Le don

La pandémie fait froncer les sourcils de bien des ménages qui se trouvent à basculer du côté de la précarité. Ces ménages s’efforçaient de suivre, tant bien que mal, une ligne toute tracée, sans trop en dévier. Mais ils avancent désormais sur une corde raide. Au point de ne plus savoir sur quel pied danser.

Taux de chômage record, crise économique sans pareil, perspectives sociales plus que jamais amoindries, concentration des richesses : les signes d’un appauvrissement général apparaissent évidents pour tous. Mais après tout, peut-être pas.

Le 26 mars dernier, à l’occasion d’une de ses conférences de presse, le premier ministre François Legault s’avouait tout à la fois surpris et étonné : « J’entends des histoires qui sont inacceptables au Québec : des gens n’auraient pas l’argent pour payer la nourriture pour leurs familles. »

Ce qui surprenait, surtout, était de voir le premier ministre tomber des nues en apprenant soudain que des gens, très nombreux depuis fort longtemps, se trouvaient en situation de précarité alimentaire. Déjà, en 2016, le rapport Bilan Faim indiquait que les demandes d’aide alimentaire avaient explosé. Au Québec, en 2019, les banques alimentaires répondaient, chaque mois, tant bien que mal, à plus de 1,9 million de demandes. Rien qu’à Montréal, 12 % des familles, avant la crise de la COVID-19, souffraient d’insécurité alimentaire. Cela est loin de s’être amélioré depuis.

« On a une trentaine de banques alimentaires au Québec », observait le premier ministre en mars, en pensant, tout de suite, que la solution se trouvait de ce côté. Il promettait donc d’envoyer là « tout l’argent nécessaire ». Comme si, auparavant, tout y fonctionnait déjà rondement. Or depuis des années, tout ce monde plein de bonne volonté œuvre bien au-delà de sa capacité. L’État ne le savait-il pas ?

« La cause première de l’insécurité alimentaire est la pauvreté », m’explique Judith Barry, cofondatrice du Club des petits déjeuners. Judith Barry souligne que le Canada est le seul pays du G7 à ne toujours pas avoir de politique publique en matière de soutiens pour l’alimentation des enfants à l’école, lesquels apparaissent pourtant comme les plus vulnérables, de concert avec les personnes âgées. « On a de la philanthropie, des dons, des contributions privées qui sont vraiment formidables. Mais la base d’une politique sur laquelle on peut construire quelque chose nous manque toujours. » En temps de crise, le résultat apparaît encore plus désolant : « On est débordés. Les demandes sont devenues exponentielles. »

Depuis des années, des écoles en zones dites défavorisées se trouvaient déjà sur la liste d’attente. Il faudrait pouvoir donner à manger dans près de 1000 écoles, mais on peine déjà à en soutenir 700, affirme Judith Barry. « En ce moment, les coûts pour rejoindre les enfants sont plus grands que jamais, à cause des mesures sanitaires particulières. »

Une amie fait du bénévolat dans un centre de distribution alimentaire. Les démunis se rationnent désormais eux-mêmes, observe-t-elle, afin de s’assurer que ceux qui sont pourtant aussi mal pris qu’eux puissent recevoir, en ces temps difficiles, quelques conserves et des denrées.

Il est facile de voir dans le comportement des élus une forme de paratonnerre sur lequel reporter sa colère devant des choses semblables. Néanmoins, que peut-on penser de l’action du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale dans ces dossiers ? Depuis le début de cette pandémie, on voit Jean Boulet, l’allure toujours radieuse, se faire prendre en photo à la banque alimentaire de son coin ou d’ailleurs, n’ayant en somme à la bouche qu’un leitmotiv : soyez généreux.

Qui oserait se plaindre d’initiatives privées, fondées sur la générosité et la bonne conscience, pour soulager les misères du présent ? Nourrir ceux qui ont faim demeure un impératif moral qui permet à plusieurs de traverser les périodes difficiles attribuables au manque d’emplois bien rémunérés et au soutien inadéquat des gouvernements. Mais il est navrant de voir que la pensée d’un ministre responsable se trouve limitée à ce pré carré où la pauvreté est surtout envisagée sous l’angle de la charité plutôt que des politiques publiques.

