L’évaluation au temps de la COVID

Le messager — Madame, il est marié à Octavie.

Cléopâtre — Que la peste la plus contagieuse t’atteigne !

Le messager — Madame, de la patience.

Cléopâtre — Que dis-tu ? Sors d’ici, horrible scélérat ! [Elle le frappe] Ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes ; j’arracherai tous les cheveux de ta tête. Tu seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l’eau salée ; tes plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.

Le messager — Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je n’ai pas fait le mariage.

— Shakespeare, Antoine et Cléopâtre

Êtes-vous compétent en docimologie ?

Moi non plus.

Pour rappel, la docimologie est l’étude de la notation, des épreuves et des évaluations.

Vous pouvez m’en croire : le sujet devient vite complexe. Mais comme c’est toujours le cas, s’y posent à l’entrée de ces incontournables questions conceptuelles dont raffolent les philosophes. Je m’y suis donc un peu frotté pour cela. Et ce que j’ai appris m’invite à bien modestement suggérer quelque chose à propos des débats et discussions en cours sur l’évaluation.

Mais d’abord un mot sur ceux-ci.

Des demandes du milieu

Des acteurs du monde de l’éducation réclament en ce moment, pour les uns, et c’est notamment le cas de la Fédération des syndicats de l’enseignement, un bulletin allégé cet automne, ce qui permettrait aux enseignants de consacrer un temps plus productif aux apprentissages des élèves ; pour les autres, par une pétition, que les évaluations ministérielles obligatoires et uniques soient annulées pour l’année scolaire 2020-2021.

On peut sans mal comprendre ces demandes et sympathiser avec les demandeurs. C’est que l’année scolaire en cours n’est en rien ordinaire. Pire encore : pèse sur elle de tout son poids la fin de l’année scolaire précédente qui a été, elle aussi, hors de l’ordinaire. En un mot : tout le monde dans le milieu scolaire, élèves compris, vit des heures tragiques et angoissantes qui peuvent justifier ces demandes.

Je voudrais toutefois, bien modestement, n’étant pas un expert, avancer une suggestion en faveur de laquelle j’invoquerai une idée de l’évaluation qui me semble aussi juste qu’importante.

Ce que signifie évaluer

L’évaluation est un sujet à prendre au sérieux. C’est d’abord parce qu’enseigner veut dire avoir l’intention de faire apprendre : qui a véritablement cette intention voudra savoir s’il y est ou non parvenu et, si oui, dans quelle mesure. On pourra alors faire les changements qui s’imposent, le cas échéant.

Quand il est question d’évaluation, ce dont on entend parler le plus souvent, c’est de distinctions comme celle entre évaluation sommative (ça donne des points qui comptent !) et évaluation formative (ça ne compte pas !), ou des indispensables propriétés d’un instrument de mesure, comme sa validité ou sa fidélité. Ce sont bien sûr là des choses importantes, mais à condition de se rappeler, et de prendre en compte ceci, qu’une évaluation est un outil permettant de faire des inférences, autrement dit de tirer des conclusions, sur une question, sur un sujet, et ceci, pour une population donnée. On pourra, grâce à une évaluation, tirer des conclusions quant à ce que sait un élève ; ou quant à ce qu’on devra corriger en recommençant à lui enseigner ; ou quant aux rétroactions à faire à qui de droit ; ou quant à la valeur de telle méthode d’enseignement ; et ainsi de suite.

Ce sont ces conclusions, la manière dont on les atteint et l’usage qu’on en fera qui comptent ; c’est cet usage qui décide si une évaluation est formative ou sommative ; et c’est par cela qu’on pourra décider si une évaluation est ou non valide.

Modeste proposition

Si, comme je pense qu’on devrait le faire, on admet ce qui précède, il me semble raisonnable de vouloir apprendre des tas de choses relativement à ce qu’on vit ou aura vécu dans la présente situation, qui durera d’ailleurs personne ne sait jusqu’à quelle date. Mieux : il me semblerait très déraisonnable de laisser passer cette occasion d’apprendre ce que nous aurons jugé pertinent de tenter d’apprendre.

Les sujets sur lesquels on tenterait par des évaluations de faire des inférences sont très nombreux, mais je pense qu’on pourrait en profiter pour chercher à savoir quelles réponses ont été les plus efficaces ; ce qui a fait obstacle à leur mise en œuvre ; comment ont réagi les élèves devant telle ou telle manière de procéder. Et bien d’autres.

