Un peu de baume

Ce n’est pas d’hier que je m’inquiète du sort que certains individus, regroupements ou institutions font à la liberté d’expression et à la liberté universitaire. Et toutes ces affaires, qui se multiplient depuis quelques années, n’ont rien fait pour diminuer mon inquiétude.

Des plaques tectoniques bougent

J’estime que nous traversons une période historique qui ressemble à un vaste et troublant mouvement de plaques tectoniques, aux résultats souvent consternants, et qui bouleverse nombre de nos repères traditionnels. À quoi l’attribuer ?

Je défendrai, dans un ouvrage collectif en préparation, et sans oublier de nommer une désolante lâcheté qui semble s’être répandue, l’idée que ces attaques à la liberté d’expression et à la liberté universitaire sont pour beaucoup, avec d’autres phénomènes troublants, un effet conjugué d’un dévoiement de la pensée appelé postmodernisme (pour faire court) et de cette forte polarisation en partie induite par les nouveaux médias.

Considérez par exemple ce biais cognitif mis en évidence il y a cinq siècles par Francis Bacon : « Une fois que la compréhension humaine a adopté une opinion […] elle aborde toutes les autres choses pour la supporter et soutenir. Et bien qu’il puisse être trouvé des éléments en nombre ou importance dans l’autre sens, ces éléments sont encore négligés ou méprisés, ou bien, grâce à quelques distinctions, mis de côté ou rejetés. » Puis demandez-vous ce qui s’ensuit en pratique si on ajoute les nouveaux médias à l’équation, leur effet de bulle, les bots, les algorithmes et ainsi de suite. Vous en conviendrez, je pense : ne sont alors pas bien loin la certitude butée d’avoir raison et d’être vertueux ainsi que ses corollaires, le doxing, les insultes et les calomnies.

S’agissant de l’université, l’actualité, entre les affaires de l’Université d’Ottawa et celle de l’Université d’Evergreen (et bien d’autres), nous a, comme on sait, donné bien des raisons de nous inquiéter. Les deux dernières affaires en date concernent l’Université McGill.

La première, qui émane de huit associations étudiantes de l’établissement, dont deux associations musulmanes et une propalestinienne, la somme de retirer à Philip Carl Salzman son statut de professeur émérite, notamment pour des propos jugés déplacés sur le Moyen-Orient, son domaine de recherche.

La deuxième est une lettre signée de nombreuses associations étudiantes qui demande à l’Université de revoir sa déclaration sur la liberté universitaire. On y évoque aussi l’affaire Salzman. Je vous laisse juger de la valeur des arguments avancés.

Il y a pourtant des raisons de penser que le vent commence à tourner et que bien des gens, comme Gérard Bouchard en ces pages il y a deux jours, prennent conscience de la gravité de la situation et comprennent qu’il ne faut surtout pas, par lâcheté, par autocensure ou pour toute autre raison, céder un pouce sur ces valeurs cardinales qui sont (avec d’autres) garantes de toutes nos libertés.

Pour ma part, je me suis cette semaine réjoui, et vous invite à vous réjouir vous aussi, d’une récente prise de position de la prestigieuse Université de Cambridge.

Cambridge et la liberté universitaire

Avant d’être judicieusement amendée, la demande de l’Université, cette fois portée par un vice-chancelier, visait à changer les règles du jeu du débat universitaire en insistant pour que les professeurs et les étudiants se montrent « respectueux » des autres, de toutes les autres positions et des identités de ceux qui les soutiennent.

Cela peut sembler anodin, du moins à première vue. Pourquoi diantre manquer de respect ?

Mais à quoi, au juste ? Ou plutôt à qui ? Car ce sont les personnes qui soutiennent certaines idées qui sentiront ne pas être respectées si… Mais, encore une fois, si quoi, au juste ? Si on ne respecte pas leurs idées ? Il n’y a, et encore moins à l’université, aucune raison de respecter toutes les idées. Certaines méritent d’être critiquées, débattues, moquées. C’est même une responsabilité de l’université, une de ses raisons d’être, de maintenir ce précieux espace dans lequel ce sera pour les universitaires un devoir de ne pas respecter certaines idées et théories.

