La méchanceté est un prétexte commode

Au téléphone, Nathalie Stake-Doucet, présidente de l’Association québécoise des infirmières et des infirmiers, ne mâche pas ses mots : « On a toutes été témoins de racisme quelque part dans le réseau de la santé », me dit-elle au lendemain de la mort de Joyce Echaquan sous une pluie d’insultes racistes à l’hôpital de Joliette. « J’ai travaillé à l’urgence, en psychiatrie et oui, il est arrivé que je contribue au racisme systémique », admet Mme Stake-Doucet. « Lorsque je ne suis pas intervenue pour défendre un patient. Lorsque je n’ai pas décelé un commentaire empreint de préjugés. On a toutes une part de responsabilité, même si on n’était pas à Joliette ce soir-là. »

Un incident du genre, ça ne sort pas de nulle part. Impossible de l’interpréter comme un événement aberrant qui assombrit un tableau autrement sans tache. Car si le racisme ne se manifeste pas toujours de façon aussi grossière et décomplexée, il teinte les pratiques dans le réseau de la santé, qu’on veuille l’admettre ou non, et même sans mauvaise intention.

Amélie Perron, professeure agrégée en sciences infirmières à l’Université d’Ottawa et coprésidente de l’Observatoire infirmier, fait un constat similaire. Le cas présent est frappant, m’explique-t-elle, mais le racisme opère aussi de façon sournoise. « La fréquence à laquelle on va voir un patient dans le besoin, par exemple, ou alors le fait d’éviter certains patients ». Ou encore lorsqu’on minimise les symptômes des patients autochtones, ou qu’on présume qu’ils ont des problèmes de consommation. La relation de confiance entre les Autochtones et le système de santé est sans cesse mise à l’épreuve au Québec.

Les biais dans les institutions

Le rapport de la commission Viens est d’ailleurs très clair à ce sujet. On y écrit, noir sur blanc, que « les voix entendues sont assez nombreuses pour affirmer que beaucoup de membres des Premières Nations et les Inuits ne se sentent pas en sécurité lorsque vient le temps de mettre leur santé entre les mains des services publics ». Quiconque l’ayant lu ne peut pas s’étonner de ce que l’on déplore aujourd’hui. Encore moins un gouvernement qui prétendait avoir pris ce rapport au sérieux.

On ne peut pas imputer la mort de Joyce Echaquan à la méchanceté d’une seule personne. Il ne faut pas brandir cette infirmière comme épouvantail pour éviter de poser un regard critique sur les biais, conscients ou inconscients, à l’œuvre au sein des institutions. « Pour qu’une infirmière se soit rendue là, il faut qu’elle ait été nourrie par des collègues », dit Nathalie Stake-Doucet. Ne serait-ce que par omission. Joyce Echaquan a crié à l’aide. On lui a prescrit de la morphine en dépit de ce que disait son dossier médical. L’infirmière sur la vidéo n’était pas seule sur le terrain. Pourquoi personne n’est intervenu ? « C’est la question qu’il faut se poser comme professionnels, car le problème est là », tranche Stake-Doucet.

Sauf qu’on n’y est pas tout à fait. Il a fallu deux jours pour que l’Ordre des infirmières publie un communiqué timoré, intitulé « Des soins de santé respectueux et humains pour tous » avec, en sous-titre seulement, « L’OIIQ dénonce le racisme dont a été victime Joyce Echaquan. » Une réaction jugée insatisfaisante. « Je m’attends à ce qu’un ordre professionnel soit capable de prendre une position très claire, pas une position prudente et peureuse. L’OIIQ devrait avoir un message beaucoup plus fort et rassurant pour les communautés racisées », lance Amélie Perron, soulignant que la réaction est tellement plus forte lorsque, par exemple, un enfant blanc passe entre les mailles de la DPJ…

Des siècles de pratiques coloniales et racistes

D’accord, mais pourquoi faudrait-il faire porter aux infirmières — elles-mêmes sans cesse malmenées par des décisions politiques méprisantes — des siècles de pratiques coloniales et racistes en santé ? Après tout, les infirmières elles-mêmes ont historiquement été soumises à des conceptions patriarcales de la médecine et traitées comme des subalternes, ce qui se reflète encore dans le traitement qu’on leur réserve.

Peut-être parce que les infirmières sont un pilier du réseau de la santé. Ce sont les professionnelles les plus nombreuses et les plus proches des patients. Elles peuvent donc agir soit comme une courroie de transmission pour le racisme systémique ou, au contraire, comme une force pour transformer les pratiques. Pour Amélie Perron, les infirmières doivent être conscientes du rôle qu’elles peuvent jouer : « À cause de notre position dans le réseau, on devrait être encore plus sensibles à ça qu’un médecin ou qu’un gestionnaire, notamment parce qu’on subit aussi du mépris. » Quelque chose, oui, comme une expérience commune de l’oppression, qui peut servir de base pour changer les choses.

Mais la première étape, c’est de reconnaître qu’un problème existe et qu’il ne se limite pas aux inconduites de quelques individus. « Il faut s’engager à arrêter d’être complice, dit Nathalie Stake-Doucet. Comment espérer que nos concitoyens autochtones nous fassent confiance lorsque, même après un événement explicitement raciste, les organisations infirmières se contentent d’offrir leurs condoléances à la famille ? » La crise de confiance est profonde. Et elle s’aggrave chaque fois qu’on hurle sur toutes les tribunes que le racisme systémique n’existe pas, qu’il n’y a rien d’autre que de rares individus hostiles, même lorsqu’on a sous les yeux la preuve du contraire.



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