Le décrochage de l’Occident?

On a vu ici la semaine dernière que les chiffres comparés de l’Orient (Asie du Nord-Est) et de l’Occident face à la COVID-19 sont accablants pour les anciens « maîtres du monde » d’Amérique du Nord et d’Europe.

Bien des nuances doivent être faites devant ce bilan contrasté, entre d’une part la France ou les États-Unis, toujours enlisés dans la flambée des nouveaux cas (y compris mortels) de COVID — pays en outre déchirés par de puissants clivages idéologiques sur la façon d’affronter le mal —, et d’autre part une certaine Asie (Chine, Japon, Corée du Nord, Taïwan) apparemment plus « disciplinée », qui en cette fin 2020 a pratiquement retrouvé une vie normale.

Par exemple : il semble bien que la Chine et Taïwan, frères ennemis de l’identité historique « chinoise », n’aient plus de COVID et ont retrouvé le chemin de la normalité économique. À tel point que ces deux pays figureront, en 2020, parmi les très rares à avoir conservé, sur douze mois, une croissance économique positive.

Mais en même temps, le Japon et la Corée du Sud, bien qu’infiniment moins touchés que le Québec, l’Italie ou les États-Unis, ont connu en novembre de petites « flambées de retour » aboutissant, à Tokyo et à Séoul, à la réimposition de certaines restrictions.

Il convient de ne pas généraliser, ni d’accorder une importance exagérée au « facteur culturel asiatique » : discipline, obéissance, confucianisme et tutti quanti… Il n’y a pas ici de « magie de l’Orient ».

D’autres parties de cette région du monde — l’Asie du Sud-Est — ont été beaucoup plus touchées par la pandémie. Et dans le Pacifique Sud, il y a la réussite d’une petite nation, petit pays insulaire qui, malgré sa localisation, appartient à l’espace politique et culturel « occidental » : la Nouvelle-Zélande.

La Nouvelle-Zélande, justement, a suivi les traces de Taïwan, appliquant des recettes gagnantes sans rapport avec le confucianisme ou le « respect atavique de l’autorité » : contrôle des frontières, traçage sévère, plan détaillé prêt d’avance, action immédiate dès les premiers signes du mal…


 
 

Toutes ces nuances faites, le constat reste, évident et lourd de conséquences : de façon générale, l’Asie, « l’Asie qui compte » — les pays précités —, laisse loin, loin derrière elle un Occident empêtré dans la crise de 2020.

Déjà visible au printemps, le fossé grandissant, sur le plan sanitaire, entre Orient et Occident, s’est approfondi cet automne. En France, la COVID-19 a tué, en octobre et en novembre, presque autant qu’en mars et en avril. À quelques semaines près, idem aux États-Unis pour le nombre de décès.

Pendant que le confinement s’abat à nouveau sur Londres ou Toronto, la vie a recommencé à Wuhan, à Séoul, à Taïpei… où une Gay Pride bien serrée et (presque) sans masques s’est déroulée le 31 octobre, comme en 2019 et en 2018 !

Le grand basculement de l’économie mondiale, de l’ouest vers l’est du monde, était en marche bien avant la pandémie. Mais cet immense accident de l’Histoire aura eu pour effet d’accélérer la tendance et de ramener — des siècles plus tard — la Chine et sa périphérie comme poids lourd des affaires du monde.

Un Xi Jinping triomphant, arrogant et menaçant n’a même plus besoin de forcer le trait quand il évoque la « décadence de l’Occident ». La faillite sanitaire sonne-t-elle le glas de l’Occident ? Le krach de 2008 avait exposé les failles du capitalisme financier. La COVID-19, quant à elle, se superpose à une crise de légitimité des démocraties libérales, blessées par la montée du populisme, apparemment incapables d’une réaction cohérente et efficace.

La tendance s’accentuera-t-elle en 2021 ? Déjà, des pays orientaux s’emploient à retisser entre eux des circuits de voyages et d’échanges économiques en tenant à l’écart l’Europe et l’Amérique du Nord, pestiférées.

Il est toujours hasardeux de faire de grandes prédictions. Le pire n’est jamais sûr. Mais l’Occident de l’après-COVID — un après-COVID qu’on attend toujours — aura une lourde côte à remonter, pour éviter ou limiter cette nouvelle hégémonie venue d’Orient.

La pandémie est un « test global », qui met cruellement à l’épreuve les systèmes politiques, les sociétés, les économies.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

23 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 30 novembre 2020 06 h 16

    Même si vous ne voulez pas en rendre compte, il y a une spécificité asiatique d’un point de vue civilisationnel et culturel par extension. D’ailleurs cette spécificité derange les «  anciens maitres » du monde. Les populismes nationalistes identitaires en gestation autoritaire chez les occidentaux expriment en quelque sorte le désarroi face au futur. Les anti-masques, des consommateurs perdus, en sont le temoignage ( pour eux c’est le mot martyr qui conviendrait). Paul Valery dans les années 30 avaient déjà lever le pot aux roses de la décadence et la fin de l’hégémonie occidentale. Trump en est un symptome eloquent. Attendins la chute du Dollar. Passionnante époque.

