La liberté d’enseigner

Samuel Paty est un héros. Le professeur d’histoire et de géographie d’une petite ville du nord-ouest de la France est mort décapité, vendredi dernier, après avoir montré des caricatures de Mahomet, celles-là mêmes qui avaient causé un bain de sang dans les locaux de Charlie Hebdo en janvier 2015.

Il n’est pas un héros pour avoir fait un pied de nez, à son tour, aux dogmes islamistes. Bien que plusieurs le voient ainsi, le geste de ce professeur de lycée ne se limite pas à de la simple provocation. L’homme de 47 ans a fait bien mieux. Samuel Paty — qui donnait « envie d’apprendre », dit-on — voulait amener ses élèves à réfléchir à la liberté d’expression. « Situation dilemme : être Charlie ou ne pas être Charlie », écrira Célia, 13 ans, dans son cahier. Peut-on justifier, en d’autres mots, la publication de caricatures du prophète si elles offusquent plusieurs musulmans ? Où trace-t-on la ligne entre la liberté des uns et le respect des autres ? La leçon tenait à la complexité de vivre en société, à voir la vie démocratique pour ce qu’elle est : un exercice de haute voltige qui ne peut se faire que les yeux grands ouverts.

Conscient qu’il marchait sur des œufs, l’enseignant avait donné le choix aux élèves de sortir de la classe ou alors de tourner le dos au moment de montrer les caricatures tant controversées. Quelques-uns prendront effectivement la porte, accompagnés d’un adulte. La liberté des uns par rapport à la liberté des autres est un jeu délicat et compliqué, et on en avait ici la preuve.

Liberté pédagogique

Alors que la France pleure aujourd’hui un « martyr de la République », il me semble que la leçon de cet assassinat sauvage est moins celle de tenir tête coûte que coûte aux fous d’Allah — comme le clament de plus belle les autorités françaises. La leçon est plutôt celle de la nécessaire liberté pédagogique. La liberté de dire et de montrer les choses comme elles sont lorsqu’il s’agit d’expliquer des événements ou des idées, lorsqu’il s’agit, en fait, de se heurter à ce qu’on ne connaît pas encore. Être forcé de sortir du confort de l’indifférence, obligé de se cogner continuellement à ses propres limites, n’est-ce pas là le but de toute éducation ?

Cette leçon s’applique aussi à la dernière controverse dans une institution bien de chez nous : la suspension d’une professeure de l’Université d’Ottawa pour avoir dit le mot « nègre » en classe. C’est la troisième fois en quelques mois qu’on assiste à la mise au ban, non seulement du mot maudit, mais de la personne elle-même, toutes des femmes en l’occurrence, qui aurait osé prononcer le « mot en n ». Dans le dernier cas qui nous occupe, il ne s’agit aucunement d’un possible manque de jugement ou de mauvais choix de vocabulaire. Au contraire. Verushka Lieutenant-Duval utilisait le mot délibérément afin d’expliquer comment un même vocable peut signifier à la fois le jour ou la nuit, l’affection ou le dénigrement, le bien ou le mal. Comme le mot « queer », longtemps une expression méprisante, homophobe, devenu ensuite un badge d’honneur au sein de la communauté LGBTQ, le mot « nègre » comporte lui aussi différentes interprétations, expliquait-elle.

Aurait-il vraiment fallu, comme le prétend le président du Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa, Babacar Faye, que la prof ne prononce pas le gros mot ? Qu’elle n’aille pas au bout d’une explication qui valait pourtant le détour ? De la même façon qu’il ne faudrait pas dire « pénis » ou « vagin » devant de jeunes enfants de peur de heurter leurs innocentes oreilles, il y aurait désormais, au sein même de l’université, le lieu par excellence des idées et des débats, des mots impies ou imprononçables ?

Apprendre à penser

L’Université d’Ottawa a vécu plusieurs incidents racistes et on comprend qu’elle sente le besoin de redoubler d’attention à ce sujet. Devant la discrimination en tout genre, raciste, sexiste, homophobe, la majorité des universités se montrent aujourd’hui de plus en plus vigilantes et c’est tant mieux. L’enseignement supérieur a le devoir sacré de préserver l’égalité des chances. Mais il a aussi le devoir, tout aussi sacré, de préserver la liberté pédagogique. Manifestement, ce droit-là, comme le soulignent les 579 signataires d’une lettre dénonçant les cas récents de censure, n’a pas été suffisamment défendu. En érigeant les sensibilités de certains étudiants comme une espèce de mur de Chine — « les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression », dit Jacques Frémont —, le recteur de l’UdeO discrédite la fonction d’enseignant et, surtout, indique que « le client a toujours raison ».

