La chaise vide

Le Québec a une longue histoire de frustration dans les rencontres fédérales-provinciales. On ne compte plus les fois où il s’est retrouvé seul dans son coin, présenté comme le mouton noir de la fédération. C’est le prix à payer pour avoir décidé à deux reprises de continuer à faire partie du Canada.

« Les absents ont toujours tort », dit le proverbe. C’est aussi ce que disait le porte-parole en matière de relations interprovinciales de la CAQ, Benoit Charette, aujourd’hui ministre de l’Environnement, quand il était dans l’opposition. Dans un texte publié en 2016, il s’élevait contre la « politique de la chaise vide », qu’il reprochait à la fois au PQ, dont le seul but était de faire la souveraineté, et au PLQ, qu’il accusait d’avoir renoncé à défendre les intérêts du Québec.

« Il est temps d’en finir avec la chaise vide, dont le Québec est condamné à sortir toujours perdant. Se transformer en courant d’air n’a jamais constitué une stratégie gagnante. C’est vrai en affaires comme en politique. À la CAQ, notre choix est clair : occuper tout l’espace disponible pour faire avancer de façon constructive les intérêts du Québec à l’intérieur du Canada », écrivait-il.

Depuis qu’il est devenu premier ministre, il faut reconnaître que François Legault a assumé son adhésion au fédéralisme de façon admirable, malgré d’occasionnelles sautes d’humeur. Il semble même prendre beaucoup de plaisir à fréquenter ses homologues des autres provinces et à présider le Conseil de la fédération, dans lequel il voyait plutôt un piège au moment de sa création. Il est vrai qu’il avait à l’époque une autre conception de l’avenir du Québec.

  

Le rejet de la politique de la chaise vide a connu une exception cette semaine, quand M. Legault a refusé que la ministre de l’Immigration. Nadine Girault, participe à une rencontre virtuelle sur les droits de la personne organisée par Patrimoine Canada, en raison de son refus de reconnaître l’existence du racisme systémique au Québec, se contentant d’y déléguer un haut fonctionnaire. Une absence qu’Amnistie internationale Canada a qualifiée de gênante et honteuse.

Le mois dernier, le nouveau ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière avait pourtant accepté de participer à une rencontre semblable convoquée par Ottawa à la suite de la mort tragique de Joyce Echaquan, même si le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, avait déclaré d’entrée de jeu que la reconnaissance du racisme systémique constituait un préalable au rétablissement de la confiance des Autochtones dans le système de santé partout au Canada.

Tout en répétant que le racisme systémique n’existait pas au Québec, M. Lafrenière avait salué le courage de ceux qui avaient témoigné lors de cette rencontre et reconnu que le drame survenu à l’hôpital de Joliette ne constituait pas un incident isolé. On ne l’a pas entendu protester quand M. Miller a promis qu’un plan d’action serait présenté d’ici janvier.

  

Le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, a assuré que la rencontre tenue cette semaine ne visait aucunement à élaborer une politique pancanadienne. « Il n’est pas question d’une politique, d’un standard national. a-t-il déclaré. C’est un partage, un échange des meilleures pratiques, pour voir comment on peut travailler ensemble. »

L’expérience enseigne qu’il faut prendre avec un grain de sel les assurances données par Ottawa, dont le désir d’uniformiser les pratiques d’un océan à l’autre et dans tous les domaines ne s’est jamais démenti. Il n’en demeure pas moins difficile de comprendre par quel phénomène le Québec serait le seul endroit en Amérique du Nord à l’abri du racisme systémique. La « société distincte » a sans doute de grandes qualités, mais elle n’est tout de même pas parfaite.

De toute évidence, M. Legault n’en démordra pas. S’il ne veut pas prononcer le mot en s, cela ne devrait cependant pas empêcher son gouvernement de discuter des multiples formes que peut prendre le racisme et des moyens de l’éradiquer. Au reste, ce ne serait pas la première fois que le Québec adopterait son propre plan. Le souci de protéger ses champs de compétence ne l’empêche pas de participer à de multiples conférences fédérales-provinciales sur la santé, l’agriculture, la justice, la sécurité publique, etc.

Si M. Legault craint que le Québec se retrouve sur le banc des accusés, boycotter une rencontre sur le racisme n’est certainement pas la meilleure façon de plaider sa cause. Benoit Charette avait parfaitement raison : « Se transformer en courant d’air n’a jamais constitué une stratégie gagnante. »

49 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 12 novembre 2020 01 h 45

    Un systémique,en la matière,ne serait-il pas...?

