Le ciel est bleu comme une orange

Sur ciel d’apocalypse, les vaches de l’Oregon attendent de finir en burgers, sur le gril ou dans les pâturages.
Photo: Deborah Bloom Agence France-Presse Sur ciel d’apocalypse, les vaches de l’Oregon attendent de finir en burgers, sur le gril ou dans les pâturages.

Il y a bientôt un an (vous vous souvenez, dans le monde d’avant ?), nous marchions derrière Greta pour sauver Gaïa. Un demi-million de Québécois armés d’espoir, suivant une jeunesse parachutée dans la bêtise d’un siècle insatiable.

Cette semaine, à Montréal, le ciel avait revêtu une légère voilure corail, fumées sans feu charriées par les grands vents venus du brasier de l’Ouest. De ma fenêtre, j’entendais aussi le son caractéristique des souffleuses à feuilles, cet emblème bruyant de notre crétinerie à combustion rapide. Un an après Greta, le mouvement environnemental se cache pour mourir. Portés par l’urgence d’une pandémie, nous traitons un AVC sur un patient déjà atteint de cancer du poumon. Le cancer attendra.

Et la grande majorité des gens ne font pas le lien entre l’AVC (sa prévention) et le cancer. C’est la beauté de cette histoire de santé planétaire : on recrute des pompiers alors qu’il faudrait aussi enfermer les pyromanes à double tour. Le pneumologue est au chevet d’un patient qui fume comme un pompier (une expression désormais désuète, ils sont trop occupés).

Cet automne, non seulement les incendies anéantissent la faune, la flore et les humains, mais ils dévorent des centaines de milliers d’hectares de terre (400 000 en Oregon, trois fois plus en Californie à cette date). L’ONU manque de noms pour baptiser les ouragans trop nombreux désormais. Ils distribueront des lettres d’alphabet grec, alpha, bêta, gamma, etc. By the way, l’air plus chaud contient plus d’humidité. Ceci explique cela. Et nous avons vécu quatre canicules cet été à Montréal, dont le mois de juillet le plus chaud depuis 1921.

La question qu’j’me pose tout l’temps:

Mais que feront nos enfants

Quand il ne restera rien

Que des ruines et la faim?

 

Le Fonds mondial de la nature (WWF) révélait la semaine dernière que les populations de vertébrés ont chuté de 68 % sur la planète depuis les années 1970. 68 %, de mon vivant !

Vous me direz : quelle importance, un ciel crème caramel, moins de chimpanzés et quelques palmiers secoués, pourvu qu’on ait accès à des capsules Nespresso et à du chocolat Lindt 78 %.

Sauf que tout est dans tout. Même Bolsonaro est dans votre capsule Dulsao corsé.

Nous sommes cuits

Je viens de me taper la lecture d’un rapport nuancé de 57 pages que m’a envoyé ma chum Laure Waridel sur les liens entre COVID-19 et biodiversité, publié par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité : « On observe une augmentation du nombre d’épidémies chez l’humain depuis 50 ans, avec une mortalité très variable selon les cas.

L’accroissement du nombre d’épidémies d’origine zoonotique peut, pour partie, s’expliquer par la multiplication des contacts entre les humains et la faune sauvage. »

En rappel, COVID est une zoonose transmise par des animaux. Le virus a changé d’hôte, c’est tout. Tout un segment du rapport est consacré à l’élevage intensif aussi.

Ajoutez à cela que la demande alimentaire est la première cause de déclin du vivant, toujours selon WWF. Notre appétit — pour la viande notamment — expliquerait 70 % de la perte de biodiversité terrestre, via la déforestation. Ajoutez aussi les incendies et le coût des laitues qui ne manquera pas d’augmenter cet hiver en Californie, et vous avez de quoi devenir écoanxieux ou sombrer dans le déni complet. En général, c’est ce que nous préférons, la résignation assortie d’une bouteille de chianti.

