter de plus de 3 °C d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle.

Encore mercredi, le Programme des Nations unies pour l’environnement estimait à 3,2 °C la trajectoire du réchauffement d’ici la fin du siècle, et ce, si tous les engagements de l’Accord de Paris étaient tenus.

Les engagements de l’accord couvraient à peine un tiers des réductions nécessaires pour éviter le point de basculement, décriait-on alors, soulignant que le rythme actuel de décarbonation devrait plutôt être multiplié par six. À une concentration déjà record de CO2 dans l’atmosphère s’ajouteront au calcul les émissions de méthane, un GES beaucoup plus puissant, qui ne cessent de croître, a-t-il déjà été écrit.

Déjà, en marge de l’Accord de Paris, le Climate Challenge soulignait le dépassement du seuil critique et risque de provoquer la « rétroaction positive » appréhendée. Et les experts de reconnaître, dans la foulée, que leur modélisation est vite dépassée par la rapidité des changements mesurés.

Le 23 novembre, dans un texte de l’agence Reuters, la diplomate Christiana Figueres, secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques entre 2000 et 2016, se réjouissait de l’élection de Joe Biden. Ce changement à Washington, combiné à tous ses engagements envers la carboneutralité, se veut un « fit » géopolitique remarquable, disait-elle, qui vient fixer la direction du voyage. Exactement ce que l’on entendait il y a cinq ans.

Selon les Nations unies, plus de 110 pays se sont engagés à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. La Chine, qui mène pourtant une politique d’investissement dans le charbon hors de son territoire, fixe la limite à 2060. Des engagements non contraignants qui ne précisent pas, pour l’essentiel, si les émissions visées ciblent le CO2 ou l’ensemble des GES. S’ils renferment des exclusions et si les moyens ou technologies utilisés pour d’y parvenir sont crédibles. Au demeurant, il est question de stabiliser le niveau de GES, font remarquer les analystes.

Il faudrait d’autres COVID-19

Mercredi, l’ONU estimait que pour atteindre la cible de l’Accord, il faudrait réduire les émissions de GES de 7,6 % par année, chaque année, de 2020 jusqu’en 2030. Une cible qui se voudrait, de loin, une sous-estimation des efforts à consentir, selon les projections de Jean-Marc Jancovici. En septembre, l’ingénieur français, consultant et spécialiste de l’énergie et du climat affirmait que pour respecter la limite souhaitée d’augmentation sous les 2 °C, les émissions doivent être divisées par trois d’ici 2050, soit une baisse de 5 % par an durant les 30 ans qui viennent.

« C’est à peu près ce que nous aurons comme baisse en 2020 à la suite du ralentissement économique engendré par le confinement. Autrement dit, il nous faudrait une COVID supplémentaire tous les ans durant 30 ans pour que l’on respecte les objectifs de l’Accord de Paris », a-t-il illustré.

5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 12 décembre 2020 03 h 01

    S'il est vrai que la COVID-19 a ralenti les émissions de GES, il n'en demeure pas moins, selon un nouveau rapport publié par le Germanwatch, le Climate Action Network et le NewClimate Institute, cité par Alice Girard-Bossé de la Presse, il n'y a très peu de pays à l'étude sur une trajectoire prisée par l'Accord de Paris.

    Ça révèle que leurs engagements furent plus de l'ordre du discours sans actions concrètes immédiates de sorte ue les objectifs envisagés demeurent futuristes alors que les effects des GES sont en hausse.

    D'ailleurs, parmi les performances de changement climatique, le Canada arrive 58e sur 61 alors que l'UE se classe 16e et le Royaume-Uni 5e. Puis, parce que demain c'est aujourd'hui que ça se passe, les Européens décidé de baisser des émissions du continent d’« au moins 55 % » d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990 dans le but d'atteindre le objectifs de l'Accord de Paris en 2050.

    Que feront les grands pollueurs ? Puis, en quoi les ajustements dans le monde des affaires peuvent-ils contribuer à accéler l'atteinte des objectifs établis ? Ce sont là des questions qui s'imposent.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 12 décembre 2020 08 h 50

      Qui sont les grand pollueurs, c'est pas clair. Parfois je lis que ce sont 100 compagnies. D'autres fois, le G2 des pollueurs: la Chine et les États-Unis! Ou bien nous tous!

  • Serge Lamarche - Inscrit 12 décembre 2020 03 h 58

    Gros danger

    Covid en effet est une bonne mesure du défi. Le réchauffement climatique pourrait nous échapper complètement avec le méthane naturel et la fonte des glaces. Ce sont les générations futures qui auront à gérer ça. Alors les gens pensent aux problèmes présents, comme le premier ministre ontarien. La démocratie ne peut pas aller de l'avant. La majorité ne veut pas de changements drastiques car elle perd.
    Je vois déjà la Floride sous l'eau, au prise avec des problèmes de crocodiles et serpents géants. Des requins qui reviennent en force et nagent dans les rues de New-York et Montréal. Les gaspésiens, tous déménagés sur les sommets de leurs montagnes. Ça va être épique! J'ai hâte de voir ça. C'est impossible d'arrêter le progrès. L'avenir promet des aventures incroyables maintenant.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 12 décembre 2020 08 h 48

    Quel objectif

    Il faudrait s'entendre sur l'objectif. Baisse de 5% pendant 30 ans, ça ma semble correct. Mais protéger davantage la biodiversité.

    • Serge Lamarche - Inscrit 12 décembre 2020 19 h 38

      Les territoire urbains qui devront être abandonnés pourrait aider la biodiversité en réduisant la surface humaine urbaine de la Terre. Et tous les gens qui vont mourrir dans les guerres, vont nourrir la terre.