Il faudrait pour cela imaginer des instruments de mesure et préciser les usages qu’on voudra faire des inférences qu’ils devraient autoriser à faire. Comme je l’ai dit : je ne m’y connais pas assez pour me risquer à avancer des pistes sur tout cela. Mais je suis persuadé que nous ne devrions pas manquer cette occasion, avec la collaboration de tout le monde et dans un esprit de collaboration, sans jugement ni sanctions.

Certes, on trouvera sans doute des choses désagréables pour certains, voire pour tout le monde, dans ce qu’on apprendra.

Mais il ne faudra pas blâmer l’évaluation, qui pourra, avec raison, nous rétorquer, comme le messager à Cléopâtre : « Je vous apporte ces nouvelles, mais ce n’est pas moi qui les ai faites. »

8 commentaires
  • Lionel Leblanc - Abonné 3 octobre 2020 07 h 22

    Bravo M. Normand Baillargeon pour votre réflexion aussi pertinente qu'éclairante sur l'évaluation!

    En lisant vos commentaires, j’en déduis que, avant de se lancer plus avant dans les principes et les techniques de la docimologie, il faut d’abord savoir pourquoi il est nécessaire d’évaluer. Le malheur veut que, bien souvent, certains confondent évaluation et apprentissage. Cela se manifeste par des énoncés semblables à ceux-ci : «l’évaluation ne doit pas se faire au détriment du temps consacré à l’apprentissage» ou, encore, «en ces temps troubles, il est suggéré d’alléger l’évaluation afin de ne pas démotiver les élèves».
    De telles allégations ne sont pas plus justifiées que de conseiller, en cas de pénurie de pompiers, de s’attarder à boucher tous les interstices d’un édifice à l’intérieur duquel fait rage un incendie afin qu’on ne puisse voir la fumée qui s’en dégage.
    Dans l’éducation, l’évaluation fait partie intégrante de l’apprentissage. Bien entendu, puisqu’il n’y a pas de voie royale ni pour apprendre, ni pour évaluer, il n’est pas question ici de donner des recettes magiques pour bien enseigner et bien évaluer.
    Par ailleurs, pour ceux qui voudraient en savoir davantage sur ce qui m'anime, je vous réfère à une conférence que j’ai donnée dans l’année qui a suivi le début de ma retraite de l’enseignement collégial à la demande d'anciens collègues. On y trouvera suffisamment de matière pour se faire une bonne idée de ce qu’est l’évaluation dans le domaine scolaire. Le lien pour y accéder est

    https://mobile.eduq.info/xmlui/bitstream/handle/11515/17472/729562_leblanc_granby_2003.pdf?sequence=1&isAllowed=y

    Incidemment, je ne suis pas un «vrai professeur» comme certains de mes détracteurs —dont la Direction de mon ancien cégep—l’affirment. En effet, c’est par accident que j’ai quitté la pratique du génie (électrique). Mes méthodes d’analyse reposent sur des modèles mathématiques inconnus dans l’univers de l’enseignement. Ce sont de tels modèles qui font que les avions ne tombent pas trop souvent et que, habituellement, les édifices ne s'écroulent pas toujours.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 octobre 2020 13 h 02

      M. Leblanc, la plupart des méthodes d’analyse qui reposent sur des modèles mathématiques sont inconnues dans l’univers de l’enseignement parce qu’elles ne cadrent pas très bien avec l’idéologie dominante en éducation, celle du constructivisme. Que voulez-vous? L’enseignement explicite est le plus approprié dans l’acquisition des connaissances par l’apprenant mais il est en opposition avec les gourous et les adeptes du constructivisme.

      Oui, l’évaluation formative est très importante parce qu’elle sert à peaufiner notre enseignement en tandem avec l'évaluation diagnostique du début de l'année même si elle ne compte peut-être pas aux yeux des parents. Elle n’en demeure pas moins indispensable à l’école. L’évaluation sommative est la dernière étape dans la vérification des connaissances et des compétences acquises par les élèves. Tous les pédagogues savent qu’il faut donner à l’élève des occasions multiples et variées d'évaluations afin de pouvoir rejoindre tous les styles d’apprentissage des élèves. Sinon, comment pouvez-vous mesurer les connaissances et la compréhension qui est la construction du savoir propre à la matière? Comment pouvez-vous mesurer les habiletés liées aux processus de la pensée critique et de la pensée créative? Comment pouvez-vous mesurer la compétence communicative et la transmission des idées et de l’information selon différentes formes et divers moyens? Comment pouvez-vous mesurer la mise en application des éléments à l’étude et des habiletés dans des contextes familiers, leur transfert à de nouveaux contextes ainsi que l’établissement de liens?

