Cette liste de livres...

On peut analyser cette histoire sous bien des facettes. Après la volte-face et le mea culpa de l’Association des libraires du Québec, certains déclareront l’affaire classée. Sa direction s’était fourvoyée en censurant vendredi sur les médias sociaux une liste de livres suggérés par François Legault, sollicitée par elle. Des écrivains et des lecteurs avaient contesté l’attribution de cette tribune au premier ministre comme la présence de certains titres choisis (Mathieu Bock-Côté a ses détracteurs mais, ironie du sort, son ouvrage vilipendé conspuait la rectitude politique). Reculant sous de nouvelles huées et maintes accusations de frilosité, l’association a remis la liste en circulation.

Passer à autre chose ? Oui, mais… ça va se reproduire ailleurs. Et qu’il est dangereux d’octroyer dans un sens ou dans l’autre le pouvoir aux vox populi plutôt qu’aux positions de principe ! Autant en mesurer les enjeux.

Les lettrés pourfendront les déesses de la vengeance acharnées sur tout premier ministre québécois osant parler de culture en nos terres mal défrichées. Sur la page Facebook de François Legault, certains lui reprochaient déjà de s’adonner à une activité aussi frivole que la lecture, en recommandant un livre ou l’autre à ses partisans. Malheur à un politicien qui tente de briser cette omerta en revendiquant quelque goût pour la chose littéraire ou artistique ! La mairesse Valérie Plante en sait quelque chose, venant de publier chez Quai no 5, la BD Simone Simoneau, chronique d’une femme en politique. Elle s’était fait taper sur les doigts dès l’automne en dévoilant son projet : « Quelle perte de temps ! Quelle activité absurde et contre-productive ! » protestaient plusieurs.

On ne parle pas de la bande dessinée du siècle mais, avec l’appui de la dessinatrice Delphie Côté-Lacroix, elle y retrace en s’offrant un alter ego, ses premiers pas en politique. De quoi attirer vers l’engagement public des jeunes filles avides de servir leur société. Et pourquoi non ?

Répondre aux défis du jour

Certains trouveront de bons côtés aux mésaventures littéraires de Legault. Réjouis d’avoir entendu un premier ministre avouer dans cette foulée lire tous les soirs, malgré son lourd emploi du temps, donnant l’exemple en somme. Le fait qu’il privilégie plusieurs ouvrages québécois offre un coup de pouce à l’industrie.

D’autres pourraient, en réaction à cette liste (des choix personnels du premier ministre) lancer en ligne leurs propres suggestions de lecture. On rêve de voir à pleine blogosphère danser les titres préférés des uns et des autres comme autant d’invitations au voyage. Pour ma part, j’adore Les villes de papier de la Québécoise Dominique Fortier, qui vient de remporter en France le prix Renaudot du meilleur essai. Pour la beauté de sa plume, mariée à celle de la poétesse américaine du XIXe siècle Emily Dickinson, dont elle trace si finement le portrait de recluse enfiévrée. « Là où, cent cinquante ans plus tard, Leonard Cohen parlera de cendres, Emily évoque la glace. Dans un cas comme dans l’autre, le poème est l’envers du feu », écrit-elle.

Des observateurs souligneront l’utilité des concerts de protestation après les retraits d’une œuvre ou d’une liste controversée. Que ce soit pour préserver à l’université l’essai de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique, pour réintégrer un épisode de La petite vie à Radio-Canada ou pour remettre en lumière les suggestions de lecture d’un chef d’État, la clameur publique force à corriger le tir. De quoi peut-être, retenir le bras de futurs censeurs…

Mais autant le prévoir : ce nouveau chapitre sur la confusion moderne ne sera pas le dernier. À nos dirigeants (après tout, cette fois François Legault est en cause) d’en tirer des leçons. Répondre aux défis du jour constitue un signe d’intelligence. Plutôt que de laisser les institutions culturelles ou les milieux d’enseignement réagir à l’aveugle aux appels à la guillotine, pourquoi ne pas rédiger et publiciser une marche à suivre en cas de controverses ? L’État québécois gagnerait à devenir un chef de file en la matière.

Diffuser des directives en recommandant de ne pas riposter à la va-vite, créer des comités chargés d’examiner les litiges rendrait service à bien du monde. Les plaintes sont parfois justifiées : appel à la haine ou au crime, harcèlement, injures graves envers une communauté. Ailleurs, elles ne font qu’étouffer la liberté d’expression.

Mieux vaudrait trouver moyen d’expliquer au public les droits et les contextes en jeu. Des outils de réflexion et des pistes d’action aideraient plusieurs directeurs d’organismes à sortir du brouillard. Sinon, paniqués, ils cèdent à la dictature d’esprits radicaux ou hargneux. Et ceux-ci ont-ils licence d’arbitrer la culture des peuples ?

À voir en vidéo

9 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 3 décembre 2020 05 h 18

    Combien de «livres» au kilo?

    Quelle perte de pemps. Misère!

    JHS Baril

  • Robert Morin - Abonné 3 décembre 2020 06 h 02

    Prêcher par l'exemple

    Je pense qu'avant de pouvoir «Diffuser des directives en recommandant de ne pas riposter à la va-vite», il faudrait que notre bon gouvernement commence par corriger l'erreur historique immonde de la motion de blâme qu'avait assénée l'Assemblée nationale à M. Yves Michaud il y a une vingtaine d'années. Cet triste épisode appelé «l'affaire Michaud» fut le malheureux prélude aux dérives que nous vivons aujourd'hui et en avait d'ailleurs toutes les caractéristiques.

    Cela dit, j'adore votre énoncé de conclusion : Sinon, paniqués, ils cèdent à la dictature d’esprits radicaux ou hargneux. Et ceux-ci ont-ils licence d’arbitrer la culture des peuples ?»

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 décembre 2020 08 h 33

    Inculture contagieuse

    Ceux qui s'objectent au fait que le PM Legault lit sont fort probablement de la mouvance conservatrice car on se rappellera le refus obstiné du PM Harper face à la lecture. On se souviendra que l'auteur Yann Martel lui envoyait un livre par semaine mais ce fut peine perdue, M. Harper refusait de lire. Cette mouvance a le don de choisir le bon ton pour intimider et cet exemple est très éloquent.

    Pour ma part, j'adore lire et je puis suggérer la série sur l'inspecteur Morales de l'auteure Roxanne Bouchard. C'est savoureux et bien étoffé, se passant dans notre chère Gaspésie avec un Québécois enquêteur d'origine mexicaine. Elle connaît bien son sujet et offre des détails très intéressants sur la pêche en mer qui enrichissent l'expérience de lecture.

  • Steeve Gagnon - Abonné 3 décembre 2020 08 h 42

    Le moyen est déjà en place

    Je tiens à rappeler que le conseil d'administration est le mécanisme qui évite à la direction d'errer. Dans le cas de l'ALQ, il a laissé trop de lattitude à sa directrice. De plus, je trouve assez cavalier le traitement qui a été fait au premier ministre : comme j'ai entendu quelque part, on ne jette pas un invité dehors parce qu'on n'aime pas son choix de vin.

  • André Savard - Abonné 3 décembre 2020 09 h 38

    PAs que du vox populie

    Ce n'était pas que du vox populi. On retrouve Stanley Péan et d'autres auteurs dans la lettre qui veut justifier l'intervention auprès de l'Association des Libraires. Ancien président de l'UNEQ, il est navrant de voir Péan militer pour mettre des cordons sanitaires autour des livres et des auteurs réclamer que le monde des livres des livres soit un havre sécuritaire pour eux.