Au royaume de l’Oulipo

Est-ce un hasard si le prix Goncourt vient d’être attribué à Hervé Le Tellier pour son roman L’anomalie (Gallimard) ? Cet ouvrage raconte l’histoire d’un vol Paris-New York qui, par un jour de juin 2021, demande à se poser à l’aéroport John F. Kennedy. Jusque-là, rien d’étonnant. Sauf que ce même vol s’était déjà posé au même endroit trois mois plus tôt. Même avion, même numéro de vol et surtout… mêmes passagers ! Visitant tour à tour les genres du policier, de l’espionnage et de la science-fiction, le roman met en scène une avocate ambitieuse, un architecte septuagénaire, un tueur à gages et un musicien homosexuel qui se retrouvent donc face à eux-mêmes.

Ancien journaliste scientifique, Hervé Le Tellier est aussi diplômé en mathématiques et en astrophysique. Il a longtemps signé un billet savoureux dans Le Monde. Mais il est surtout le président de l’Oulipo, un acronyme qui signifie « ouvroir de littérature potentielle ». Ce groupe d’hurluberlus fondé par Raymond Queneau en 1960 explore une littérature dite « sous contrainte ». Il s’agit d’écrire tout en s’imposant les règles les plus folles, en supprimant par exemple un mot du dictionnaire ou une lettre de l’alphabet. Le chef-d’œuvre du genre demeure La disparition, de Georges Perec, un roman dont les 328 pages ne contiennent pas une seule fois la lettre « e ».

L’exercice pourrait paraître futile, mais il ne l’est pas. Loin de là ! Qu’on me permette même d’affirmer que nous vivons une époque qui n’a jamais été aussi oulipienne. Depuis quelques années d’ailleurs, nous sommes presque tous devenus des oulipiens malgré nous. Comme le « e » de La disparition, n’a-t-on pas vu depuis quelques années disparaître certains mots de notre vocabulaire ? À la suite de ce cher Perec, ne sommes-nous pas de plus en plus contraints de nous exprimer à la manière de ces extraordinaires slalomeurs que sont ces maîtres de la langue en zigzaguant tant bien que mal entre des mots dorénavant interdits ?

Les Québécois seraient donc des oulipiens qui s’ignorent. C’est la réflexion que je me faisais en écoutant dimanche dernier le pudibond Guy A. Lepage, évoquer à Tout le monde en parle cet énigmatique « mot en n » devant Mathieu Bock-Côté, l’homme de trop de mots. Nul doute qu’un spectateur français, belge, suisse ou ivoirien n’aurait rien compris à cet échange burlesque où l’essayiste citait Nègres blancs d’Amérique devant un animateur contrit qui se cherchait désespérément un cache-sexe, multipliant les périphrases pour éviter le mot damné.

     

Bienvenue en Absurdistan ! Le Québec est en effet le seul endroit de la francophonie — cela fait tout de même 300 millions de locuteurs ! — où il semble formellement interdit de prononcer le mot « nègre ».

On se consolera en se disant que chaque époque a ses mots sacrilèges. Hier encore, nos curés pourchassaient à coups de goupillon les mots des fornicateurs et autres blasphémateurs. Plus tard, certains s’en sont pris au joual de Michel Tremblay. Les nouveaux culs-bénits en pincent, eux, pour l’antiracisme radical.

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Nul doute que de nouveaux « mots en... » s’ajouteront bientôt à la liste de cet exercice d’acrobatie linguistique.

Le mot « sauvage », par exemple, pourrait mettre à l’épreuve nos habiletés oulipiennes et se transformer en « mot en s ». Peu importe qu’il ait exprimé l’idéal rêvé par des auteurs aussi importants que Jean-Jacques Rousseau (le « bon sauvage ») et le baron de Lahontan, qui enviait la liberté sexuelle des peuples d’Amérique.

Déjà, on sent que le « mot en i » nous effleure les lèvres. Sur Facebook, il suffit d’écrire le mot « islamisme » pour que des hordes de censeurs sortent leur couperet et menacent de se désabonner. Faudra-t-il bientôt l’esquiver ou user d’un euphémisme ? Tous à vos dictionnaires !

