Cirque parlementaire: vraiment?

Le fait n’échappe à personne. Nous sommes bel et bien au beau milieu de la deuxième vague d’une pandémie dont on ne voit pas encore la fin. Tous les gouvernements dépensent des fortunes pour aider citoyens et entreprises, ce qui mérite d’être scruté à la loupe.

À Ottawa, aucun parti ne le conteste, mais tous ne s’entendent pas sur la manière, et c’est la foire d’empoigne depuis des semaines. On a toutefois atteint un nouveau seuil lundi, après que les conservateurs, appuyés par le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique, ont annoncé leur intention de soumettre au vote une motion en faveur de la mise sur pied d’un comité anticorruption.

Au dire du leader parlementaire libéral Pablo Rodriguez, ce comité pourrait, avec ses pouvoirs étendus, paralyser le gouvernement, rien de moins. L’affaire est grave au point, prétend-il, de forcer le gouvernement à en faire une question de confiance, ce que le premier ministre Justin Trudeau a répété aux Communes. En démocratie parlementaire, cela veut dire qu’une défaite du gouvernement doit conduire au déclenchement d’élections anticipées, élections que MM. Trudeau et Rodriguez disent pourtant ne pas souhaiter.

Depuis mars dernier, Ottawa a généralement visé juste quand est venu le temps de répondre aux difficultés des Canadiens face à la COVID-19, mais il y a eu des dérapages, en particulier celui de la défunte Bourse pour le bénévolat étudiant (BCBE), dont on voulait confier la mise en œuvre à l’organisation caritative WE/UNIS, proche de plusieurs libéraux et de la famille Trudeau.

Les partis d’opposition ont vite vu la mine d’or et, depuis des mois, tentent de creuser l’affaire au sein de comités parlementaires, un travail que la prorogation décidée par les libéraux a commodément interrompu. Depuis la reprise des travaux, la guerre de tranchées a repris dans au moins deux comités, provoquant l’obstruction des libéraux. L’opposition exigeait entre autres la version intégrale des documents lourdement caviardés qu’on lui avait remis cet été et en demandait d’autres sur des membres de la famille Trudeau.

Les conservateurs ont donc présenté leur projet de comité mardi. Il a été débattu et le vote devrait avoir lieu mercredi. Son mandat serait de fouiller en particulier tout ce qui a trait à la BCBE, aux relations de WE/UNIS avec le gouvernement, les ministres et leur famille. Les conservateurs vont loin. Le comité devrait convoquer, et non seulement inviter, le premier ministre et une brochette de ministres. Il pourrait aussi fouiller presque tous les engagements obtenus par trois membres de la famille Trudeau à travers une agence d’orateurs, ce qui a fait bondir les libéraux, non sans raison. « Aucun Canadien ne devrait craindre que des parlementaires puissent les obliger à partager des informations financières personnelles de manière arbitraire, surtout lorsque ces individus n’ont rien à se reprocher », a écrit Pablo Rodriguez à ses homologues, à qui il a soumis une solution de rechange au comité conservateur. En vain.

Est alors tombée la bombe à neutrons, celle du vote de confiance. Un rejet de la motion scelle le dossier. Une approbation provoque des élections. Dans un cas comme dans l’autre, pas de comité. Cette stratégie renforce la nette impression que les libéraux sont prêts à tout pour éviter de faire la lumière sur la controverse de WE/UNIS. Les questions posées au gouvernement en Chambre et par la presse l’illustraient à merveille. « Comment les travaux d’un seul comité peuvent-ils bien paralyser le gouvernement ? » « Si vous n’avez rien à craindre ou à cacher, quel est le problème ? »

Cette affaire a déjà nui aux libéraux. Déclencher des élections tout de suite avant de subir plus de dommages peut expliquer cette stratégie, mais pour qu’elle fonctionne, il faut que bien des citoyens continuent, vu le contexte, de juger ce dossier secondaire. Mais se retrouver en campagne électorale en pleine pandémie pourrait avoir pour effet de réveiller leur intérêt pour les raisons derrière ce choix politique, et rien ne garantit que le verdict final serait tendre. La tentative des libéraux de faire porter l’odieux à l’opposition n’est pas assurée de fonctionner non plus. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau s’est lui-même acculé au mur avec ce monumental coup de poker. S’il perd, il ne pourra plus reculer sans se discréditer.

L’opposition a raison de vouloir creuser l’affaire WE/UNIS, mais rien ne justifie le caractère abusif de certains pouvoirs qu’elle veut accorder au comité. Et il est décourageant de la voir investir l’essentiel de ses énergies dans cette opération alors qu’on attend encore des réponses à des questions cruciales sur la gestion de la pandémie et plusieurs enjeux de santé publique.

Il est encore plus irritant de voir le gouvernement laisser planer une menace d’élections anticipées, sans raison valable et en pleine pandémie, pour une histoire de comité. La manœuvre est excessive et les arguments offerts sont une insulte à l’intelligence. Le pays traverse une crise sanitaire, sociale et économique, le pire moment pour jouer à qui se dégonflera le premier.

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