Cette controverse me touche tout particulièrement, étant moi-même professeure d’université depuis peu. Cette tendance à surprotéger le corps étudiant au détriment du corps professoral, à ériger des zones interdites au cœur de l’enseignement, m’inquiète. Ce que l’université fait de mieux, sa mission irremplaçable, bien avant l’accumulation de savoirs, consiste à apprendre à penser. Tout ce qui empêche ce processus est une grave entrave à sa mission.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter :@fpelletier1

37 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 21 octobre 2020 07 h 02

    On est rendus là

    Ça y est, on a inventé un nouveau terme qui ne veut rien dire: micro-agressions. Comme si on pouvait les voir sur l'âme sensible de ces pauvres étudiants racisés par la couleur de leur peau. Alors que les professeurs subissent chaque jour de véritables agressions de toutes sortes. Quelques psychologues devraient peut-être être mis à la disposition de ceux qui sont sensibles (et aveugles) à ce point et qui ne savent pas discerner que le contexte d'un mot existe. On nous entraine ainsi dans une sorte de fanatisme des mots, alors que l'on crée des maux bien plus graves, que l'on entrave le droit de s'appliquer à des études sereines et fructueuses. Tout est bon dans le cochon, et n'importe quoi pour faire réagir tous ces Blancs maléfiques que nous sommes fondamentalement, aux yeux de certains hyper-sensibles. Et il n'y aurait pas d'idéologie là-dessous ?

    • Pierre Labelle - Abonné 21 octobre 2020 10 h 08

      "Quelques psychologues devraient peut-être être mis à la disposition de ceux qui sont sensibles (et aveugles), alors il en faudrait un (psychologue) spécialement pou le recteur Frémont, car plus aveugles et insignifiant que ce dernier, il faut chercher longtemps.

    • Serge Pelletier - Abonné 22 octobre 2020 19 h 22

      M. Labelle, ce n'est pas un psychologue qu'il faut pour ce Monsieur Frémont, car un psychologue propose des entretiens thérapiques et ne peut prescrire des médicaments, ni la contention dans un centre spécialisé pour maladie mentale grave (style St-Michel-Archange ou St-Jean-de-Dieu. Mais un psychiatre, lui peut imposerde par la force (la police) la contention dans un centre psychiatrique spécialisé... et cela va "mal" avec le malade mental dans ces centres spécilalsés, un petit transfert dans un centre d'incarcération hautement sécuritaire du style Pinel. Le psychiatre est un pséciallste dans l'étude des troubles psychiatriques... Et, comme l'individu Frémont couvre pratiquement tous les symptômes qui sont décris dans le DSM (toutes éditions confondues), cela va faire une très longue période de contention, Le psychiatre qui aura cette personne comme "patient" devra lui aussi avoir consultations avec d'autres psychiatres..
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  • Raynald Collard - Abonné 21 octobre 2020 07 h 08

    Les "petits lapins" de mononc Richard?

    Vous faites ma journée, Mme Pelletier. J'avais bien hâte de vous entendre là-dessus. Vous plus que tous les autres. Nous sortons de quelques années de censure sur des personnes jugées pas assez à gauche pour notre gogauche montréalaise et "solidaire" Exemples parmi d'autres: Nadia al Mabrough, Mathieu Bock-Côté, ces 2 professeurs d'université et une journaliste de la CBC. Ironiquement vous devez vous-même aujourd'hui marcher dans ce champ de mines qu'est devenu l'enseignement universitaire. Et vous sortez pour nous dire: wow, c'est assez! C'est rendu trop loin.

    Puis-je alors vous suggérer le sujet de votre prochaine chronique: comment en est-on arrivé là? Qui sont ces petits lapins milléniaux sortis tout droit, semble-t-il du bogue fantasmé de l'an 2000? D'où viennent ces étranges phénomènes assis en face de vous qui vous suivent au mot pour vous piéger?

    • Danielle Dufresne - Abonnée 21 octobre 2020 08 h 50

      Bonjour M. Collard,
      Je ne suis pas une spécialiste ni de l'éducation ni des tendances entre les générations. Ce que je perçois depuis de nombreuses années est la technique de la zapette. Les jeunes de moins de 25 ans sont nés et ont été éduqués avec la possibilité de zapper dès que le contenu ne leur convenait plus. Les médias sociaux les met en contact avec les seules personnes qui pensent comme eux grâce aux algorythmes chéris. Les parents - ex enfants roi - les ont laissé faire tout ce qu'ils voulaient pour ne pas les frustrer et surtout ne pas provoquer les crises qu'ils étaient eux-mêmes incapables de gérer. On se retrouve avec des jeunes qui sont réactionnaires comme leurs arrières-arrières.... grands-parents de l,an 1020. Se sera très très difficile de revenir au 21e siècle. Toute notre conception de l'éducation doit être revue et corrigée au plus maudit. Bonne journée!

    • Cyril Dionne - Abonné 21 octobre 2020 08 h 59

      Vous avez raison M. Collard. Eh oui, c’est toujours difficile d’être d’accord avec Mme Pelletier (lol). Mais n’est-ce pas elle et les autres universitaires qui nous ont apporté cette rectitude politique, les "safe spaces", l'appropriation culturelle, la discrimination positive et pratiqué la culture du bannissement? La révolution mange toujours ses enfants et la boucle intemporelle se répète toujours.

