Se salir les mains

On parle peu, au temps de la pandémie, de la solitude des gens dont le métier est de lire, d’écrire ou de réfléchir, et dont le contact avec le monde extérieur dépend de ces lieux où l’on croise des collègues et des camarades, des espaces culturels et des rencontres entre amis. Il y a des sorts bien pires, mais tout de même, pas étonnant de voir bon nombre de ces gens broyer du noir. Je vous en passe un papier, si l’écriture est une pratique de la relation, se retrouver cloîtré à contempler le bouleversement du monde devant son ordinateur suscite de vastes remises en question.

Ce printemps, François de Montigny s’est retrouvé lui aussi dans des limbes étranges. En avril, on lui apprend que la soutenance de sa thèse en philosophie, déposée quelques mois auparavant dans une université française, est repoussée à une date indéterminée. Il se retrouve désœuvré, docteur en latence, sans même sa thèse comme os à ronger. Alors en mai, lorsqu’il entend le premier ministre Legault dire que le réseau de la santé a besoin de bras, il se dit : « J’en ai, des bras », et se porte aussitôt volontaire.

À ce moment-là, on ne sait pas trop à quoi vont servir ces « bras » envoyés dans le réseau. La population ne mesure pas non plus l’ampleur de la catastrophe en CHSLD — même si le personnel répète depuis des années que la situation, même sans parler de pandémie, est intenable…

Après une microformation « complètement inadéquate », François est parachuté en centre : « Tu arrives et tu n’as aucune idée de ce qui se passe, tu ne sais rien, alors tu fais ce que les gens te disent de faire… et ton possible. » Il faut accueillir chaque situation avec bienveillance et humour. Jaser avec monsieur, suivre madame qui fait de l’errance et risque de tomber, aller dehors avec une autre. « Certains m’ont dit qu’ils n’avaient pas senti le soleil sur leur peau depuis des années. » En gros, les aides de service embauchés à travers Je contribue soutiennent les préposés aux bénéficiaires, en s’acquittant des tâches non médicales qui donnent un sens à la relation de soin et qui humanisent le milieu de vie qu’est censé être le CHSLD. Bref, les tâches que les préposés n’ont que trop rarement le temps d’accomplir, car lorsqu’on nous force à travailler avec moins que l’essentiel, il faut écrémer le « superflu » (qui en fait ne l’est pas).

François a travaillé pendant moins d’un mois pour un CIUSSS avant qu’on décrète la fin des quarts de travail. Il a ensuite été embauché par la Croix-Rouge pour occuper le même poste, en recevant cette fois une formation adéquate. « Avec du recul, je pense qu’on nous a remerciés, car on s’attendait à ce que les gens de la Croix-Rouge arrivent. » Après tout, pourquoi continuer à payer du personnel d’appoint si on peut passer le relais à une organisation humanitaire ? D’ailleurs, le mandat de la Croix-Rouge se poursuit — la crise, on s’en doutait, serait donc permanente.

L’image frappe, et étonnamment personne ne l’a relevée : aujourd’hui, au Québec, la plus grande organisation humanitaire au monde déploie du personnel dans nos CHSLD pour que les personnes âgées ne meurent pas dans des conditions indignes, parce qu’on ignore ces établissements et leur personnel depuis des années.

Ce travail qu’on méprise est pourtant riche, plein de sens — au point que notre docteur en philosophie, lui, a décidé d’y rester. Ah oui, car entre-temps, François est bel et bien devenu docteur. En octobre, il a troqué son scrub pour un veston, le temps de sa soutenance. Après avoir entretenu le jury autour de la question suivante : « La littérature peut-elle dire quelque chose en éthique qui échappe à la philosophie ? », on a salué son travail, puis on lui a demandé quelle était son ambition dans le milieu universitaire. La réponse courte ? Rien. Il a trouvé autre chose dans son CHSLD. Quelque chose qui se rapproche davantage de l’idéal éthique qu’il a cherché pendant des années dans la littérature. « J’ai besoin de me salir les mains. »

La réponse longue, elle, n’est pas qu’altruiste. Il évoque les impasses du monde universitaire, à ses yeux étouffant et malsain. Les injonctions délirantes à la productivité intellectuelle, l’infiltration de la logique managériale dans la recherche et l’enseignement, la précarité, aussi, qui use les étudiants et les chercheurs. On a collectivement effleuré ce sujet récemment — sans en retenir l’essentiel, d’ailleurs —, mais si l’université s’éloigne de plus en plus de l’idéal de collégialité et de mise en commun de la connaissance, c’est d’abord et avant tout pour des raisons de cet ordre. Au point qu’il est de plus en plus difficile d’y rester sans perdre de vue l’essentiel, ou sans s’épuiser. Mais qui s’inquiète vraiment du délitement de cette institution, au-delà des controverses médiatiques momentanées ?

C’est là aussi que, par un curieux détour, la crise du travail intellectuel, avec l’universitaire comme emblème, rejoint la crise du travail invisible, du travail de soin. Les personnes dont les efforts génèrent une valeur impondérable, non monnayable — que ce soit parce qu’elles se consacrent à la pensée ou à la prise en charge de la vulnérabilité humaine — sont en contradiction avec la logique de productivité qui prévaut partout. À se demander où se dirige une société qui méprise autant ceux qui pensent que ceux qui soignent.

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