Alors que le gouvernement vient de publier un bilan partiel d’Objectif emploi, programme par lequel il s’efforce, entre autres choses, de pousser les nouveaux demandeurs de l’aide sociale dans un « parcours d’employabilité », pratiquement aucune aide supplémentaire ne leur a été offerte, en temps de crise, pour remédier à un revenu couvrant à peine les besoins de base, dont celui de manger à sa faim. Mais voilà que ce ministre, toujours radieux, vient d’annoncer, sous le couvert de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, que les dettes à l’aide sociale seront gelées pour trois mois. La belle affaire que de repousser les noyades d’un trimestre !

Il n’en demeure pas moins que l’État fait fi d’un problème collectif pour le reporter sur les épaules d’individus déjà accablés par les nécessités du présent. Blanc bonnet, bonnet blanc : avant comme après la pandémie, ce ministre conçoit sa société uniquement à travers la nécessité d’y travailler, sans voir qu’une portion de la population n’est pas en mesure d’exister dans ce rapport forcé au travail, et sans penser que cette posture ne résout en rien des enjeux d’inégalités et de solidarité.

Penser la solidarité uniquement dans les termes, d’une part, de la générosité privée et, d’autre part, du marché de l’emploi conjugué aux besoins des entreprises, cela en revient à baisser les bras devant les dérives de ce système social qu’on admet, du coup, comme étant immuable.

En ce demi-pays, nous avons le don de croire que seule la vertu peut finir par aplanir ce qui nous dévore de l’intérieur. Et après, il s’en trouve, comme de raison, pour s’étonner que des gens aient faim.

26 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 19 octobre 2020 00 h 56

    C'est honteux!

    Je ne sais pas comment nos politiciens peuvent dormir le soir en sachant qu'il y' a des gens qui n'ont pas les moyens de manger à leur faim.
    Dans un pays aussi riche que la nôtre, ces inégalités sont inacceptables, surtout qu’on laisse faire l'évasion fiscale chez les riches qui accumulent la richesse sans payer leur juste part d'impôt. Les taxes sont le prix que l'on paye pour une société civilisée. Selon Thomas Piketty, célèbre auteur du livre, «Le capital au XXIe siècle», «il n'y a pas de toute que le modèle économique et politique en vogue depuis une trentaine d’années est un échec, y compris sur le plan économique. La concentration de la richesse entre les mains d’une minorité de privilégiés augmente les inégalités. Il maintient que «les impôts fortement progressifs, que les États-Unis et le Royaume-Uni ont maintenus pendant des décennies, lui font croire qu’on pourrait taxer à 70 %, voire à 90 %, non seulement les revenus, mais aussi les propriétés des très riches afin de financer notamment un revenu de base universel».
    https://www.ledevoir.com/economie/564709/les-inegalites-evitables-de-nos-societes

    • Jean-François Trottier - Abonné 19 octobre 2020 11 h 20

      La réalité est plus complexe que ça, Mme Alexan. Référez-vous aux pays scandinaves.

      Les impôts y sont élevés et PUBLICS. Tout le monde sait ce que vous payez. Les compagnies sont fières d'afficher leur contribution. C'est qu'on a confiance en la gestion de l'État. Est-ce le cas ici? Mmmmh?
      Pour arriver à une telle situation, il y a des conditions.
      Condition 1 : un consensus dans le pays. Pas une unanimité mais un réel consensus, pas de la contrainte, surtout "morale".
      Ça signifie, vous ne m'aimerez pas, faire de l'immigration un apport avant tout social, pas un "geste charitable". Des gens adaptables, choisis en conséquence. Des spécialistes? Parfois, mais surtout des gens qui évolueront selon l'esprit du pays. Il s'agit d'aider "nos" pauvres. Sinon on n'aide personne, jamais.
      Les structures d'accueil, très développées, doivent assurer un long suivi avec humanité.
      Dans les pays scandinaves ça a été facile : personne n'y allait! La crise des migrants, d'ailleurs, y a causé quelques difficultés.

      Condition 2 : que le grand capital soit le plus local possible. Les étrangers n'ont pas à aider le pays hôte. C'est pourquoi Parizeau a "créé" Québec inc.
      Voilà pourquoi Charest et Couillard sont de tristes imbéciles. Ils ont tout fait pour noyer Québec inc dans le capital mondial. Se servir du capital étranger, oui, mais le limiter. Exemple : l'industrie minière suédoise est un paradis fiscal, et ça marche!
      En clair il faut être nationaliste. Bien sûr il y a un risque avec le nationalisme. Il y en a bien plus sans!
      Le moins possible d'étatisation : une participation forte mais minoritaire laisse l'initiative où elle doit être.