      Ceci dit, l’Ontario a annulé ses tests standardisés pour l’année scolaire en cours. La raison est plus qu’évidente puisque les enseignant.e.s ne pourront probablement pas couvrir la moitié de la matière à l’étude sans oublier les mois perdus de l’année dernière. Or, dans ce contexte, il est plus qu’évident que le bulletin soit allégé, sinon on risque de se mentir à soi-même et aux élèves.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 3 octobre 2020 07 h 55

    Les examens ministériels de fin secondaire, prévus en janvier prochain, seront-ils maintenus?

    Le chroniqueur écrit : « pour les autres, par une pétition, que les évaluations ministérielles obligatoires et uniques soient annulées pour l’année scolaire 2020-2021. »

    On sait que, au Québec, à la fin du secondaire, il y a des examens uniformes du Ministère dans plusieurs matières.Les résultats à ces examens comptant pour 50% dans l’évaluation finale. Des examens en juin dans toutes les matières obligatoires pour le diplôme; certains examens en janvier.

    D’abord,des examens ministériels sont prévus en janvier prochain, selon la procédure normale, dans certaines matières, en secondaire 4 et 5. http://www.education.gouv.qc.ca/enseignants/refere Or, dans plusieurs cas, il s'agit d'un examen de reprise: dans ce cas, ce n'est que la note de l'examen qui compte.

    On se rappelle que, tôt au printemps, le Ministère a annulé les examens ministériels de fin secondaire. Suite à cela, les résultats finals au bulletin sont devenus officiels.

    Et les écoles secondaires ont été fermées. Les échos que j’ai eus dans le système, au public : les cours à distance ont été plus ou moins suivis,ce printemps, étant donné que les élèves ont su tôt qu’Il n’y avait pas d’examen final du Ministère.

    Qu'arrivera-til avec les examens prévus en janvier prochain? Puisque, jusqu'à date, les jeunes vont à l'école? Et les élèves seront-ils prêts?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 octobre 2020 12 h 29

      Il faut rappeler que cette question des examens ministériels uniformes est typique du Québec. Cela n’existe pas en Ontario. Prenons un exemple : histoire secondaire 4. L’élève doit l’avoir réussi ce cours pour obtenir son DES(Diplôme d’Études Secondaires). En situation *normale*, la note à l’examen final compte pour la moitié et la note du bulletin pour la moitié. Cependant la note du bulletin peut être modérée : si la moyenne de la classe au bulletin de l’école est inférieure de 10% à l’examen du Ministère, la note de l’école va être modérée d’à peu près autant, en tenant compte de l’écart type. Donc l’examen final sert à vérifier si les connaissances étaient adéquates.

      Or, en juin dernier, le Ministère a dû annuler ces examens. Annulera-t-il ceux de janvier? Ça reste à voir. Les écoles seront-elles ouvertes en janvier?

      Je sais que, dans les écoles de la région, les profs, de la maternelle à la fin du secondaire, ont été préparés à être capables de se revirer à l’enseignement à distance en moins de 24 heures.

  • Réal Gingras - Inscrit 3 octobre 2020 11 h 04

    évaluation et lecture

    Parlons d'une évaluation qui ne devrait pas disparaître;
    le Savoir lire. Tout d’abord, cet extrait du document : APPRENDRE
    À LIRE POUR LES 2-12 ANS de l’Association française pour la lecture.

    «L’évaluation est souvent un problème mal posé dans la mesure où elle est davantage en rapport
    avec l’angoisse des enseignants qu’avec la réalité de l’apprentissage. Aussi lui voit-on communément prendre la forme d’une mesure des mécanismes alphabétiques au détriment d’une information sur les pratiques effectives de lecture de l’enfant. Sans entrer dans le détail, rappelons l’importance d’une évaluation formative portant réellement sur le savoir lire donc explorant simultanément au moins trois dimensions : - le niveau des
    techniques mises en œuvre , indirectement mesuré par les paramètres de vitesse et de com -
    préhension sur un texte de lisibilité connue - les stratégies utilisées pour se repérer dans
    des écrits complexes ( livres documentaires , journaux , etc .) - le champ des écrits sociaux
    connus et effectivement pratiqués»

    Depuis quelques années, les enseignants n’ont plus une image précise de la capacité que peut avoir un élève à lire par lui-même et, par le fait même, à donner le sens désiré au texte lu.

    Lors de la passation d’un examen de lecture sommatif, mettons pour des élèves de 6e année, le prof fera au préalable oralement ce qu’on appelle une mise en situation expliquant ce qu’il va se passer dans le texte qu’ils vont lire. Il explique le contenu de ce qui s’en vient puis ils explique toujours oralement les questions qui vont suivre. Est-ce une véritable évaluation du savoir lire?