      Non, la liberté des uns par rapport à la liberté des autres n’est pas un jeu compliqué lorsque la république a été fondée sur la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. Ici, on ne parle pas de république islamique. « Être forcé de sortir du confort de l’indifférence, obligé de se cogner continuellement à ses propres limites, n’est-ce pas là le but de toute éducation » et de la dissonance cognitive? La dissonance cognitive, vous savez, nous force à sortir de notre confort pour apprendre, sinon, il n'y a pas de cheminement.

      Bon, à l’Université d’Ottawa, nos fascistes du maccarthysme universitaire ont eu la tête d’une pauvre enseignante qui voulait expliquer la signification du mot nègre à ses étudiants dans un contexte pédagogique et universitaire. Quelle est la différence entre nos adeptes de la culture du bannissement et ceux qui se promenaient dans les années trente avec leurs chemises brunes? Le fascisme est le même partout et est intemporel.

      S’il y a une université qui devrait faire attention au mot racisme et discrimination, c’est bien notre tour d’ivoire d’Ottawa. Pour l’avoir fréquenté, ceux qui étaient dans les programmes francophones vivaient en ségrégation et apartheid avec les autres étudiants anglophones.

      La liberté d’expression est ce qui est le plus précieux en démocratie. Pardieu, de quelles actions illégales ou incitation à la haine parle-t-on lorsqu’on veut discuter des idées? Et, il y a toute une marge entre perdre son emploi et être critiqué, sauf pour les fascistes évidemment.

    • Léonce Naud - Abonné 21 octobre 2020 09 h 59

      Allons! La Révérende Mère du Devoir a besoin d'aide. Courons à son secours! Cotisons-nous pour lui faire cadeau d'une armure à la Jeanne d'Arc ou encore l'équipement standard des gladiatrices romaines qui insultaient un peu trop savamment César quand elles passaient devant sa tribune dans le grand Colisée! Ne lui restera plus que de se procurer quelque Saturday Night Special, un vieux glaive chipé dans un musée ou encore un très identitaire tomahawk. Avec çà, les petits lapins dans sa classe devraient brouter paisiblement ses salades.

    • Loyola Leroux - Abonné 21 octobre 2020 10 h 39

      Une piste pour comprenndre les émotions des ''Petits lapins'', réécouter l'émission ''Passe-Partout'' avec son mantra ''tous les tits amis sont bons et gentils''.

  • Michel Lebel - Abonné 21 octobre 2020 07 h 44

    Une culture d'entreprise

    Bon texte. À lire par tout administrateur d'une université; celle-ci n'est pas un Wal-Mart! Mais la culture d'entreprise domine depuis plusieurs années dans bien des universités. C'est une grave erreur. La pensée, critique ou autre, n'y est plus une ''denrée'' fréquente. Pour le ''client-étudiant'', ce qui compte avant tout, ce sont les connaissances pratiques et le diplôme.

    Michel Lebel
    Ancien professeur d'université

  • Claudette Bertrand - Abonnée 21 octobre 2020 07 h 53

    L'importance des mots

    Madame Pelletier, vous penez ici même la mesure et le sens des mots. Remarquons que ce sont les mêmes gens qui crient haut et fort qu'il y a du racisme systémique au Québec, qui s'emploient à menacer la liberté d'enseigner, à cadenasser la liberté de pensée à l'université, et si l'on n'y prend garde, à stigmatiser le discours médiatique et régir la rectitude dans tout l'espace public. L'expression "racisme systémique", tout comme celles de "nettoyage ethnique", de "génocide" etc.. doivent être employées à bon escient et être représentative de réalités historiques fortes et reconnues de tous. Sinon, nous assistons à une tentative de "putch linguistique" mené par des idéologues qui croient qu'ils sont les seuls représentants de la vertu et de la vérité, et qui sont sourd à tous dialogues. Une chroniqueuse de votre journal, disait tout récemment qu'une féministe comme vous, parce-que blanche ne peux comprendre la réalité d'une fémininste noire, que vous deviez écouter et vous la fermer. C'est aussi ce que ces gens aimerait que la société québécoise fasse "systématiquement" : se repentir et se la fermer. À quoi nous disons NON

  • Raynald Collard - Abonné 21 octobre 2020 08 h 08

    Le spot sur les étudiants maintenant

    Philippe Léger, étudiant à l'U d'Ottawa ce matin dans le JdM:

    "À Ottawa, les étudiants ont la responsabilité, le devoir même, de revenir dans la classe de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, et de soutenir les 34 professeurs qui l’ont défendue qui font maintenant les frais de commentaires désobligeants et d'une campagne de cyberintimidation.
    Nous ne sommes pas obligés d’importer la fureur polarisante et inquiétante américaine sur nos campus à nous.
    La cancel culture est la plupart du temps une chose abjecte et violente, qui, au nom du bien, compromet la mise en place d’un débat légitime. Comme ce fût le cas avec la professeure Lieutenant-Duval à Ottawa.
    La liberté pédagogique doit d’abord être portée par des étudiants ouverts au savoir, ouverts au débat.
    S’il y a un safe space à entretenir, c’est bien celui de l’université."