Coup de massue pour la culture

Le coup est tellement dur pour le milieu culturel qu’il n’en avait pas prévu l’ampleur. Après tous les efforts qu’il a déployés afin de répondre aux normes sanitaires, voilà que les portes du spectacle se ferment à nouveau pour 28 jours dans nos zones rouges. Et comment ne pas craindre d’éventuelles prolongations ? Si la seconde vague frappe aussi durement que prévu, on entrevoit la saison d’automne menacée, et celle de l’hiver peut-être. Vraie catastrophe pour un univers fragilisé de toutes parts, en timide reconquête d’un public effrayé.

Il fallait mesurer l’étendue des mesures appliquées dans son champ depuis l’assaut de la COVID-19. Tous ces spectateurs disséminés dans les salles et les musées sans contact entre eux, les mains lavées, les masques portés lors des déplacements. Du côté des arts vivants, tant d’interprètes éloignés les uns des autres, en solo plus souvent qu’à leur tour…

Difficile de ne pas crier à la prise d’otage de la culture dans une partie jouée et perdue hors de sa cour. Car les contaminations ne venaient guère du monde des artistes. Nos dirigeants montraient plutôt du doigt les fêtes privées, les bars à karaoké (fermés), certains bars, les réunions éclatées en pleine nature.

Durant ce temps, cinémas, théâtres, salles de spectacles, galeries, musées, bibliothèques jouaient les élèves modèles et imaginatifs. Les voici tout de rouge arrosés. L’annonce du premier ministre François Legault lundi soir a sonné, frustré ou découragé plus d’un acteur du milieu. Certains, tout comme les restaurateurs qui s’étaient ajustés, ne s’en relèveront pas. Les petits surtout. Et ce, même si le gouvernement entend compenser (quand et comment ?) les pertes subies. Ça se construit à long terme, un lien d’attache avec le public. De plus en plus ténu, celui-là…

À géométrie variable

Toute personne douée de raison comprend pourtant à quel point l’heure est grave. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. On voit la vague des contaminations remonter. Des sacrifices, il faut en faire. Mais des facteurs économiques jouent ici pour les uns, non pour les autres. Reconfinés dès jeudi de facto mais pas officiellement, les Québécois des zones rouges. Reste que, si chacun demeure au foyer sauf pour travailler ou pour étudier, elle ne roulera pas fort, cette économie-là. Comment résoudre la quadrature du cercle ? Les enfants asymptomatiques des écoles ouvertes peuvent contaminer leurs parents plus que les spectateurs des salles, des bibliothèques et des musées sans contacts entre eux. Une logique gouvernementale semble égarée dans une série de mesures à géométrie variable, en ces temps durs aux horizons bouchés.

L’État québécois veut se donner les moyens de mettre au pas les séditieux, en étendant sa marge de manœuvre aux rassemblements tous azimuts. Jusque dans des sphères non radioactives. Et c’est là que le bât blesse. Car les centres commerciaux demeurent ouverts, comme les boutiques avec pignon sur rue. Pourquoi nous et pas eux ? demandent des voix qui se sentent sacrifiées sur l’autel où dansaient les délinquants. Rien pour améliorer le climat social. Tout pour se regarder comme chien et chat.

La saison d’automne avait été retardée sur plusieurs scènes. C’est au début d’octobre que des pièces de théâtre, des concerts, bien des films québécois prenaient leur vraie lancée. Un mois si riche, désormais effacé. Misère !

Bien sûr, les institutions culturelles qui privilégiaient des spectacles en partie dématérialisés s’en tireront mieux que les autres, comme le TNM ou l’Orchestre Métropolitain. Elles sauveront ce volet de diffusion tout en sacrifiant leurs prestations en salle. De quoi décourager les arts vivants de miser à long terme sur la chimie avec le public. Des changements de cap seront là pour durer sous des habitudes de consommation modifiées. C’est écrit dans le ciel.

