Le courtisan

Dès son élection à la chefferie du Parti conservateur, Erin O’Toole n’en a pas fait cachette : le premier qu’il voulait rencontrer n’était pas Doug Ford, ni même Jason Kenney, mais plutôt François Legault.

À la surprise de tout le monde, lui le premier, c’est grâce à l’appui massif des membres du PC au Québec, pourtant bien peu nombreux, qu’il a pu l’emporter sur Peter MacKay. Ce n’est cependant un secret pour personne que le Québec pourrait aussi être la clé d’une victoire conservatrice à la prochaine élection, et la CAQ y règne actuellement sans partage.

Depuis l’alliance entre John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, c’est plus souvent qu’à son tour le Québec qui a fait les beaux jours du Parti conservateur. C’est grâce à l’appui de Maurice Duplessis que John Diefenbaker a réussi à former un gouvernement majoritaire en 1958. C’est encore le Québec qui a donné la victoire à Brian Mulroney en 1984 et en 1988. Avec une rare unanimité, les péquistes l’ont soutenu aussi bien que les libéraux. Si Stephen Harper a pu se passer de son appui, ce n’est pas faute d’avoir tout tenté pour l’obtenir. Jacques Parizeau lui-même avait été impressionné par le discours qu’il avait prononcé à la Chambre de commerce de Québec en décembre 2005.

Dès son élection comme chef du PC, Andrew Scheer a fait une cour assidue à François Legault, mais il a été si erratique durant la campagne électorale que personne n’aurait pu convaincre les Québécois de voter conservateur, pas même M. Legault. Il n’a pas appuyé officiellement le Bloc québécois, mais il a laissé Yves-François Blanchet se présenter comme son allié naturel à Ottawa sans le contredire. Erin O’Toole doit évidemment tout faire pour éviter que l’histoire se répète. Le dernier sondage Léger crédite le PC de 20 % des intentions de vote au Québec, dix points derrière le PLC et le Bloc. La partie est parfaitement jouable.

  

M. O’Toole est manifestement meilleur politicien et devrait se montrer meilleur courtisan que son prédécesseur. Même si les pro-vie ont contribué à son élection, il ne s’embourbera sans doute pas dans des questions comme l’avortement, mais il devra ménager lui aussi la base réformiste et pétrolière de son parti.

Dans une entrevue qu’il a accordée vendredi à Radio-Canada — dans un français nettement amélioré — en prévision de sa rencontre de lundi avec M. Legault, il a voulu se montrer ouvert aux revendications du Québec. Comme son prédécesseur, il a assuré qu’il ne contestera pas la Loi sur la laïcité de l’État, mais il n’a pas voulu se commettre sur la déclaration d’impôt unique.

M. O’Toole a déclaré récemment que son gouvernement allait « procéder aux transferts » en santé, sans toutefois s’engager à les augmenter, comme M. Legault et son homologue ontarien Doug Ford l’ont réclamé plus tôt cette semaine. En revanche, il s’est dit prêt à « accroître l’autonomie du Québec en immigration », y compris sur la question des réfugiés.

Yves-François Blanchet a dit souhaiter que les Québécois aient le temps de « connaître vraiment M. O’Toole » d’ici la prochaine élection, comme ils avaient appris à connaître M. Scheer, ajoutant que « les différences ne sont pas si importantes ». On peut certainement compter sur lui pour faire apparaître les similitudes.

  

La pandémie a relégué les questions environnementales à l’arrière-plan au cours des derniers mois, mais elles referont inévitablement surface. Comme son prédécesseur, le nouveau chef conservateur est férocement opposé à toute forme de taxe sur le carbone, qu’il a promis de combattre « jusqu’à son dernier souffle ».

M. Blanchet ne manquera pas de souligner en rouge qu’il a également promis l’adoption d’une « loi sur les pipelines à l’échelle nationale », qui n’est pas sans rappeler le « corridor énergétique » de M. Scheer. Comme il l’avait fait dans ce dernier cas, M. Legault a qualifié d’« hypothétique » l’engagement de M. O’Toole, mais l’élection de M. O’Toole rendrait cette hypothèse très plausible.

La perspective de voir Ottawa imposer le passage d’un pipeline sur le territoire québécois provoquerait à coup sûr une levée de boucliers. M. Legault, qui a fait de l’« acceptabilité sociale » une sorte de mantra, en est certainement conscient. Au reste, le plan vert que son ministre de l’Environnement, Benoit Charette, doit présenter cet automne sera au cœur de sa stratégie de relance économique post-pandémie. On voit mal comment il pourrait fermer les yeux sur une proposition qui serait en quelque sorte son antithèse.

7 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 12 septembre 2020 10 h 14

    « Avec une rare unanimité, les péquistes l’ont soutenu aussi bien que les libéraux. » (M. David)

    C'est un peu gênant cet aspect du passé péquiste. Cela dit, je suis conscient que cette formation politique pouvait à l'époque avoir des considérations stratégiques pour se positionner ainsi, mais il n'y a pas de quoi être fier de frayer avec les conservateurs. Mais bon... c'était une autre époque.

  • Pierre Labelle - Abonné 12 septembre 2020 10 h 30

    L'équilibriste!