Tout de même, direz-vous, n’y a-t-il pas une certaine éthique du débat qui s’applique ici ? Certes. Et elle a son nom et son concept depuis longtemps déjà, en fait depuis que les guerres de religion en ont fait comprendre l’importance et la valeur. Ce précieux concept et les pratiques qu’il commande est celui de la tolérance.

On doit tolérer toutes les idées : on ne peut pas demander qu’on les bannisse ou qu’on punisse qui les soutient. Mais on peut tout à fait ne pas respecter ces mêmes idées.

À l’Université de Cambridge, un vote a été tenu pour qu’on n’exige pas des locuteurs le respect, mais qu’on demande à tous, y compris aux auditeurs, de faire preuve de tolérance. Ce changement à la proposition de l’administration est profond et juste. Il a été approuvé par la vaste majorité des universitaires, et c’est là une excellente nouvelle.

Puisse cet exemple inspirer plusieurs universitaires et universités.

16 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 12 décembre 2020 08 h 37

    Respecter et tolérer le «dessein intelligent» à l'université?

    Le biais cognitif vaut surtout pour ce qui relève de l'intelligence symbolique développée chez l'homme pour le meilleur (expérimenter avec des symboles plutôt que des objets) et pour le pire: le mensonge, le flou. On débat avec entrain d'abstractions comme la gauche et la droite, abstraction fondée sur une métaphore, donc fausse au départ.

    Il faut permettre aux sciences sociales de critiquer les fondements des sociétés basées sur le profit. Ce n'est pas les serviles «idiots à MBA» qui le feront, selon les termes du gestionnaire de fonds Andrew Lahde. «Andrew Lahde, courtier affranchi de la finance» Libération 2008. Mais il faut débattre de manière critique. Dans la 2e lettre des étudiants, on parle de «l’énonciation d’une insulte raciale». Une insulte est un acte qui se manifeste de diverses façons et non une énonciation (un performatif en terme savant). Un historien n'aurait pas le droit d'énoncer l'insulte «sale juif» pour illustrer l'antisémitisme nazi? Une insulte est un acte qui ne tient pas en un mot. À preuve la réponse d'Alexandre Dumas «mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit»

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 décembre 2020 11 h 55

      Débattre oui, certainement, mais la censure, non. La raison d'être de l'université est de fournir un espace neutre où le débat est possible. Malheureusement, le postmodernisme a basculé cette idée du débat avec la censure et le bannissement de l'université de certaines idées que l'on n'aime pas.
      C'est l'inquisition du Maccarthysme qui s'installe de nouveau dans nos universités. Il ne faut pas céder la pensée critique et notre droit de critiquer toutes les idéologies à ceux ou celles qui se croient en possession de la vérité et qui se comportent en toute infaillibilité.

  • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2020 12 h 41

    À défaut de l'idéal, le moindre mal


    Je ne sais pas si ceux qui sont dominés par leurs biais de croyance et de confirmation sont capable de cette tolérance qui consiste essentiellement à respecter ce qui va à l’encontre de ses propres convictions. Ainsi, on souhaiterait que dans la dialectique des débats intellectuels à dominance politique, chaque protagoniste, au nom de la tolérance, s’évertue à détecter l’intolérance chez son vis-à-vis et en même temps soit capable de tolérer l’expression d’intolérance à son égard. Et dans la relation tolérant-toléré dont on espère qu’elle évolue minimalement vers une relation égalitaire tolérant-tolérant, il serait peut-être sage qu’on fasse l’examen de conscience qui consiste à se demander si on est soi-même capable de réaliser les changements requis que l’on demande à autrui, notre vis-à-vis, pour assurer que cette relation porte les fruits désirés. Il semble qu’un des problèmes soit celui de la ponctuation de la relation qui doit être davantage envisagée comme une spirale interactionnelle plutôt que dans une perspective linéaire cherchant un idéal de bilatéralité. Qui demande quoi à qui? Et qui doit initier le changement d’attitudes requis pour que l’autre prenne aussi le risque.