Récemment, en France, le secrétaire général du Parti Europe Écologie les Verts, Julien Bayou, s’est fait épingler pour avoir osé dénoncer le « lynchage » d’un policier lors des manifestations contre la loi sur la « sécurité globale ». Selon la militante Amandine Gay, ce mot serait réservé aux « personnes noires ». Peu importe qu’il ait été formé à partir du nom du capitaine William Lynch, connu pour avoir surtout lynché des loyalistes durant la guerre d’indépendance des États-Unis. Allons-y donc pour le « mot en l ».

Et je ne vous parle pas du « mot en r ». Le président François Hollande n’avait-il pas souhaité supprimer le mot « race » de tous les textes de loi ? De là à le retirer du dictionnaire... On en serait quitte pour ne plus comprendre ce qu’entendait le poète Alfred DesRochers lorsqu’il se qualifiait de « fils déchu de race surhumaine ».

J’imagine déjà la joie des zélateurs de l’Oulipo à l’idée d’affronter bientôt de tels défis littéraires. N’est-ce pas d’ailleurs ce cher Hervé Le Tellier qui a écrit dans un autre roman que « la majorité des gens est bien plus con que la moyenne ».

On savait que, de toute la francophonie, le Québec était déjà le paradis de ces contorsions linguistiques appelées « écriture épicène ». Le voilà devenu le royaume de l’Oulipo.

33 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 décembre 2020 00 h 21

    C'est par la fraternité et l'universalisme que l'on va atteindre l'égalité.

    En lisant la chronique de monsieur Rioux, ce matin, j'ai pensé à tous les efforts que l'on emploie pour l'épanouissement des peuples.
    Ce n'est certainement pas par l'interdiction des mots offensifs ou par l'effacement de l'histoire que l'on va atteindre la justice sociale. C'est par la fraternité et l'universalisme de tous les êtres humains que l'on va parvenir à un minimum d'égalité.

  • Jean Tardif - Abonné 11 décembre 2020 05 h 40

    Billet brillamment argumenté avec ses références littéraires et dont la pertinence, illustrée à nouveau par la récente demande de censure d'un professeur émérite de McGill au nom de l'hypersensibilité de certains étudiants qui demandent à être dorlotés plutôt qu'à être éduqués, et qui ne manquera pas de susciter l'ire de la nouvelle bien-pensance avec ses nouveaux dogmes qui permettent d'ostraciser ceux qui ne s'y soumettent pas.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 décembre 2020 11 h 13

      Bien d'accord avec vous M. Tardif. La plume de M. Rioux fait contraste avec tous ces énergumènes aux souliers cirés à la Guy A. Lepage de TLMEP. Nos nouveaux prêtres autoproclamés de la rectitude politique et porteurs de la Vérité deviennent de plus en plus ridicules. Ce nouveau maccarthysme malsain connaîtra le même sort qui a été réservé à Joseph McCarthy. Ils seront tout simplement oubliés après avoir été dénoncés. Les promoteurs des chasses aux sorcières deviendront les accusés.

      Un bon remède à tout cela serait qu'ils y goûtent à cette misère humaine qu'ils dénoncent hypocritement du haut de leur condo de luxe. Les mots ont leur importance même ceux qui certains pudiques n’osent pas prononcer. Si on bannit les mots « nègre » et « islamisme », nous ne sommes plus de loin de bannir ceux comme « Holocauste » et « nazi » de notre vocabulaire. Enfin, nous avons un devoir de mémoire envers les mots, non pas pour usurper leur signification, mais les traduire dans toutes leurs définitions que cela nous plaise ou non. Les mots ne sont pas pour les âmes sensibles.

    • Christian Roy - Abonné 11 décembre 2020 12 h 20

      Hypersensibilité pour hypersensibilité, constatons le malaise des Caquistes et des Péquistes envers l'expression "racisme systémique" pour conclure que l'hypersensibilité est une réaction bien humaine.