    Face à O'Toole et ses ambitions, François Ledgault est en équilibre sur un fil très mince. Nous allons bientôt voir le vrai visage de ces deux politiciens, le premier avec son pipeline pour satisfaire ses amis de l'Alberta, l'autre avec sa promesse d'acceptabilité social, promesse entre autre avec laquelle il s'est fait élire en 2018. Les paries sont ouvert, lequel des deux respectera notre volonté de dire NON à ce maudit pipeline!

  • Claude Bariteau - Abonné 12 septembre 2020 10 h 42

    Macdonald et Cartier dirigeaient les conservateurs des sections ouest et est du Canada-Uni et, avec Brown, furent de la Grande Coalition conçue par le gouverneur Monck pour rapprocher les colonies britanniques selon les vues de Londres afin de = contrer une revanche des États-Unis à cause de son appui aux Sudistes.

    En est née une colonie au nord des États-Unis avec un pouvoir central englobant des provinces aux pouvoirs locaux et les liant par un chemin de fer. La Province de Québec apparue entre l’Ontario et les Maritimes alors que, sous les Patriotes, ses dirigeants votèrent pour l’autodétermination interne du Bas-Canada un développement nord-sud.

    Le patronage, l’émigration des Canadiens français, la venue de Britanniques et le recours aux armes contre les Autochtones et Métis aidant, les partis conservateur et libéral ont consolidé ce Dominion et poursuivi quand le Canada obtint son autodétermination externe en 1931.

    Depuis le Canada vit au rythme des luttes entre ces partis. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’immigration modifia ce cadre. Le PLC, qui s’est affirmé au Canada en tassant le Québec, misa sur des politiques sociales peu prisées par le PCC et reçut l’appui des immigrants. Quand le Québec les intégra par des politiques sociales novatrices, le PM Trudeau en fit des ayants droit multiculturels et inséra ses vues dans la constitution de 1982.

    Avec ce nouveau cadre, le PCC sait que l’électorat de la CAQ est à séduire, ce que ne dit pas M. David, alors que le PLC cible les gens de l’immigration. Aussi le PCC fait des yeux doux au PM Legault et le PLC réactivera sous peu ses visées.

    Sortir de ce cadre implique que ses promoteurs définissent les Québécois/e/s en futurs citoyens et futures citoyennes de l’État du Québec et en créateurs de leur État indépendant et d'un système politique qui haussent le contrôle des législateurs sur l'exécutif et réalignent les axes de leur développement. Le BQ pourrait le dire.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2020 11 h 35

    Hein!

    Excusez-nous, mais est-ce que les journalistes d'aujourd'hui n'appartiennent pas à cette classe de courtisans où ils sont appelés communément les bâtards de Voltaire? Pardieu, Denise Bombardier n’arrête pas de vanter François Legault et la CAQ tout en occultant le fait qu’ils sont incapables de gérer quoi que ce soit incluant la pandémie. Curieusement avant, elle n’arrêtait pas de lapider ce dernier et le parti avant les dernières élections tout comme le rédacteur de cette chronique.

    Pour Erin O’Toole, on ne veut rien savoir de ce personnage tout comme pour Justin Trudeau et Jagmeet Singh. Pour O’toole et son plan d’implanter des pipelines à travers le Québec, c’est un non tonitruant au corridor énergétique quelque soit l’appellation. Pour son projet d’unir tous les Canadiens, eh bien, qu’il le fasse parce que cela ne nous concerne pas. Nous sommes Québécois avec un pays en devenir.

  • Clément Fontaine - Abonné 12 septembre 2020 11 h 46

    « La perspective de voir Ottawa imposer le passage d’un pipeline sur le territoire québécois provoquerait à coup sûr une levée de boucliers. M. Legault, qui a fait de l’« acceptabilité sociale » une sorte de mantra, en est certainement conscient. Au reste, le plan vert que son ministre de l’Environnement, Benoit Charette, doit présenter cet automne sera au cœur de sa stratégie de relance économique post-pandémie. On voit mal comment il pourrait fermer les yeux sur une proposition qui serait en quelque sorte son antithèse.»

    Vous avez la mémoire courte, M. David. En matière d'environnement, François Legault nage dans les contradictions depuis sa prise de pouvoir. Ainsi, il y a quelques mois encore, il n'avait pas l'air du tout rebuté par la perspective d'un gazoduc de 780 km traversant le territoire québécois depuis le Nord de l'Ontario en passant par l'Abitibi jusqu'à La Baie afin d'alimenter l'usine de liquéfaction dans le cadre du projet Énergie Saguenay de GNL Québec. Une photo de notre PM posant fièrement avec les dirigeants de GNL Québec a fait le tour des médias plusieurs mois avant que ne débutent les audiences du BAPE, comme si tout était déjà joué d'avance.

    Je trouve ironique que vous abordiez cette question alors que se tient aujourd'hui même à Chcoutimi une marche de protestion contre ce méga projet de 14 milliard de $, d'ailleurs annoncée en manchette dans Le Devoir.

    • Christian Roy - Abonné 12 septembre 2020 14 h 58

      Voyons voir ce que le "poids lourd" Benoit Charette présentera au menu...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 septembre 2020 17 h 03

      Dans l'opposition, Legault avait appué le projet Énergie Est.