    Pour le reste, si « à l’Université de Cambridge, un vote a été tenu pour qu’on n’exige pas des locuteurs le respect, mais qu’on demande à tous, y compris aux auditeurs, de faire preuve de tolérance », on peut concevoir qu’on se contente d’un moindre mal à défaut de penser que l’idéal du respect est atteignable si l’on en croit Jean Rostand qui a dit qu’« il est dans la tolérance un degré qui confine à l'injure » ou encore Johann Wolfgang von Goethe qui énonce que « la tolérance ne devrait être qu'un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer c'est offenser ». Il est peut-être alors plus honnête de se déclarer intolérant en essayant d'en justifier la raison.

    Marc Therrien

    • Denis Drapeau - Inscrit 13 décembre 2020 14 h 41

      M. Therrien

      Voici un exemple d'opinion qui est véhiculée sur internet bien que vertement contesté. Voyons si cette opinion résiste à votre idéal de respect en tout temps.

      « La pédophilie devrait être légalisé car elle est bénéfique aux pédophiles; quant aux enfants, soit ils bénéficient de cette amour soit ils s'en remettront.»

      Si j'applique votre suggestion de remplacer la tolérance par un «idéal» de respect en tout temps, il ne serait pas idéal de tolérer cette opinion et ce pédophile et il me faudrait d'aller jusqu'à les respecter tous les deux.

      RESPECTER selon le dictionnaire du CNRTL: «Considérer quelqu'un avec respect, porter une profonde estime à quelqu'un, le traiter avec égards en raison de son âge, sa position sociale, sa valeur morale ou intellectuelle.»

      Je ne suis pas d'accord qu'il soit idéal de respecter en tout temps plutôt que de simplement tolérer. Je me garderai bien de porter "une profonde estime" à cette "valeur morale", et je me contenterai de tolérer cette personne et son opinion que je contesterai son opinion sans respect mais dans la tolérance. Et que Goethe me pardonne cette offense.

  • Bernard Plante - Abonné 12 décembre 2020 12 h 50

    Changement de paradigme

    M. Baillargeon, vous écrivez: "J’estime que nous traversons une période historique qui ressemble à un vaste et troublant mouvement de plaques tectoniques, aux résultats souvent consternants, et qui bouleverse nombre de nos repères traditionnels. À quoi l’attribuer ?"

    En gestion de la complexité nous utilisons un modèle (Cynefin, de Dave Snowden) qui montre que nous traversons actuellement un changement de paradigme naturellement caractérisé par des soubresauts et des pertes de repères. La mécanique de transformation présentement à l'oeuvre est bien illustrée dans le concept de "spirale dynamique" (de Clare W. Graves) associant ce type de changement à l'évolution du niveau de conscience. Selon ce concept, nous semblons présentement nous situer à la phase Bêta du changement, une phase caractérisée par un retour en arrière et une recherche de solutions aux problèmes auxquels nous faisons face via l'application de méthodes autrefois utiles mais aujourd'hui devenues caduques. Cette phase Bêta préparant à la phase Gamma subséquente qui ouvrira une nouvelle ère nous amenant ailleurs, dans de nouveaux modes de pensée et d'analyse basés sur de nouveaux points de repère.

    En regard de ces théories, la période actuelle est en soi moins surprenante, mais surtout annonciatrice d'un futur plus prometteur. Ce qui peut aider à passer au travers de cette période troublée et troublante.

    Merci M. Baillargeon pour vos partages toujours riches, posés et réfléchis. Nous en avons bien besoin. Joyeuses Fêtes à vous.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 décembre 2020 15 h 45

    Pourquoi contribuer à la confusion au sujet de la censure à l’université ? (1 à 11)

    Camarade Baillargeon, je reconnais qu’il doit etre bien difficile de produire une chronique chaque semaine, mais quand même, pourquoi contribuer à la confusion en ne reconnaissant pas, simplement, les faits concernant l’université ?