      Tellement d'acrobaties pour ne pas associer ces deux mots...que ça en devient loufoque. Mais plutôt qu'une demande à être "dorlotés" j'y vois un appel à être reconnus. Très humain, donc.

  • Raynald Blais - Abonné 11 décembre 2020 06 h 31

    De par la nature des choses

    Constater l’importance relative que prend l’écriture épicène et maintenant son débordement dans d’autres domaines qui n’ont pas rapport au féminisme, tels que le racisme, sans en soulever les causes, sous-entend que ce phénomène serait dans la nature des choses… et des Québécois. Pourtant, depuis Marx, l’on sait que

    « Les pensées de la classe dominante sont aussi… les pensées dominantes ».

    S’il fallait se demander d’où viennent les pensées de la classe dominante québécoise alors elles seraient le reflet inversé, comme dans un miroir, de sa situation et des conditions qui perpétuent son existence. La classe dominante québécoise qui exploite le travail des Québécois sans avoir le contrôle total sur les capitaux que cela génère compenserait cette impuissance en exerçant un contrôle superflu sur la langue et la culture québécoise. De là l’apparition de la langue de bois, de l’écriture épicène et de l’interdiction du mot en "n" pour détourner les yeux de son assujettissement économique à une classe dominante mondiale.
    Cette dérive linguistique n’est donc pas dans la nature des choses et de celle des Québécois, mais dans la négation bourgeoise des réelles conditions de son existence.

    • Jean-François Trottier - Abonné 11 décembre 2020 10 h 52

      Malheureusement, M. Blais, Marx faisait partie de la classe dominante avec toute son œuvre jusqu'à la dernière virgule.

      D'autant plus du fait que son parti-pris était et est restée théorique, au point que toutes les tentatives pour mettre en œuvre ses idées se sont soldées par des catastrophes humaines, écologiques, économiques et personnelles. Mais bon, Marx se fout du "personnel" sauf quand il s'agit de la haute estime en laquelle il se tient.
      Au bout du compte ses recommandations toutes faites de beaux sentiments ont mené partout au racisme génocidaire et aux mensonges pour enfermer ou tuer sans procès : le simple fait de trouver le coupable suffit quand on a la "bonne" grille.
      C'est ce que vous faites ici avec l'autorité de "ceux qui savent", qui jettent un portrait général sur papier en quelques secondes sur base d'une grille "infaillible".
      Faillible ou pas, votre grille est un cul-de-sac. L'histoire et surtout les faits sociaux le hurlent.

      Diviser une société en classes, c'est rigolo. Cette caricature permet de se venger en douce de notre "pôvre" condition le temps d'une brosse.

      Dire que ces classes sont en lutte continue est faux. Archi-faux. La lutte des classes existe parfois, pas toujours. Dire le contraire est une monstruosité et Marx est un triste con qui ressemble à un second de famille victimisant. D'ailleurs, pour la petite histoire Marx est second de famille.
      Notre seule présence démontre que la lutte des classes est ponctuelle sans plus. Allumez!

      Faux et dangereux, le précepte que l'humain est le produit de ses déterminismes. Ce dernier point fait de tonton Karl un imbécile fini. C'est pourtant votre propos :
      "elles seraient le reflet inversé, comme dans un miroir, de sa situation et des conditions"
      Vous robotisez l'humain, intention de s'en extraire comme supérieur "parce que moi, je sais" comprise.

      Vous ne réussissez qu'à démontrer que le marxisme est profondément anti-humaniste.

    • Raynald Blais - Abonné 11 décembre 2020 13 h 31

      Ce n'est pas ce que je voulais démontrer M. Trottier, mais ce pourrait être un corollaire.