Je songeais récemment, en observant la viande griller sur le barbecue chez des amis, que nous serions les prochains à passer au gril. Ce n’est même plus une métaphore. Je ne l’ai pas dit à voix haute, j’aurais plombé l’ambiance. Je ne leur ai pas parlé non plus de ma lecture du moment, La Terre inhabitable, du journaliste américain David Wallace-Wells. Le sous-titre : Vivre avec 4 °C de plus. En fait, les estimations varient entre 4 et 8 degrés (selon l’ONU, encore)… si rien ne change.

Nous guérirons pour peu que nous nous séparions de la foule

 

Et, malheureusement, rien ne change depuis 30 ans. Nous sommes déjà à 1,1 °C de plus. C’est l’essentiel de la démonstration passionnante et fouillée de Wallace-Wells.

Dans son chapitre sur les pandémies possibles (écrit pré-COVID), il souligne notre méconnaissance à leur sujet : « Il n’y a pas de confort dans cette ignorance. Le climat, sûrement, se chargera de faire les présentations. »

Le ton change

Wallace-Wells l’affirme d’emblée ; il n’est pas catastrophiste, même plutôt optimiste de nature. Pourtant, il commence son essai ainsi : « La situation est pire, bien pire que vous ne l’imaginez. La progression lente du changement climatique est une fable, y croire est presque aussi dangereux que de penser qu’il n’existe pas. »

Alors qu’on affichait un entrain de scout il n’y a pas si longtemps, nous voilà plutôt face à notre immobilisme contagieux. L’essayiste mentionne que nous ne pouvons pas prédire le nombre d’hectares de forêt qui brûleront (libérant des siècles de dioxyde de carbone stocké), combien d’ouragans écraseront les îles des Caraïbes, combien de mégasécheresses produiront des famines, quelle sera la première pandémie provoquée par le réchauffement (c’est fait !) : « Mais nous en savons assez pour voir, déjà maintenant, que le nouveau monde dans lequel nous entrons sera si différent du nôtre que nous aurons l’impression d’être sur une autre planète. » (Ça aussi, c’est fait !)

J’ai relancé Laure Waridel, juste pour ne pas terminer cette chronique plus déprimée qu’un béluga pris dans le trafic maritime à Cacouna.

La nouvelle chroniqueuse écosociologue au Journal tient aussi un blogue sur de belles initiatives citoyennes ou collectives en matière environnementale. Laure n’a pas lu La Terre inhabitable, mais elle connaît toute la matière et les enjeux — y compris économiques — sur le bout des doigts. « Oui, le mouvement écologique est relativement en pause. Et les réactions sont trop lentes pour éviter beaucoup de choses. Mais quand les citoyens se lancent dans un projet de ruelle verte, par exemple, ces gens-là, après, ont créé un tissu social. Et c’est ce réseau qui va les aider en cas de catastrophe. »

Bref, gardons nos distances, mais rapprochons-nous. Ça urge.

cherejoblo@ledevoir.com

On efface tout et on recommence?

J’ai abonné une amie à Nouveau Projet après avoir dévoré le no 18 sur « La fin d’un monde ». Vous lirez le globe-trotteur Bruno Blanchet sur la fin des voyages et « Le territoire en sloche » de Sarah R. Champagne, où elle parle de solastalgie, le mal du pays sans le quitter. Dans un texte sur « La société du care », j’ai lu que les militants sont si épuisés qu’on dirait des martyrs politiques. Le superbe texte de Nicolas Langelier, le rédac’ chef, porte sur « Les vulnérabilités sans fin », « À propos de l’espoir et du courage dont nous aurons besoin, face à un monde incompréhensible ». Il y aborde la fin du déni, notamment, et résume la question qui sous-tend ce numéro : « Comment mener notre vie, dès aujourd’hui, sur une planète qui ne sera plus jamais la même ? » Et d’ajouter : « Personne ne veut être un prophète de malheur. Il y a un tabou social tenace qui nous retient d’être “pessimiste”. […] La salutaire soif de vérité, de truth-telling que l’on constate présentement dans plein de domaines ne semble pas encore s’appliquer à l’état de notre planète. » Il propose d’inventer des histoires d’espoir radical pour nous aider dans cette traversée.