    1. Les problèmes de censure ne touchent que les départements d’humaines sciences, dont le but premier est de combattre le chômage chez les jeunes.
    2. Pourquoi donner l’impression que ces problèmes, qui dénotent un manque de maturité chez les recteurs et professeurs, touchent tous les départements ? Il me semble que les études en maths, chimie, administration, ne sont pas touchés ?
    3. Ces départements sont des immenses garderies.
    4. Pourquoi ne pas reconnaitre au Québec qu’il y a des grandes universités, des universités nationales et des universités religieuses.
    5. Ils acceptent des étudiants sans exigences, Cote R-Z.
    6. Qu’à l’UQO par exemple, plus de 75% des cours sont donnés par des chargés de cours. Que vaut un diplôme universitaire sans jamais avoir eu la chance de suivre un cours d’un docteur ?
    7. Que la création de chaire de recherche créé le problème. Que pensez-vous qu’une chaire de recherche sur le racisme va trouver observer dans la société ?
    8. Que les cégeps et les universités en région sont de plus en plus considérés comme des sources de subventions du gouvernement.
    9. Qu’ils offrent des programmes bidons aux étudiants internationaux pour rester ouvert.
    10. Que plusieurs étudiants sont admis dans des cours du secondaire au cegep et de cegep à l’université dans des programmes bidon comme ‘’Accueil et intégration’’, ‘’Appoint, mise à niveau’’…
    11. Que des lieux sécuritaires sont fournis pour passer leurs examens, avec l’aide d’un ordinateur et d’une période de temps allongée et autres bébelles nées de la cuisse de nos pédagogos.

  • François Beaulne - Abonné 12 décembre 2020 16 h 30

    Qui sont ces associations musulmanes de McGill

    Félicitations pour votre texte inspirant et équilibré, Monsieur Baillargeon.
    Toutefois, une chose me chicote. En référant aux récents dérapages à McGill vous nous informez qu'au nombre des trouble fêtes se trouvent deux associations d'étudiants musulmanes et une pro-palestinienne. Vous n'avez peut-être pas l'information, mais ce serait intéressant, et éclairant, de savoir qui sont ces étudiants musulmans qui les composent.
    Sont-ce des citoyens canadiens ou québécois, ou sont-ce des étudiants entrés ici sous le système du PEQ, une voie rapide pour obtenir un certificat de résidence permanente fort critiqué récemment. Si tel est le cas, le gouvernement du Québec a tout à fait raison de serrer la vis à l'entrée de tels étudiants qui devraient passer à travers la même grille de qualification que les immigrants autonomes, et faire preuve de connaissance et d' adhésion à nos valeurs québécoises de liberté d'expression, de laicité, d'égalité des genres et une connaissance minimale du Français, qu'ils soient étudiants à McGill ou ailleurs.
    Si ces étudiants sont ici en vertu du PEQ, le gouvernement du Québec serait parfaitement en droit de leur refuser un certificat de résidence permanente advenant qu'ils en fassent la demande.
    Ces gens constituent une dangereuse cinquième colonne qui viendra renforcer les rangs de ceux qui s'opposent à nos valeurs, comme tous ces groupes musulmans, sick et hors-Québec qui contestent avec acharnement la loi 21 devant les tribunaux.
    Il faut être vraiment naif ou aveugle pour ne pas admettre que ces étudiants ne s'intégreront jamais à notre société d'acceuil.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 décembre 2020 20 h 21

      Vous n'avez rien vu encore, monsieur François Beaulne. La cinquième colonne, une nation, dans une nation, en France et en Angleterre où des quartiers entiers intégristes refusent de se conformer aux valeurs communes viendra chez nous sous peu.
      La réponse n'est pas d'interdire l'immigration, mais d'avoir des lois claires et nettes qui favorisent la laïcité et l'universalisme, auxquelles les nouveaux venus devront y adhérer, sinon, ils seront invités à partir.