    Je suis d'avis que le racisme systémique existe bel et pas bien!Dans le processus du dénigrement culturel de
    l'autre ou de l'étranger,les consciences humaines apesanties par la suffisance de leur propre ignorance ont
    un besoin sécurisant de s'inventer un plus petit que soi!C'est dans ce malaise,parfois instinctif voir culturel,
    que s'effrite l'empathie et la compassion.
    Comment donc ne pas reconnaître et admettre cette tare chez notre peuple pour qu'il s'en libère tranquil-
    lement et pas vite.Lui voiler une pleine conscience de lui-même n'est pas politiquement correct.

  • André Joyal - Inscrit 12 novembre 2020 02 h 23

    « S’il ne veut pas prononcer le mot en s, ...»

    Le mot en S...J'espère que Michel David écrit ici au second degré. Étant donné que l'on ne peut plus prononcer les mots commençant par N   et I, bientôt tout l'alphabet va y passer.

    • Claude Bariteau - Abonné 12 novembre 2020 11 h 52

      M. Joyal, vous savez comme M. David que les mots permettent de lire la réalité et les faits observables, aussi qu'un même mot peut dire deux choses et que son usage dans deux langues différentes renvoie parfois à des sens différents.

      En fait, les mots que nous utilisons construisent une réalité, y compris les biais qu'ils véhiculent.

      Que M. Legault n'ait pas délégué son ministre responsable à une réunion sur le «racisme systémique» au Canada, dit seulement qu'il e partage pas et n'entend pas partager la lecture canadienne du «racisme systémique» considéré actif au Canada. En soi, ce n'est pas une question de chaise vide, mais de divergence sur l'usage des concepts.

      Pour réflexion, selon Andrew Koppelman (référence : https://www.usatoday.com/story/opinion/2020/09/23/systemic-racism-how-really-define-column/5845788002/), l’ajout du terme systémique au racisme aurait pour effet de le rendre apparemment indéniable, mais aussi insaisissable, créant pour le professeur Harvey Mansfield (Harvard University), le paradoxe d’une société raciste sans racistes.

      Ce qualificatif s’apparenterait à l'usage de termes dans les théories de conspiration dont la particularité est d'être invérifiable. Appliqué à une économie et à un ensemble sociétal, le qualificatif «systémique» vise tout le monde, ce qui fait que personne ne peut être raciste puisqu'il rend tout raciste à l’abris d’une quelconque accusation puisque la caue est le système présumé raciste.

      Savoir ça oblige à préciser le racisme. Sous cet angle, il m’apparait plus approprié de parler de racisme institutionnel quand ce sont des pratiques institutionnelles qui le nourrissent et de racisme pratiqué de personnes quand des individus ont des comportements racistes.

      Aussi, la CAQ aurait avantage àutiliser le racisme institutionnel même si certains auteurs estiment que ce racisme s'apparente au racisme systémique, ce qui n'est pas le cas de toutes les institutions.

    • Bernard Dupuis - Abonné 12 novembre 2020 12 h 16

      La société québécoise serait une société raciste sans racistes. Les Français et les Françaises diraient : voilà! Un excellent paradoxe!

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 novembre 2020 15 h 02

      Vous avez raison, monsieur Joyal: bientôt l'on va éliminer toutes les lettres de l'alphabet, rectitude politique oblige.
      Votre commentaire nous aide au moins à rire, pour ne pas pleurer!

  • Simon Grenier - Inscrit 12 novembre 2020 04 h 49

    Effectivement. "Les Québécois" trippent mal quand on se fait traiter de racistes par des éditorialistes canadian mais nos gouvernements font tout pour nous faire passer pour une gang de suprémacistes qui ne s'assument pas. C'est particulièrement désolant que notre ministre d'origine haïtienne n'accorde aucune importance à l'air du temps et aux événements qui ont court depuis un an. "Et bien qu'ils mangent de la brioche", semble-t-elle penser des gens qui s'estiment profliés par la police ou rejetés par le marché de l'emploi.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 12 novembre 2020 05 h 57

    Il faut quelque fois savoir faire avec...

    Les générations futures peuvent-elles voter présentement?
    Quand comprendra-t-on qu'avec une politique dialectique de confrontation dans l'instant-présent, très stade opératoire concret, la biodiversité continuera de péricliter?

    Petite politique...

  • Benoit Léger - Inscrit 12 novembre 2020 06 h 28

    Discuter gastronomie avec les loups

    Demander aux francophones d'aller discuter de racisme avec les anglophones, n'est-ce pas comme demander aux agneaux de discuter gastronomie avec les loups?
    Quand Ottawa sera prêt à reconnaître le racisme systémique du Canada anglais à l'égard des francophones, peut-être pourrons-nous discuter.