  • Yvon Montoya - Inscrit 11 décembre 2020 06 h 33

    Oui c’est dommage que les meilleurs mots disparaissent. J’ai une affection particulière pour bougnoule, crouille, bicot, raton quand je désigne des arabes ou des maghrebins. D’ailleurs le mot bougnoule designait d’abord le sauvage. Même Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, était considéré de «  juif », lui le Maurrassien voulant sauver la France non la République (sic), parce qu’il n’était pas breton ( c’est dans le film de Regis Debray sur Cordier « La résistance comme un roman »). Le bon temps colonial si bien raconté par exemple par Rolland Dorgelés dans son merveilleux « Route des Tropiques » et je le cite pour son parfum nostalgique: « Les peuplades attardées attendent après nous pour commencer à vivre. Sans doute, la civilisation se présente souvent à elles sous l’aspect le moins noble, offrant l’alcool d’une main, réclamant l’impôt de l’autre ; malgré tout, c’est le signal d’une libération. » Au moins on pouvait encore les designer par les beaux mots de chinetoque ou petite banane jaune, et je me parle pas des youpins. Oui les temps sont durs puisqu’on n’a plus la possibilite de designer dans le respect des êtres dont on pouvait profiter de leurs vies et pour cause je cite R. Dorgelés: « Certes il est pénible pour l’indigène, d’être parfois rossé par un gendarme alcoolique, malmené par un fonctionnaire ou exploité par un colon, mais cela vaut encore mieux que d’être enterré vivant. » Oui, vous avez raison de relever que nos mots sont innocents absolument. Merci.

    • Sonya Morin - Abonnée 11 décembre 2020 10 h 18

      Dans la liste des mots que vous affectionnez particulièrement, vous avez oublié le mot "frog" pour désigner les Canadiens français. Merci.

    • Suzanne Arcand - Abonnée 11 décembre 2020 10 h 53

      Bravo pour cette démonstration par l'absurde en poussant au bout le raisonnement de Monsieur Rioux.

    • Jean-François Trottier - Abonné 11 décembre 2020 11 h 17

      M. Montoya, vous maniez l'ironie comme un manchot le tournevis.

      Personne ici ne dit que les mots sont innocents, au contraire.
      Chacun a un sens, et personne ne prétend pouvoir utiliser l'un de ces sens pour démontrer sa propre supériorité, encore moins en faisant étalage de vocabulaire comme vous le faites si pauvrement, ou en faisant nuance entre France et République dans un journal qui n'est en rien attaché au narcissisme français.
      Essayez au moins de faire illusion, je sais pas!

      J'ai dû aller lire sur Maurras pour comprendre votre intervention, et je vous jure que je ne m'en souviendrai pas demain matin, Rarement vu plus inutile dans un texte, et encore plus dans un texte voulant se moquer sur base de connivence, comme toute moquerie.

      COmme le ditl'auteur, la question n'est jamais de pouvoir traiter de ceci ou cela, mais bien de pouvoir utiliser le mot au besoin, dut-on expliquer l'intention dans certains cas précis comme on le fait toujours au sujet des Nègres blancs d'Amérique suite à Vallières et, longtemps avant lui, de Marie-Victorin, deux personnes connues au Québec, ou en citant "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer", d'un auteur maintenant Académicien et tout aussi connu au Québec. Question de respect pour le lecteur ou l'auditeur, même sous forme d'une blague qui manque sa cible.

      Il est un mot par vous omis qui aurait enrichi cette bancale nomenclature, un mot en "S" si riche de sens chez l'ami Vian : Snob.

  • Hélène Lecours - Abonnée 11 décembre 2020 07 h 06

    Le pouvoir des mots

    Il est grand le pouvoir des mots, mais pourquoi disparaissent-ils le plus souvent d'eux-mêmes ? Quand D. Laferrière a publié son premier roman, déjà le mot nègre n'était plus guère employé en français. Ici, au Québec, ce sont les sacres qui ont disparu d'eux-mêmes. Il n'en reste presque plus, croyez-moi qui ai connu la belle époque des sacres abondants. Pourquoi avons-nous cessé de pratiquer ce sport national? Parce que nous avons repris notre liberté spirituelle, tout simplement. Et depuis que les Noirs reprennent péniblement leur liberté tout court, seules les personnes ouvertement racistes ont continué d'utiliser cette insulte, dont nous avons pris conscience par la bande puisque nous avions très peu de Noirs à insulter autour de nous. Croyez-le ou non, il n'y en avait pas encore un seul à Ville Saint-Laurent en 1960.