Moi! Moi! Moi!

Depuis que l’on sait que des vaccins contre la COVID-19 pourraient être disponibles avant la fin de l’année 2020, le gouvernement Trudeau est sans cesse confronté aux deux mêmes questions. Quand les premières doses arriveront-elles au Canada ? Quel est le plan de distribution ?

Ces questions sont légitimes, mais le débat a pris des allures quasi surréalistes au Parlement, le chef conservateur, Erin O’Toole, allant jusqu’à dire, la semaine dernière aux Communes, que « la plupart des pays du monde recevront un vaccin avant le Canada », qu’il en recevrait peut-être plus que les autres, « mais seulement en 2023 », ou encore qu’il serait « le dernier dans la file pour recevoir les vaccins ». Hier, il affirmait que ces « retards » mettraient « des vies en danger ».

En conférence de presse la semaine dernière, le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, disait qu’Ottawa avait « été incapable de conclure des ententes avec ses fournisseurs et alliés pour que les Québécois soient vaccinés en même temps que le reste du monde ».

Vraiment ?

Étant donné l’absence de capacité de production à grande échelle au Canada, le gouvernement fédéral a choisi de protéger ses arrières en concluant des contrats d’achat anticipés de sept vaccins en développement. Son carnet de commandes, le plus diversifié des pays riches, pourrait, si tous sont autorisés, lui donner accès à environ 427 millions de doses.

Que les provinces piaffent d’impatience est dans une certaine mesure compréhensible. Elles sont responsables des campagnes de vaccination, donc d’une grande partie du plan. Mais on parle ici d’un défi logistique jamais vu. Il y aura des pépins et, de toute évidence, les provinces ne veulent pas porter seules le blâme s’il y a des problèmes. Mais comme le montrait un tour d’horizon de La Presse canadienne lundi, peu d’entre elles seraient prêtes à passer à l’action avant janvier.

Le gouvernement fédéral compte recevoir des vaccins en début d’année prochaine et le premier ministre, Justin Trudeau, a dit qu’il s’attendait à ce que la majorité des Canadiens soient vaccinés d’ici septembre. Il refuse cependant d’offrir une date précise de livraison. Parce qu’il ne la connaît pas.

Personne ne la connaît. Aucun vaccin n’a encore été autorisé. Quatre d’entre eux sont actuellement évalués aux États-Unis, en Europe et au Canada. Washington pourrait trancher dans le cas de Pfizer dès le 10 décembre et dans celui de Moderna dès le 17. Une fois le feu vert donné, s’il est donné, les doses déjà produites seront partagées entre les différents pays ayant conclu des contrats d’achat anticipés, dont on ignore la teneur. On s’attend seulement à ce que les pays ayant financé la recherche de leurs fabricants aient la priorité. Aucun ne pourra cependant prendre livraison de toutes les doses promises. Moderna a d’ailleurs indiqué lundi que le Canada recevrait une partie du premier lot.

Mais comme on ne sait pas lequel de ces vaccins sera le premier autorisé, il reste quelques fils à attacher. Les protocoles d’entreposage sont différents pour chacun, tout comme le dosage. Et comme il est impossible de vacciner tout le monde d’un coup, les provinces doivent établir un ordre de priorités, sur lequel se penche déjà un comité scientifique.

Que la lassitude ait raison de notre patience se comprend, mais il y a quelque chose de dérangeant dans cette exigence de l’opposition, non pas à ce que la vaccination débute le plus tôt possible, mais à ce que les Canadiens soient parmi les premiers au monde à en bénéficier.

Au début de la pandémie, il y avait un mouvement en faveur d’un accès équitable aux vaccins pour tous les pays, y compris les moins riches. Le Canada s’est associé au mécanisme COVAX dont le but est d’acheter et de distribuer équitablement en 2021 deux milliards de doses de vaccin aux pays participants afin qu’ils puissent vacciner 20 % des personnes les plus vulnérables de leur propre pays, dont le personnel médical.

Avec leurs contrats d’achat anticipés, les pays riches, dont le Canada, ont toutefois monopolisé le gros de la première fournée de vaccins, contrecarrant en quelque sorte le mécanisme. Selon une analyse d’OXFAM publiée en septembre, des pays riches représentant seulement 13 % de la population mondiale avaient alors pris une option sur plus de 51 % des doses promises des cinq vaccins les plus prometteurs.

Ce serait bien si le Canada s’engageait à céder à COVAX d’éventuelles doses excédentaires. Cela n’empêcherait cependant pas de reléguer les pays moins nantis au rang de vrais « derniers de la file ». Celle dont M. O’Toole parlait en dénonçant le fait que les Canadiens auront peut-être à patienter quelques semaines de plus que les Américains pour se faire vacciner.

La pandémie génère assez d’anxiété comme cela sans qu’on en ajoute sans raison. Les Canadiens et les Québécois seront vaccinés et, si on se fie à l’expertise éprouvée des provinces, ils le seront fort probablement en temps opportun et sans trop de ratés. Ce ne seront pas eux les vrais négligés. Alors, peut-on arrêter de faire peur au monde ?

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