    • Jean-Sébastien Delisle - Abonné 12 novembre 2020 08 h 48

      Pourquoi une participation semblable à celle du Québec de la part de d'autres provinces n'est-elle pas décriée également? Le quota de loups était-il atteint? Cette histoire autour d'une rencontre préparatoire a déjà occupé trop de place.

    • Bernard Dupuis - Abonné 12 novembre 2020 09 h 56

      On nous dit que le « racisme systémique » est involontaire et inconscient. Or les sentiments anti-Québec et anti-francophone du Canada sont parfaitement volontaires et conscients depuis plus de deux cents ans. Donc ce ressentiment à l'égard du peuple québécois n’est pas conforme à l’orthodoxie du point de vue des tenants du racisme systémique.

    • gaston bergeron - Abonné 12 novembre 2020 10 h 00

      Dans le mille! Bravo!

    • Pierre Raymond - Abonné 12 novembre 2020 10 h 11

      Et vlan !

    • Marc Therrien - Abonné 12 novembre 2020 10 h 45

      Vraiment, M. Léger?

      Ainsi, si le ROC reconnaissait son racisme systémique envers les Québécois qui seraient encore animés de l’esprit d’Henri Bourassa pour qui l’« instinct de race » était un « puissant moyen d'action individuelle et sociale » pouvant dynamiser «Le patriotisme canadien-français» comme il l’écrivait dans la Revue Canadienne au début des années 1900, alors il serait tentant de dire que ceux-ci, souffrant de ce Freud appelait la compulsion de répétition, pourraient être amenés à recréer la situation qu’ils dénoncent, les opprimés devenant les oppresseurs. Il serait alors collectivement humain qu’un peuple majoritaire sur son territoire, mais minoritaire dans le plus grand ensemble auquel il « appartient », qui craint l’assimilation, en vienne à vouloir imposer ce même processus aux minorités désireuses de vouloir cohabiter dans « son » territoire.

      Marc Therrien

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 novembre 2020 10 h 59

      Ne serait-ce pas une belle occasion de mettre sur la table ce que nous font subir aussi les colonisateurs Canadiens?

    • Claude Bariteau - Abonné 12 novembre 2020 12 h 25

      M. Therrien, pour imposer le même processus, il faut penser dans les mêmes termes que ceux utilisés au Canada et non dans ceux d'une citoyenneté à créer au Québec.

      Henri Bourassa, comme les élites politico-religieuses de l'époque l'ont fait parce qu'ils se définissaient comme canadiens. Il en fut ainsi lors de la Révolution tranquille.

      Ce qui est absent au Québec est une identification des Québécois et des Québécoises en futurs citoyens et futures citoyennes du Québec. Messieurs Lévesque et Parizeau pensaient en ces termes, mais leur approche de «souveraineté-association» et de «souveraineté partenariat» n'y invitait pas.

      Vingt-cinq ans plus tard, ça peut l'être parce que l'indépendance est devenue la cible. Ubne cible qui implqiue de penser autrement le pouvoir du peuple québécois et la façon de créer un État indépendant du Canada.

    • Christian Roy - Abonné 12 novembre 2020 12 h 58

      @ M. Baribeau,

      Il semble qu'il soit maintenant de bon ton d'instrumentaliser à la fois l'intolérance religieuse et le racisme pour accéder au pays rêvé. Le mouvement indépendantiste s'est déjà mieux porté.

      Je suis souverainiste mais non en ces termes.

    • Claude Bariteau - Abonné 12 novembre 2020 15 h 38

      M. Roy, je souligne l'importance de se définir en futurs citoyens et futures citoyennes si on veut créer un État de droit indépendant de celui du Canada.

      Ça n'a rien à voir avec l'instrumentalisation de l'intolérance et du racisme parce que se penser ainsi implique de se définir égaux et de mettre en place un système politique autre que l'actuel inscrit dans une définition britannico-canadienne qui valorise les ayants droit comme individus associés à des communautés de référence, mais aussi de débattre collectivement les contours du «vivre ensemble» québécois dans lequel la religion relève du domaine privé, ce qui l'exclut la visibilité de signes religieux chez les employé/e/s des institutions publiques, ce qui ne serait être le cas des usagers de ces institutions.

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      Plusieurs commentent mes commentaires en m'idenfifiant comme «Barriteau». Vous le faites en m'appelant «Baribeau».

    • Marc Therrien - Abonné 12 novembre 2020 16 h 41

      Et vraiment M. Léger, les Québécois sont comme des agneaux?

      Marc Therrien