Les grands rendez-vous ayant opté pour la formule hybride, comme le Festival du nouveau cinéma et Juste pour rire, n’auront lieu qu’en ligne. Encore heureux d’avoir une plateforme pour s’y déployer. D’autres s’écrasent d’un seul coup. Les tournages et les captations peuvent toujours rouler. On s’en félicite. Mais le monde fourmillant des arts se voit réduit au rôle de fournisseur de matériel pour les télés, les sites et les plateformes, ultimes refuges de l’art et du divertissement dans un horizon tout en ondes propagées.

Pas de crainte ! Le milieu culturel suivra les directives de la Direction de la santé publique, comme au printemps. Cette fois, en faisant le pari d’une parenthèse de 28 jours, malgré ses doutes tout plein la tête. Ce n’est pas dans leurs rangs que fleurit la délinquance. Les artistes et les patrons de salle vont s’exécuter avec le sentiment d’être floués. Ils s’étaient tant entraînés, voyez-vous, pour devenir des champions de cordée. À quoi bon ? se demandent-ils soudain. Y’a pas de justice, allez !

9 commentaires
  • Francois Ricard - Abonné 30 septembre 2020 05 h 21

    En premier lieu, une bonnedéfinition de la situation

    En France,92 % des personnes atteintes d’une forme grave de Covid sont en réanimation et ont plus de 65 ans. Les 8 % restants correspondent à des patients qui ont des facteurs de comorbidité.Qu’en est-il ici au Québec?L’état se doit de protéger les plus faibles Les mesures mises en place pour le faire ne devraient pas, dans la mesure du possible, causer un trop grand tort au reste de la société.Il faut certes limiter la propagation dans la population la plus faible. Faute de vaccin et/ou de médication adéquate, c'est le seul moyen à notre disposition.Mais le gouvernement prend-il les bons moyens pour protéger les faibles tout en n’affaiblissant pas les forts?

  • Louise Collette - Abonnée 30 septembre 2020 08 h 46

    Pas surprise

    Incultes.
    Mais je ne suis pas étonnée, plutôt désolée.
    Les musées, théâtres et cinémas qui agissaient dans les règles de l'art ne méritaient pas ce coup de Jarnac.
    Je m'en souviendrai.

  • Robert Bissonnette - Abonné 30 septembre 2020 09 h 23

    Coup de massue dans le milieu culturel

    Moi aussi je trouve injuste cette fermeture du milieu culturel. J'étais tellement contente d'aller au théâtre samedi dernier. Et je planifiais aller au cinéma. Que nous reste-t-il comme divertissement? On ne peut même pas voir nos enfants. J'ai bien hâte que la vie normale reprenne ses droits.
    Nicole Gagné abonnée

  • Pierre Samuel - Abonné 30 septembre 2020 09 h 24

    Où se cache la ministre Roy des Affaires dites < culturelles > ?

    Parfaitement d'accord avec vos propos, Mme Tremblay. Il s'agit effectivement d'une insulte flagrante envers le milieu culturel qui fut assurément chef de file dans le respect des mesures sanitaires. Il s'agit d'avoir fréquenté, un tant soit peu, les cinémas et autres rares salles de spectacles ces dernières semaines pour constater de visu les efforts déployés.

    Curieux de savoir si la ministre des Affaires culturelles, Mme Nathalie Roy elle même, ou un(e) autre de ses collègues ont osé franchir les portes d'une de ces salles lors de cette même période ?

    On voudrait annihiler définitivement la culture qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Absolument scandaleux !

  • Vincent Collard - Abonné 30 septembre 2020 11 h 26

    Religion 25, Culture 0

    Les églises et autres lieux de culte (pointés du doigt plusieurs reprises au printemps) demeurent ouverts et on y permet les rassemblements de 25 personnes.

    Les lieux de culture (où les règles ont été suivies avec un zèle exemplaire) sont fermés.

    On se souviendra de la CAQ comme du digne successeur de l'Union Nationale, dont le «cheuf» affichait une complaisance ostentatoire à l'égard du clergé, et un mépris tout aussi ostentatoire à l'égard des «joueurs de piano».