Misère sexuelle

Connaissez-vous Pornhub ? Site porno offert en 12 langues et produisant 1,36 million d’heures vidéo par année, il s’agit de la troisième « entreprise techno la plus influente du XXIe siècle », tout de suite après Facebook et Google et avant Apple, Amazon et Twitter. Quand même. Les start-up québécoises axées sur l’intelligence artificielle parviennent difficilement à tenir le coup, apprenait-on récemment, mais la pornographie, elle, trône dans l’empire du gros argent et du m’as-tu-vu. Pornhub est sans aucun doute un des sites pornos les plus fréquentés au monde.

Propriété de Mindgeek, compagnie canadienne située principalement à Montréal et comptant une véritable pléthore de sites pornographiques, Pornhub attire beaucoup l’attention depuis que le New York Times a souligné l’exploitation de mineures associées au site. Comme nous le rappelait ce Québécois de 22 ans arrêté après s’être servi de la garderie de ses parents pour produire de la pornographie juvénile, l’exploitation sexuelle des enfants est un vaste problème. Aux États-Unis seulement, on a repéré en 2019 près de 70 millions de vidéos ou autres documents exploitant les enfants sexuellement.

Mais la porno n’est pas seulement un problème pour les enfants ou les jeunes ados. Elle l’est aussi pour les femmes adultes, qu’elles soient blanches ou racisées, jeunes ou pas, du genre « très petite Asiatique » ou « Scandinave aux gros seins », comme aiment les cataloguer les sites pornos. Des vies sont brisées, là aussi, et les tentatives de suicide abondent. Il ne faut pas regarder ce contenu longtemps pour constater que l’humiliation est ici la règle du jeu. Et pourtant, on en parle peu. La permissivité sexuelle étant une pierre de touche des sociétés modernes, on se garde de faire des liens entre ce qui se passe dans les sous-sols mal éclairés de la nation et la vie « normale ». Seulement, qu’on la voie ou pas, ce buffet à volonté de chair fraîche a des conséquences de plus en plus néfastes — sur la vie des femmes, notamment.

Le mouvement #MeToo a révélé un phénomène longtemps sous-évalué, qu’on n’aurait pas cru possible après des décennies de féminisme : la majorité des femmes subissent une forme ou une autre d’agression sexuelle encore aujourd’hui. Peu importe leur standing professionnel, elles sont toujours soumises au fameux « viens ici, bébé ». Il y a un écart considérable, en d’autres mots, entre la place des femmes publiquement et privément. Or, c’est aussi le message que claironne l’industrie pornographique : les femmes sont là pour être baisées. « Pourquoi payer pour une pute ? Textez une ménagère qui s’ennuie et fourrez gratuitement », dit la page d’accueil de Pornhub, sous une photo d’une femme nue, à quatre pattes, d’âge mur et d’allure bien ordinaire.

L’industrie de la porno est une des rares qui agissent comme si rien n’avait changé depuis 50 ans — tout en jouant un rôle de plus en plus important en matière d’éducation sexuelle. En 2020, 69 % des 16-17 ans, 66 % des 14-15 ans et 51 % des 11-13 ans, selon l’agence britannique de classification de films (BBFC), auraient vu de la porno en ligne. Plus inquiétant encore, 53 % des garçons et 39 % des filles la considèrent comme une « représentation réaliste » de la sexualité. Les ravages de ce type d’éducation ne sont pas difficiles à imaginer. Un reportage publié samedi dernier dans le Globe and Mail souligne combien l’écart sexuel persiste entre garçons et filles. Les uns sont centrés sur leur orgasme — un « kill » selon la parlance de jeux vidéo — alors que les autres, les filles, sont centrées sur le plaisir des gars. Plus ça change… Ne connaissant pas leur propre corps, et encore moins ce que représente le plaisir sexuel pour elles, les jeunes femmes jugent l’expérience réussie lorsqu’elles « parviennent à plaire à leur partenaire ».

À un moment où l’on parle beaucoup de consentement, on découvre que la question est un non-sens pour beaucoup de jeunes femmes. Ne sachant pas trop dans quoi elles s’embarquent, elles ont tendance à acquiescer. « On fait ce que tu veux, tout me va. » Pourtant, la réalité pour elles est tout autre. Selon une étude menée au Nouveau-Brunswick en 2016, 85 % des femmes entre 16 et 21 ans vivent des problèmes sexuels : relations douloureuses (47 %), relations sans désir sexuel (48 %), absence d’orgasme (60 %). La journaliste Peggy Orenstein, auteure de Girls and Sex, note pour sa part que 50 % des femmes qu’elle a interviewées ont subi de la coercition qui aurait vraisemblablement pu mener au viol.