      Condition 3 : montrer leur erreur aux ignares qui accusent les riches de tout. QS et sa prétendue "justice sociale" punitive, c'est stupide et profondément anti-pauvres! On ne crée pas une société juste en "criant contre", ni avec des promesses paradisiaques. Qu'ils se sabordent, ils rendront service.

  • Raynald Blais - Abonné 19 octobre 2020 06 h 06

    Leçon d'altruisme

    Pour une fondatrice d’un club de distribution des générosités citoyennes, corporatives et gouvernementales, la pauvreté peut paraître la cause première de l’insécurité alimentaire. S’il n’y avait pas de pauvreté, il n’y aurait pas d’insécurité alimentaire. De la même façon, pour un journaliste d’un organe libéral, la faiblesse des actions du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale et l’innocence d’un premier ministre face au problème peuvent paraître d’importantes causes empêchant de résoudre cette insécurité alimentaire. S’il y avait de solides ministres, elle diminuerait et peut-être (peut-être) disparaîtrait.
    Peut-on conclure que la pauvreté et le type de ministre sont des causes au-delà desquelles il n’y en a pas d’autres? Non, car ces causes soulignées par l’une et l’autre sont également des effets d’autres causes. D’ailleurs, il est convenu que la concentration de la richesse en peu de mains comme dérive du système social peut être vue comme un facteur aggravant le problème. Malheureusement, la militante généreuse et le chroniqueur humaniste s’abstiennent d’accuser le système économique tant leur existence semble en dépendre.

  • Rose Marquis - Abonnée 19 octobre 2020 06 h 41

    Seule la vertu...

    Au début de l'année, avec un très bas taux de chômage, il était facile d'oublier ''la pauvreté'', masi en ces temps de pandémie une réflexion sérieuse de notre souriant ministe est plus que nécessaire... À suivre.

  • Julien Thériault - Abonné 19 octobre 2020 07 h 28

    Surprise ?

    « J’entends des histoires qui sont inacceptables au Québec : des gens n’auraient pas l’argent pour payer la nourriture pour leurs familles.»

    Cela dit tout sur les gens que cet homme entend d'habitude. Sûrement plus les lobbyistes de GNL Québec, par exemple, que les administrateurs de banques alimentaires. Il croit probablement que « les bonnes jobs payantes » que vont daigner consentir les dirigeants de grandes entreprises, après s'en être mis plein les poches vont suffire à éliminer le problème.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 octobre 2020 07 h 55

    La bulle politique de la CAQ, comme celle des Libéraux auparavant, a besoin de s'ouvrir les yeux!

    Nous avons connu les magouilles libérales de J. Charest, puis celle des docteurs dont un ministre de la santé dont on en mesure aujourd'hui l'irresponsabilité tellement que des actions suivront pour en évaluer les faits exacts. Faire de la politique n'est pas qu'un risque d'un emploi temporaire, surtout quand il y des responsabilités en jeu! Cet état lamentable dans les maisons des aînés n'est pas digne d'un gouvernement auprès des plus vulnérables!
    Aujourd'hui, c'est le PM François Legault qui, dans la bulle de la CAQ, découvre comme son prédécesseur, Philippe Couillard, que de nombreux citoyens sont dans la misère et que ça prend de l'argent pour tout, dont la nourriture! Vivre richement dans une bulle dorée et opaque est bien loin de maîtriser la situation comme il voudrait nous le faire croire pendant ses longues litanies! Comme son ministre Jean Boulet, ils paradent pour la cause, sans oubier le plus important, mettre en évidence la CAQ dont la visibilité emprunte toutes les issues, bonnes ou mauvaises, De la réserve, moins d'arrogance, serait plus approprié pendant que la pandémie continue sur sa lancée! Ce n'est le moment de sourire à la moindre occasion pour donner le change que ça va bien! Les leurres c'est bon pour les canards et les oies, mais pas pour les ouailles du Québec! L'économie est une chose, la vie des citoyens en est une autre encore plus importante!