Du matin au soir

« On est en feu et on éteint des incendies tout le temps », me répond Maryse Bolduc, éducatrice en service de garde en zone rouge, lorsque je lui demande à quoi ressemblent ses journées par les temps qui courent. La rentrée pandémique a transformé les éducatrices en véritables femmes à tout faire, avec masque et visière. « On est appelées à remplacer des enseignants, la secrétaire, le concierge quand il n’est pas là… »

Carol-Anne Dupré, technicienne en service de garde, me dit la même chose. Sa responsabilité est de tout coordonner : « Il faut organiser tant l’espace que les équipes, s’assurer que tout le monde est en forme, être prêt à s’adapter aux exigences toujours changeantes posées par la pandémie. Sauf que ça craque de partout. Fin septembre, les éducatrices, les concierges, les secrétaires, les techniciens en éducation, les surveillants — bref, toutes celles et ceux qui font rouler l’école en dehors de la classe —, on ressentait un degré de fatigue semblable à ce qu’on ressent normalement à la veille des Fêtes. »

« C’est qu’à la rentrée, on avait déjà un marathon dans le corps. On tend à l’oublier, mais la mise sur pied des services de garde d’urgence, au printemps dernier, avant qu’il ne soit même question de rouvrir les classes, a demandé énormément d’efforts. On s’est organisés devant l’inconnu, avec les moyens du bord. Et à présent, on a du mal à pourvoir les postes de celles et ceux qui, inévitablement, tombent malades, s’épuisent ou jettent la serviette… »

Répondez présent

C’est pour trouver du renfort que le gouvernement a lancé, début octobre, la plateforme Répondez présent, en s’inspirant de l’appel lancé pour le réseau de la santé. Mais est-ce que ça fonctionne ? Plus ou moins, m’explique-t-on, puisque le nœud du problème n’est pas seulement le manque de volontaires, mais aussi les conditions d’emploi. La rétention du personnel de soutien scolaire pose problème depuis longtemps et pour des raisons connues : ce sont des horaires atypiques, discontinus, souvent insuffisants.

Selon les données provinciales, 70 % des éducatrices et 91 % des surveillants d’élèves occupent un poste précaire. Pour bien vivre, il faut soit cumuler les tâches ou, lorsque ce n’est pas possible, occuper un autre emploi, en parallèle. Selon un récent sondage mené par la CSN, 18 % des éducatrices en services de garde conjuguent leur tâche avec un autre poste et 12 % occupent un emploi hors du milieu scolaire.

Il y a donc une pénurie, mais aussi bien des gens à qui on pourrait donner plus d’heures et plus de stabilité, afin de répondre aux besoins qu’on cherche à combler en lançant de vastes appels comme on jette une ligne à l’eau. « Personne n’a envie d’avoir des heures coupées pour un total de quinze heures par semaine. Et sans formation, si tu arrives, par exemple, devant un élève avec un trouble du spectre de l’autisme, ça ne va pas bien se passer », résume Maryse Bolduc. Il ne suffit en somme pas toujours de « répondre présent. »

Valses-hésitations

Par ailleurs, les valses-hésitations et les changements de cap constants qui viennent d’en haut, où l’on semble peu se soucier de la traduction concrète des directives prises du jour au lendemain, alourdissent le fardeau. « Même si la direction est à l’écoute et que l’équipe est mobilisée, remarque Carol-Anne Dupré, la flexibilité, c’est comme un élastique, ça finit par péter ! »

Je repensais à cette secrétaire d’école dont Radio-Canada rapportait récemment le témoignage. Elle disait avoir été prise de court par l’annonce du ministre Jean-François Roberge d’annuler le bulletin d’octobre, alors qu’elle y avait déjà consacré beaucoup de temps, un temps précieux qui aurait pu être employé ailleurs alors qu’on gère sans cesse les débordements. On imagine que l’annonce des trois journées pédagogiques supplémentaires au cours de l’année aura un effet similaire. Bien sûr, les enseignants ont besoin de répit et les parents aussi. Tout le monde le comprend et s’en préoccupe. Mais qui devra redoubler d’efforts pour offrir ce répit ?

Les efforts de tous ceux qui, du matin au soir, font fonctionner la ruche qu’est l’école sont essentiels, mais le travail de tous n’est pas également reconnu. « Déjà, on ne parle plus de nous et pourtant, on était si importants au printemps dernier quand tout était fermé », remarque Maryse Bolduc. « On est les grands oubliés dans le discours sur l’éducation, mais nous ouvrons la porte de l’école le matin et nous fermons la porte de l’école le soir. Le jour où les filles vont dire que c’est assez et s’installer sur le bord du chemin, qui va s’occuper des enfants ? »

Car tout, au fond, se ramène à cela. Bien des gens ont besoin du service de garde et de la bienveillance de l’école, et ce sont encore les travailleurs les moins reconnus qui deviennent le point de chute de toute la pression qu’exerce la pandémie. Celles et ceux qui lavent, désinfectent, organisent l’espace, soignent, divertissent, rassurent ; qui s’adaptent, se réorganisent, puis recommencent…

On aurait espéré que huit mois de pandémie auraient permis de démontrer une fois pour toutes la valeur du travail essentiel — le travail, je l’ai souvent écrit ici, qui rend tous les autres possibles. Or, nous voilà encore à rappeler qu’il faudrait peut-être écouter avec un peu de sérieux ce que disent celles et ceux qui l’accomplissent.

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