Il est évident qu’un tel « champ de ruines » est directement lié à l’absence d’éducation sexuelle ainsi qu’à la représentation souvent brutale de la sexualité prônée par l’industrie porno. « Le sexe pour un garçon est une partie de plaisir ; pour une fille, c’est inquiétant, dit une jeune femme interviewée dans le reportage. « On ne veut pas de maladies ni tomber enceintes ni se faire violer. Après, on ne se demande pas : était-ce bon ? Mais plutôt, suis-je correcte ? »

37 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 9 décembre 2020 04 h 12

    D**k pics

    Besoin de cours dʼéducation sexuelle? Hmmm... Voyons voir — une étude sur le phénomène des «dick pics»* (futur prix Ig Nobel?):

    «L'envoi de photos de bite peut également être utilisé comme méthode de flirt [en plus dʼêtre une technique dʼagression]. Il est possible que [...] les hommes perçoivent cela comme une stratégie normale et acceptable d'introduction et/ou de flirt. Il se peut également que l'envoi d'une photo de bite soit plus facile que d'exprimer son intérêt sexuel envers une femme par des mots.»

    Plus loin dans lʼétude, on apprend que 82% des expéditeurs de photo de bite non sollicitées pensent (espèrent) que la destinataire ressentira une excitation sexuelle, 50% quʼelle se sentira attirante et 32% quʼelle se sentira valorisée...

    Sans commentaire...

    * I’ll Show You Mine so You’ll Show Me Yours: Motivations and Personality Variables in Photographic Exhibitionism (2019)

    https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/00224499.2019.1639036

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Serge Lamarche - Abonné 9 décembre 2020 04 h 48

    Faut pas charrier

    La porno ne peut que rester populaire car le sexe est d'intérêt général et un incitatif inné qui permet la reproduction des espèces. Dans la nature, les animaux voient et entendent les relations sexuelles entre partenaires. Ils n'ont pas de maisons pour se cacher. Alors que peut faire l'humain? Il regarde des vidéos. Il existe des émissions et des cours même de sexualité qui sont pratiquement pornos. Mais là, c'est du bon porno, éducatif. Des choses recommandées et recommandables...
    Mais au fond, même les pires pornos sont éducatives. Qu'est-ce que des humains seraient capables de faire pour de l'argent? Les femmes? Les hommes? Faut le voir pour le croire... Ça ne veut pas dire qu'on va faire du pareil, faut pas charrier.
    Et puis, à bien y penser, un travail détestable à salaire minimum toute l'année est-il bien mieux qu'un travail sexuel de deux jours? Faudra me renseigner sur les salaires de ces pauvres abusés du porno.
    Les dangers d'enfants (quelle misère) et de maladies effraient autant les hommes que les femmes.
    Finalement, «La journaliste Peggy Orenstein, auteure de Girls and Sex, note pour sa part que 50 % des femmes qu’elle a interviewées ont subi de la coercition qui aurait vraisemblablement pu mener au viol.» Moi je comprend que 50% des femmes ont refusé des relations sexuelles et ont eu peur. Il faudrait plus de détails pour me convaincre. Des vidéos peut-être...

    • Maurice Lachance - Abonné 9 décembre 2020 08 h 39

      Si vous retrouviez votre fille filmée sur un site porno, feriez-vous le même commentaire?

    • Audrey Parent - Abonnée 9 décembre 2020 09 h 37

      La porno peut effectivement être analysée d'un point de vue sociologique, mais il me semble erroné d'admettre que la majorité de ses consommateurs y voit une portée éducative plutôt que d'une consommation du corps des femmes.
      Par ailleurs, l'article ne cherche pas à shamer les personnes qui pratiquent la porno, leur salaire n'a rien à voir, vous mélangez plusieurs choses.
      Puis, au regard de l'article que vous citez, vous semblez un de ceux qui culbabilisent (encore) les femmes pour les violences qu'elles subissent. Vous convaincre de quoi ??? Que les femmes sont victimes de violence sexuelle ? Que nos jeunes se forgent une conception de la sexualité en consommant de la pornographie ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 décembre 2020 10 h 11

      À monsieur Serge Lamarche: Vous dites que le sexe est d'un intérêt général et nécessaire pour la reproduction de l'espèce. Ce que vous ne comprenez pas est que la pornographie est une aberration du sexe.

