Une occasion de faire mieux

Au téléphone, Justine Fortin, avocate et responsable des initiatives en violence conjugale chez Juripop, avait encore du mal à y croire : « On se parle aujourd’hui parce qu’Elisabeth Rioux a dévoilé la violence qu’elle a subie et que des journalistes ont traité ça de façon abominable. Ça indique que nous ne travaillons pas tous ensemble, car si c’était le cas, on n’entendrait pas de tels propos à la télévision. »

Le contexte, donc. Elisabeth Rioux est entrepreneure. Au fil du temps, elle a amassé un vaste auditoire sur Instagram, le discours promotionnel de son entreprise reposant notamment sur le récit de son quotidien. Peu après la naissance de sa fille cet été, elle s’est abruptement séparée de son conjoint, en insistant pour garder l’affaire privée. Il n’était cependant pas difficile de voir les drapeaux rouges, alors que son ex, de son côté, multipliait les flèches à l’endroit de Rioux devant ses centaines de milliers de fans. Après des mois à encaisser en silence, elle en a eu assez et a publié des photos de ses blessures. « Tu me battais pendant que je tenais notre fille dans mes bras, a-t-elle dit, je t’ai filmé et tu m’as étranglée jusqu’à ce que je te donne le mot de passe de mon téléphone. »

Mes doigts tremblent juste à transcrire ces propos ; la scène est claire, sans détour. Une violence inouïe qui saute au visage, prend au cœur. On comprend mal comment le récit peut avoir une quelconque autre connotation. Cela n’a pas empêché des animateurs de QUB et de LCN d’aborder l’affaire sur un ton léger et moqueur en ondes, d’y voir une occasion de dénigrer celle qui venait de divulguer une épreuve terrible. Un manque grave, inexcusable de jugement éditorial qui a été vertement critiqué, à raison. Or, pour Me Fortin, les représentations médiatiques déficientes de la violence conjugale voilent une situation encore plus sombre dans le système judiciaire : « S’il y a de la victimisation secondaire, de l’humiliation à la télé quand on vise une femme blanche et aisée, imaginez comment on traite une femme immigrante et précaire dans une salle de Cour. »

Par une coïncidence étrange, lundi, un collectif de chercheuses de l’UQAM, de l’Université de Montréal et du milieu communautaire dévoilait une étude documentant les obstacles qui parsèment la route des victimes de violence domestique dans le système de justice, s’intéressant notamment aux défaillances du fameux article 810 du Code criminel, qui oblige l’ex violent à rester loin de sa victime. Pour une rare fois, on y donne la parole à des survivantes. Elles expliquent comment, en plus du manque de ressources, le manque de concertation entre les acteurs du système judiciaire et communautaire les expose au danger. « Souvent, le travail se fait en vase clos, remarque Claudine Simon, criminologue et spécialiste clinique en violence conjugale, elle aussi chez Juripop. Comment réfléchir à un système plus cohérent où tous les acteurs peuvent se parler pour créer un meilleur filet de sécurité autour des femmes et de leurs enfants ? » Le filet actuel, voyez-vous, est tout troué.

Le rapport souligne aussi que les procureurs n’expliquent pas assez aux plaignantes les implications juridiques de chacune des situations, permettant aux ex-conjoints de s’en tirer à bon compte. Alors les femmes développent leurs propres stratégies de survie. Peut-être y avait-il de ça dans la dénonciation sur les réseaux sociaux d’Elisabeth Rioux : un système qui pousse les femmes à se défendre elles-mêmes face à leur ex, à défaut de mieux.

Qu’en est-il, justement, de l’utilisation des réseaux sociaux en contexte de violence post-séparation ? « C’est l’arme numéro un de ceux qui veulent faire du tort ; un outil de continuation de la violence, de la relation de contrôle », dit Me Fortin. Sachant cela, au lieu d’humilier une femme qui ose répliquer, peut-être faudrait-il envisager d’étendre les interdictions de communiquer aux médias sociaux — que ce soit à travers les ordonnances criminelles ou civiles. « La violence technologique est une nouvelle forme de violence et c’est un angle mort qui doit avoir une réponse sociale et judiciaire », conclut Mme Simon.

Il y a beaucoup de courage dans l’autodéfense, et il existe toute une tradition politique pour la légitimer, mais il faut aussi rappeler l’évidence. « La violence conjugale est un crime et il faut qu’elle soit judiciarisée en conséquence. C’est important de le répéter, car la judiciarisation de la violence conjugale est un gain », dit Mme Simon. Un gain dont on s’étonne de la fragilité, alors que le réflexe dominant est encore d’en parler comme d’une affaire privée, qu’on ne doit pas étaler en public. On croyait être passé à autre chose, mais visiblement, il est encore possible d’humilier une femme à la télé lorsqu’elle dit « assez ».

« Quelle occasion ratée d’avoir un discours bienveillant envers les femmes, envers les enfants exposés à la violence conjugale. Quelle occasion ratée de recentrer le discours sur la responsabilité des conjoints violents », lance Mme Simon. Une occasion ratée, oui. Mais le travail de terrain, lui, progresse et c’est ce qui compte : la concertation entre les différents intervenants, la réflexion sur les réformes juridiques, la sensibilisation, pour se donner enfin les moyens de faire mieux.

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