    • Gilbert Troutet - Abonné 30 novembre 2020 09 h 07

      Le jour où le dollar américain cessera de devenir la référence, on risque en effet d'assister à la dégringolade. Quand Khadafi a voulu créer une monnaie africaine, l'OTAN s'est déchaînée contre lui. Tout le système de défense américain est sur la carte de crédit et leur déficit accumulé atteint pour le moment 27 000 milliards $. Ça ne pourra pas durer éternellement.

    • Clermont Domingue - Abonné 30 novembre 2020 09 h 24

      J'aime vous lire.Moi aussi, j'attends la chute du Dollar. Ce sera un juste retour des choses pour les pays que l'on exploite par les taux de change.

  • François Beaulé - Inscrit 30 novembre 2020 07 h 26

    Une conception de l'homme erronée

    Le libéralisme est une idéologie qui définit l'homme comme un individu aspirant à une liberté totale. La société étant réduite à un environnement social devant favoriser le plus possible les libertés individuelles. Le libéralisme n'accorde aucune valeur intrinsèque à la société.

    L'incapacité actuelle à éradiquer le coronavirus dans la plupart des pays occidentaux n'est qu'un fait parmi tant d'autres qui démontrent la décadence de l'Occident. L'individualisme et le chacun pour soi favorisés par le libéralisme détruisent les sociétés. Les pays occidentaux sont les plus riches du monde par habitant mais n'arrivent pas à définir et à construire un mode de vie respectueux de la nature. La faible fécondité n'est pas choisie pour réduire les pollutions puisqu'elle mène les gouvernements occidentaux à adopter une immigration massive.

    L'incapacité des Occidentaux à définir, à exprimer et à partager collectivement le sens de la vie et l'adoration des objets matériels causeront la perte de notre civilisation.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 30 novembre 2020 13 h 29

      "L'incapacité des Occidentaux à définir, à exprimer et à partager collectivement le sens de la vie... causeront la perte de notre civilisation." - François Beaulé

      En effet, Monsieur Beaulé, je ne puis qu'abonder dans votre sens. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale qui a consacré la domination du libéralisme et plus particulièrement depuis la chute du mur de Berlin, l'Occident se love dans un nombrilisme individualiste débridé qui n'aborde le monde que sous l'angle d'un bonheur factice, vu essentiellement comme la recherche du confort matériel et la satisfaction des besoins personnels immédiats.

      Cette vision, qui a totalement évacué le sens de la Nation et celui de l'Histoire, s'est maintenant abrutie dans une bien-pensance masochiste, commanditaire d'une culpabilité collective racialiste visant à garantir une illusoire rédemption morale vis-à-vis des descendants de ceux que les agissements supposés de nos ancêtres auraient autrefois opprimés. Pendant le temps que nous passons à battre en vain notre coulpe, des cultures d'ailleurs font subir aux autres en ce moment même leur propre mouture de l’oppression. Les exemples abondent.

      Pour une civilisation, la montée prend du temps, mais quand on dégringole et que tout se bouscule, les choses se passent drôlement plus vite. Les générations qui vont suivre la nôtre feront les frais de notre inculture et de notre bêtise.

  • Hélène Lecours - Abonnée 30 novembre 2020 07 h 54

    L'Occident

    Oui, l'Occident (comment le définir?) devra se relever de cette crise sanitaire grave, et l'Orient (?) s'en trouvera avantagé. mais, il ne faut pas occulter les intérêts communs fondamentaux de l'économie. Tout devra être réorganisé, pour le mieux je l'espère...si nous sommes intelligents, et nous le sommes. Évidemment, il y a le totalitarisme toujours un danger. Ce n'est pas nouveau. C'est peut-être à cela qu'il faut se préparer presto? Cela prendra quelques générations pour trouver un équilibre vivable. Xi Jin Ping ne serait-il pas la meilleure chose qui pourrait nous arriver? Les journalistes, en Occident, sont déjà en train de se battre pour conserver une totale liberté de parole, et d'image. Chose certaine, il y a réchauffement planétaire dans tous les sens du mot.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 30 novembre 2020 07 h 56

    Il n'en...

    Il n'en tient qu'à nous de se tenir éveillés et en forme physiquement et psychiquement.
    Il n'en tient qu'aux Gouvernements d'écouter et d'agir conformément à la voix de la Souveraineté populairie.

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 30 novembre 2020 08 h 20

    un accident de l'histoire?

    Sans tomber dans les théories complotiste: selon Bob Woodward, il semble établi que la réaction première de la Chine devant l'écolsion du virus à Wuhan a été de bloquer les déplacements vers les autres grandes villes chinoises... mais pas vers les autres grandes capitales occidentales!

    Si l'éclosion du virus était probablement accidentèle la pandémie mondiale qui en a résulté semble avoir reçu un peu d'aide...

    • Robert Daignault - Abonné 30 novembre 2020 23 h 00

      Peut-être que la Chine ne pouvait empêcher des citoyens étrangers de retourner dans leurs pays sans créer d'incidents diplomatiques?