Joblog

Aimé le livre hybride d’Aymeric Caron, La revanche de la nature, écrit durant le confinement en France. Entre journal de bord et réflexions sur le Zeitgeist, Caron relance plusieurs solutions jugées assez drastiques (face au statu quo, tout l’est) qu’il avait lancées dans son courageux et brillant essai Utopia XXI. Il promeut un déconfinement de notre imaginaire, et pour cause. Tout est à repenser. « Nous avons le devoir d’inventer un « monde d’après » en rupture totale d’avec celui qui nous a vus naître. » Et cela se fera par « moins de consommation, moins de production, moins de travail et une nature soulagée… » Le penseur replace l’humain dans son contexte (nous sommes un), avec une humilité à retrouver et une cohérence à encourager. albin-michel.fr

Souligné et corné maintes pages dans La Terre inhabitable de David Wallace-Wells, éditorialiste et rédacteur en chef adjoint au New York Magazine (et chercheur à la New America Fondation). Ce best-seller a été traduit en 20 langues et contient 68 pages de notes et références. Les mots du journaliste sont drus et il ne nous ménage pas dans ce suicide collectif. Il souligne que nous avons tous les outils nécessaires pour renverser la vapeur et éviter un changement climatique catastrophique. « Nous avons également tous les outils dont nous avons besoin pour résoudre, à l’échelle du monde, la pauvreté, les épidémies et les violences faites aux femmes. » Nous ne le faisons pas. À lire, pour sortir du déni confortable (en apparence). 

 

Chanté L’Amérique pleure des Cowboys Fringants dans mon char sur le pont Samuel-De Champlain. C’est la toune mélancolique d’une génération et d’une époque. Et j’ai vu toute l’Amérique qui pleure dans mon rétroviseur. La vidéo fait la démonstration que la danse en ligne a un avenir à deux mètres de distance.

37 commentaires
  • Sylvain Chapleau - Abonné 18 septembre 2020 05 h 51

    Proverbe

    Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. Voilà un vieux proverbe à méditer...

    • Nadia Alexan - Abonnée 18 septembre 2020 10 h 53

      Nous sommes encore dans un état de déni. Les pouvoirs commerciaux, avec leur mantra «business as usual» le profit avant l'écologie vont nous conduire directement à l'Armageddon.
      Il ne faut pas oublier que 100 d'entreprises pétrolières, gazières et du secteur du charbon ont été à l'origine de 71 % de toutes les émissions de GES industriels. Les 25 plus grandes pollueuses comptent à elles seules pour 51 % du total. Parmi celles-ci, on retrouve Total, ExxonMobil, BP, Chevron et Gazprom.»
      De plus, «l'élevage des animaux destiné à la consommation humaine est globalement responsable de 65 % du protoxyde d'azote (N2O) et de 37 % du méthane (CH4) issus des activités humaines.»
      C'est la raison pour laquelle j'ai arrêté de manger de la viande. Je fais ma part.

    • Jacques Légaré - Abonné 18 septembre 2020 13 h 23

      Très juste, Sylvain.

      Je rajoute, plus angoissé : l'humanité ne deviendra écologique que lorsque les Occidentaux ne pourront plus faire fonctionner leur automobile, ou qu'ils ne pourront plus manger ou se déplacer.

      Comme une vache sur la route : elle ne se gare ou se tasse que si l'auto est à 30 cm de son museau.

      Triste, mais vrai.

  • Yvon Montoya - Inscrit 18 septembre 2020 06 h 01

    N’est-il pas possible d’écrire « amie » plutôt que «  chum » si on veut préserver le français au Quebec? Dommage que votre propos ne va pas bien avec l’esprit de P. Eluard qui avait d’autres soucis que les nôtres. Ne polluons pas les poètes avec notre monde au temps « sorti de ses gonds » (Shakespeare). Merci.

