Le compas et le sextant

Plusieurs mois d’un discours présidentiel niant toute défaite avaient annoncé la couleur : on savait que la mer électorale serait houleuse et que la démocratie américaine devrait souquer ferme pour garder le cap. La possibilité du mirage rouge du 3 novembre, et du ressac avec la vague bleue qui suivrait avait été relevée. On y est. Avec une bonne et une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est que le compas de la démocratie a continué de fonctionner. Tout d’abord, en raison de la pandémie, l’accès au vote a été élargi : la normalisation du vote par correspondance et l’extension du vote par anticipation dans un grand nombre d’États sont venues pallier certaines difficultés récurrentes d’accès au vote. C’est d’autant plus marquant que ces progrès demeureront acquis pour les prochains cycles électoraux.

Ensuite, le vote s’est déroulé dans le calme : le 3 novembre, les incidents ont été marginaux. Si l’on conjugue cela au taux de participation record, cela signifie que les électeurs d’un côté à l’autre du spectre politique ont eu foi dans le système. Et même s’il y a dans les bureaux de scrutin et les salles de décompte des scrutateurs neutres, des observateurs des deux partis, et parfois des observateurs de l’OSCE (c’est le cas depuis 2004), plusieurs États fédérés ont choisi d’aller plus loin sur le chemin de la transparence.

Bien que la recherche ait maintes fois démontré le caractère marginal et infinitésimal de la fraude électorale, des directeurs électoraux, conscients de la fragilité de la légitimité du processus, ont installé des webcams dans des bureaux où l’on peut, en temps réel, observer les différentes étapes du décompte des bulletins (par exemple, dans le comté de Los Angeles, en Californie, ou celui de Maricopa, en Arizona). Dans les États pivots, comme en Géorgie, les représentants de l’administration électorale ont tenu des points de presse précis expliquant clairement les procédures et les échéances. C’est inédit. De la même manière, les administrateurs électoraux ont maintenu le cap, ignorant les annonces et menaces du candidat républicain, réitérant leurs sphères de compétence, protégeant scrutateurs et bureaux de scrutin, de la même manière que plusieurs juges se sont déjà prononcés, en droit, sur la recevabilité des recours interjetés par le parti républicain.

Enfin, le secrétaire à la Sécurité intérieure a souligné la résistance des infrastructures électorales à l’interférence étrangère. Ce qui a constitué un atout à plus d’un titre. En effet, la combinaison du vote à distance, des leçons tirées du caractère erratique de certains scrutins lors des primaires, et de mesures mises en place après 2016 pour contrer la cyberingérence ont permis d’accroître la réactivité des bureaux électoraux en cas de problèmes — même s’il s’agissait d’un simple cafouillage local ou d’un bris mécanique.

Ainsi, les menaces du candidat républicain pourraient n’être que simagrées. Mais voilà, mauvaise nouvelle : ces fielleuses doléances sont criées dans un puissant porte-voix, celui de la présidence. Les mots scandés depuis le bureau ovale ont, au cours des quatre dernières années, altéré les termes de la politique américaine, usé les artisans du service public, déséquilibré le système de poids et de contrepoids au point d’émasculer le Sénat, miné la crédibilité des médias, des scientifiques, désacralisé la fonction présidentielle et banalisé la truandise et la haine… pour fragiliser désormais la légitimité et l’assise de la démocratie américaine.

D’autant que l’acteur principal de cette sinistre commedia dell’arte ne s’effacera pas, qu’importe l’issue. Qu’il soit à la Maison-Blanche ou à Mar-a-Lago, dans le Bureau ovale ou celui d’un procureur new-yorkais, le président actuel est là pour de bon. Où qu’il soit, il continuera à saturer les ondes, et les chaînes câblées continueront à en faire leurs choux gras. Son aisance (et il faut lui reconnaître ça) à définir des concepts fictions, comme le « vote illégal » (dans la même veine que les caravanes de migrants ou le virus chinois), demeurera inaltérée.

Ainsi, cette élection aura aussi consacré la sévérité de la division de la société américaine et l’ampleur de la crise identitaire. Elle aura montré l’enracinement du trumpisme dans la société. Et, notamment, son ancrage dans le parti républicain : au vu des caciques du parti républicain qui, bruyamment ou par leur silence, se rangent derrière ses critiques éhontées du processus électoral, force est de constater que le GOP a perdu son sextant et navigue à vue. Dans ce contexte, le président actuel sera peut-être tout aussi dangereux, sinon plus, loin de Pennsylvania Avenue, critiquant depuis les lignes de côté, le nouvel occupant du bureau ovale, aux prises avec une pandémie hors de contrôle — du fait de son inaction.

Et sa capacité à définir les termes de la discussion, même lorsqu’il ne s’agit pas de lui, est déjà évidente. Alors que le candidat démocrate a indéniablement remporté la majorité du suffrage populaire, a vraisemblablement reconquis le mur bleu des Grands Lacs (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie), et deux États qui avaient tourné le dos aux démocrates depuis plusieurs décennies (Arizona et Géorgie) avec une marge équivalente à celle qui avait « fait » le président en 2016, le discours qui prévaut n’est pas celui d’une victoire démocrate… On lui donnera la victoire à demi-mot, et la déroute ne sera qu’une demi-défaite. Le dommage est fait. Reste à mesurer son étendue et sa pérennité.

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