    Comment fait-on pour identifier les bons lecteurs des moins bons? Quelle serait le résultat d’une véritable évaluation en lecture si le prof ne faisait pas de mise en situation?

    Il est impossible par cette approche de véritablement connaître les élèves qui sont autonomes en lecture.

    Il faut évaluer l'essentiel. Les élèves savent-ils lire en sortant de l'élémentaire?

  • Loyola Leroux - Abonné 3 octobre 2020 18 h 08

    La nature humaine ne changera pas, épidémie ou pas !

    Félicitation pour votre belle référence à Shakespeare. C’est de plus en plus rare dans nos journaux, qui combattent religieusement l’élitisme. Ne risquez-vous pas d’etre critiqué en valorisant un ‘’vieil homme blanc’’ ?

    La Covid fait la vie dure à la gauche, n’est-il pas camarade Baillargeon ?

    Vieil observateur des humains, enseignent dans un cegep francophone, responsable des cours de philosophie à distance de 2000 à 2006, éducateur dans un Centre jeunesse anglophone, animateur scout et huit fois grand-père, j’ai comme opinion, que la pandémie ne changera rien au QI moyen des Québécois.

    Dans les années 1970, la gauche voulant prendre le pouvoir, critiquait ‘’L’école capitaliste en France’’. Les sociologues comme Beaudelot et Establet et Escandre ici, avaient ‘’fait des recherches’’ et publiaient les fameuses données probantes : d’une génération à l’autre 95% des jeunes ne changeaient pas de classe sociale, 80% des fils d’agriculteurs et 80% des filles d’institutrices suivaient les traces de leurs parents. Je suis optimiste – et tanné de ces penseurs qui font peur aux jeunes – et je suis convaincu que l’enseignement, à distance ou pas, ne changera rien à notre réalité. Une étude datant de 1975, notait que 90% des étudiants du cegep maintenait la même moyenne qu’au secondaire. Pourquoi nos ‘’chercheuses qui cherchent,’ ne renouvellent-elles pas ces études pour 2020 ?

    Vous appuyez un syndicat des plus militants, la FAE. Imagions un peu que les examens ministériels obligatoires soient maintenus et que les résultats ne varient pas en les comparant avec les 5 dernières années. Quelle surprise ! Vous parlez du ‘’temps plus productif’’, permettez-moi de vous faire remarquer que cette notion de productivité appartient au monde des PME que vous avez critiqué !!!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 octobre 2020 20 h 38

      80% des fils d'agriculteurs ne suivent plus les traces de leurs parents, ça fait belle lurette. C'est un des TRÈS gros problèmes en agriculture: la relève!. En 1986, j'ai rencontré en entrevue, parb curiosité, une douzaine d'élèves de secondaire 4 et 5 de mon école; des fils d'agriculteursé. Aucun n'avait répondu, par l'affirmative, à ma question:"Actuellement, est-ce que tu prévois prendre la relève de tes parents?". En agriculture, les gros mangent les petiits. D'où la difficulté de la relève!

      Quant au 80% des filles d'Institutrices, je suis convaincu que ce n'est plus vrai. A l'époque de cette affirmation, les filles n'allaient pratiquement pas à l'université.....qui était une affaire de mâles. Elles allaient soit dans l'enseignement, soit comme infirmères...ou comme religieuses. Maintenant, elles y sont en majorité, dans presque toutes les facultés. A l'École de médecine vétérinaire, notamment,les filles sont en majorité. Nos jeunes médecins sont, de plus en plus, des femmes. Alors que, dans le systère scolaire(maternelle,primaire et secondaire), il manque de plus en plus, de profs. La profession est moins attirante que naguère.

      « Les hommes ne représentent plus que 42 % des étudiants universitaires. Ils sont minoritaires dans 9 des 10 grands champs d’études universitaires, incluant les sciences pures. »
      https://www.journaldemontreal.com/2019/12/18/quelle-place-pour-les-problemes-des-hommes

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2020 09 h 58

      Re: la relève en agriculture

      Je viens d'une région rurale. A la fin des années 50, la municipalité, où je suis né, comptait une soixante d'agriculteurs; la plupart producteurs laitiers.En 2020, on y compte un producteur laiteur. La plupart des fermes ont été vendues à des entreprises qui pratiquent l'agriculture industrielle.Il y a quelques fermettes dont les propriétaires sont des néo ruraux.Mais, clairement, les fils et les filles des agriculteurs n'ont pas suivi les traces de leurs parents. Sauf que la démocratisation du système d'éducation a permis à ces jeunes de se scolariser.

      Oui, dans la région, il y a eu quelques jeunes qui ont pris la relève.Mais,c 'est immensément loin du 80%.