    • Claude Bariteau - Abonné 18 septembre 2020 10 h 17

      Le Larousse signale que cette expression anglaise signifie « amie intime », ce qui est plus qu'une amie, et précise que c'est surtout en usage au Canada. Ça n'a guère à voir avec la préservation du français.

      Aujourd'hui, je lis dans le texte de Mme Blanchette de la tristesse, de la retenue et de l'exaspération, le tout partagé avec des personnes dont elle cite les travaux.

      Son texte m'a rejoint. Il parle d'immobilisme contagieux. Il faudrait aussi parler d'un silence étouffant sous un ciel orange. Un silence nourri par un président républicain qui agit comme un pyromane. Pourtant, les présidents précédents, Bush fils et Obama ont déployé des énergies pour que les États-Unis s'attaquent aux pandémies du futur.

      Voir : https://www.parismatch.com/Actu/International/Comment-Bush-et-Obama-s-etaient-prepares-a-un-risque-de-pandemie-1687461

      Paul Elluard avait peut-être d'autres soucis, mais a écrit qu'« Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci ». C'est aussi ce qui dit Mme Blanchette.

    • René Pigeon - Abonné 18 septembre 2020 12 h 03

      Je suis d'accord avec vous pour "écrire « amie » plutôt que « chum » pour préserver le français au Québec".

      Je propose à mes amis, à la blague, de franciser « chum » en écrivant "chomme", encore pour préserver le français au Québec.

    • Marc Therrien - Abonné 18 septembre 2020 12 h 51

      Donc, je comprends qu'on a encore du temps en masse et qu'il est plus urgent de s'attaquer à la préservation du français dont la disparition serait plus tragique que celle de lopins de terre et des êtres vivants qui y tirent leur subsistance. C’est une réaction joyeuse et remplie d’optimisme à la chronique de madame Blanchette qui vous fait réagir ainsi?

      Marc Therrien

    • Françoise Labelle - Abonnée 18 septembre 2020 17 h 50

      Vous avez encore raison, M.Bariteau.

      Le français au Québec ne sera sauvé que par son imposition et son respect comme langue de travail.
      Constat indépassable depuis le bouquin chiifré de Levine «La reconquête de Montréal», sociologue américain.
      L'histoire ne se répète pas; elle bégaie.

  • Guy Rivest - Abonné 18 septembre 2020 08 h 17

    Chapeau !

    Mme Blanchet, j'adore vos chroniques. Une fort belle et bonne écriture et une vision lucide du monde. Bref, c'est un plaisir de vous lire. Merci.

  • Michel Héroux - Abonné 18 septembre 2020 09 h 12

    Mfff...

    Chronique superbement écrite (comme à l'jhabitude), mais saprément déprimante. Et je ne vois pas comment la chroniqueure (ou moi-même) aurait pu écrire autre chose. On commence à être très près du bord du précipice...

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 18 septembre 2020 09 h 32

    Les sceptiques ne doivent pas être confondus!

    J'aime bien cette chronique, mais il ne faut pas être confondu quand nous lisons que " les populations de vertébrés ont chuté de 68 % sur la planète depuis les années 1970". Le rapport du WWF nous apprend que le taux de déclin est passé à 68% et non pas que 68% des populations de vertébrés sont disparues. Ce qui est très différent, même si la progression de cet indice demeure très préoccupant.

    Extrait du rapport:

    "How to read the Living Planet Index
    • In 2020, the LPI shows an average rate of decline in population
    size of 68% between 1970 and 2016.
    [...]
    What the LPI does not tell us
    • Or that X% of populations or individuals have been lost."
    (source: LIVING PLANET REPORT 2020, page 17, WWF), ce qui est très différent, même si cela demeure préoccupant.

    • Françoise Labelle - Abonnée 18 septembre 2020 17 h 57

      M.Cotnoir,
      vous avez évidemment raison. En particulier sur le fait que c'est très préoccupant.
      Je surveille plus le climat mais tout est préoccupant.
      L'analyse du Pentagone sur les risques militaires du réchauffement climatique a été supprimée par les commissaires politiques de Trump.