    • Dominique Boucher - Abonné 9 décembre 2020 12 h 50

      @ Audrey Parent

      «[...] article ne cherche pas à shamer les personnes [...]»

      «Shamer»? Vous voulez dire embarasser, pointer du doigt, clouer au pilori ou «shamer» (avec guillemets pour dénoter lʼemprunt à lʼanglais)?

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 décembre 2020 04 h 56

    Une société civilisée devrait interdire le commerce sexuel.

    Je suis abasourdie d'apprendre, ce matin, le scandale des sites pornographiques qui commercialisent les femmes et les enfants. C’est scandaleux dans une société dite «civilisée» d'utiliser le corps humain à des fins mercantiles. Où se trouve la dignité humaine dans un tel commerce? Est-ce que ces gens qui consultent ces sites n'ont rien à faire de mieux dans leurs vies?
    Le gouvernement doit criminaliser et fermer ces sites qui exploitent les êtres humains à des fins commerciales le plus vite possible. Quelle honte !

    • Claudette Bertrand - Abonnée 9 décembre 2020 09 h 22

      Madame Alexan, vous la féministe affirmée qui demande au Papa Gouvernement d'interdire la porno? Voyons un peu de sérieux et surtout de la mémoire: qu'est-ce que la prohibition ou l'interdiction des drogues ont apporté si ce n'est que l'attrait pour l'interdit, violence et naissance du crime organisé. Notre société interdit et punit déjà la violence faites aux enfants. Vouloir criminaliser les femmes qui vivent de ce métier n'est vraiment pas une solution, pas plus qu'interdire aux hommes et aus femmes majeurs et vacciner de consommer de la porno.
      Restons-en à l'éducation

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 décembre 2020 12 h 44

      Je ne veux pas criminaliser les femmes, mais plutôt les hommes qui commercialisent le corps des femmes. La pornographie est toxique et violente et devrait être criminalisée. C'est indigne d'une société civilisée.

    • Claudette Bertrand - Abonnée 9 décembre 2020 14 h 57

      En quoi est-ce un crime que de consommer de la porno? Franchement je n'en reviens pas d'autant de bigotterie.

    • Marc Therrien - Abonné 9 décembre 2020 17 h 54

      Madame Alexan nous expose ici une manière d’être-au-monde qui nous oblige à réfléchir. Elle qui pourfend régulièrement la bien-pensance semble par ailleurs valoriser au plus haut point la bienséance.

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 décembre 2020 20 h 28

      À madame Claudette Bertrand: La pornographie est une perversion du sexe. C'est la commercialisation du corps de femmes. Et comme quelqu’un a déjà exprimé, c'est la décadence d'une société. Aimeriez-vous que votre fille se trouve sur ces sites web?

  • Hélène Lecours - Abonnée 9 décembre 2020 07 h 46

    Misère

    Oui, c'est la cas de le dire: MISÈRE. Et cette misère est la mesure exacte du cloaque dont nous essayons de sortir, individuellement et collectivement. Les animaux ne voient pas de honte à leur sexualité, les humains oui. Cela est certainement là où le bas blesse le plus. Nous émergeons de siècles de croyances absurdes, de restrictions, de péché et d'exploitation (éhontée) des femmes...et des enfants. Ce n'est pas la police qui peut aider le plus, sauf pour la part de violence que cela provoque. Y a-t-il une lumière au bout de ce tunnel? Des groupes de support? Une éducation sûre d'elle-même, qui ne marche pas trop sur des oeufs? Nous sommes passés de la Grande noirceur aux sommets de l'exaltation sexuelle, comme si les rapports sexuels étaient la garantie du bonheur sur cette terre! Le summum du succès, la récompense suprême. Hmmm! J'en connais qui se croient morts quand il ne peuvent plus bander. Un peu de plomb dans la tête pour se tenir dans la réalité?

  • Clermont Domingue - Abonné 9 décembre 2020 08 h 05

    Quelques questions.

    En en parlant, ne faites-vous pas de la réclame pour la porno?

    Qu'est-ce-qu'une véritable éducation sexuelle? Comment la faire? Qui doit la faire?

    Est-il aussi facile de censurer le sexe que les idées?