Thérapie dans les nuages

«Une semaine de silence, de méditation, de contemplation et de retour sur cette année mal barrée que j’avais entamée en bénissant une foule.»
Photo: Josée Blanchette «Une semaine de silence, de méditation, de contemplation et de retour sur cette année mal barrée que j’avais entamée en bénissant une foule.»

Je rentre d’une convalescence d’un mois, suivie d’une semaine de vacances dans un chalet sans wifi. La première semaine de congé, dans Charlevoix, j’ai pourtant été une touriste modèle, canotant sur la rivière Malbaie, au parc des Hautes-Gorges (magnifique), la lecture les pieds dans le fleuve, les bras dans l’amour, la corne de brume au loin, tout. Tout parfait.

Mais l’épuisement mental m’empêchait de m’envoler. Les vacances, ce n’est pas pour faire des choses, mais pour les défaire.

La seconde semaine, je me suis effondrée, seule, dans un ashram, quelque part entre montagnes et nuages. Une semaine sans écran, sans téléphone, un numéro d’urgence à la cuisine, à l’ancienne. Une semaine de silence, de méditation, de contemplation et de retour sur cette année mal barrée que j’avais entamée en bénissant une foule. Je lui enjoignais de créer du lien en 2020. Du lien… la patente qui nous ferait pâtir le plus.

Michelle Obama a avoué, début août, qu’elle souffrait d’une légère dépression (low grade) due à la quarantaine, aux tensions raciales, au gouvernement Trump, à l’accumulation de mauvaises nouvelles. I relate Michelle, I relate !

J’ai compris pourquoi 800 infirmières enfilant des « doubles » de 16 heures avaient démissionné à Montréal depuis le printemps. J’aurais fait la même chose.

Si nous sommes incapables de trouver la tranquillité en nous-mêmes, il ne sert à rien de la chercher ailleurs. Pour juger le monde, il faut le voir de loin et l’avoir beaucoup vu de près.  

Moi qui n’ai pourtant pas un job héroïque en première ligne, n’étant ni prof ni agricultrice, j’ai pris des résolutions féroces pour préserver ma santé mentale à mes frais. On ne sait jamais quand ni pourquoi on flanche, de quel arsenic se compose la goutte de trop.

L’OMS estimait, à la fin de l’année dernière, que la dépression serait la deuxième cause de maladie et d’incapacité en 2020. Je peux dès lors prédire, zéro statistique à l’appui, que ce sera plutôt la première ; les maladies cardiovasculaires peuvent dormir un peu. Le plus grand défi de cette rentrée se passera derrière le masque, entre les deux élastiques. Pour tout le monde, même ceux qui sont contre.

Libarté !

Un ami dont les enfants retournaient à l’école cette semaine m’écrit : Libarté !!! Le télétravail avec des gamins qui se chamaillent, ça fait un temps, puis tout fout le camp. L’amour inconditionnel se transforme en lunch aux Doritos et au lait au chocolat. « Arrangez-vous ! » Tous les parents et tous les enfants et ados ont abusé des écrans durant les six derniers mois. Le hic, c’est que le nuage techno nous éloigne aussi des vrais nuages, de l’ennui créatif, de la pensée lente, du flux réparateur, du temps mort et si vivant par ailleurs.

Un livre qui m’a aidée à me reprendre en main cet été, L’ennui nous sauvera. Déconnecter des écrans pour se reconnecter à sa vie, a été écrit par Manoush Zomorodi, rédac chef du balado Note to Self, consacré de façon lucide et non culpabilisante à notre rapport à la technologie. La journaliste américaine a elle-même fait l’expérience d’un burn-out avant d’en arriver à s’imposer un régime plus adapté d’abstinence numérique contrôlée. Elle nous propose plusieurs défis concrets dans son ouvrage. Rien de nouveau, me direz-vous, mais il fait bon se le rappeler, documentation à l’appui.

Tous les créateurs savent qu’il faut parfois aller se réfugier dans le fond d’un chalet perdu ou télécharger des applications comme Moment ou Breakfree pour arriver à dégager quatre heures de temps ininterrompu par un ping, une notification, une photo, un commentaire, un coup de fil, un courriel, une « urgence » du moment. La salve des distractions serait de 150 par jour, le nombre de fois où les Américains consultent leur téléphone, selon une étude (et elles sont nombreuses).

La douche est le seul lieu «sacré» où n’entre pas la technologie… pour l’instant

 

Un spécialiste en marketing numérique interviewé par Manoush Zomorodi et atteint d’un TDAH récent — qu’il impute à la technologie — parle de blessure à la neuroplasticité du cerveau. Un passage m’a frappée, celui où la journaliste nous explique qu’on ne saurait fournir la preuve aujourd’hui que l’usage des technologies peut causer un TDAH pour la bonne raison « qu’il est très difficile d’isoler un groupe témoin non utilisateur d’appareils électroniques et d’Internet ». 11 % de la population en général et jusqu’à 20 % des étudiants auraient un trouble de l’attention. Et ce qu’on ne souligne pas souvent : le taux de suicide est de deux à trois fois plus élevé dans ce groupe.

Nous en sommes là. Privés d’une liberté fondamentale, celle d’être encore capables de dire « non », pour des raisons professionnelles et/ou sociales. Sans parler de dépendance pure et simple. « Plus nous utilisons nos outils technologiques sans réfléchir, plus ils nous contrôlent », écrit encore Manoush.

Un ami de mon ado songe à s’acheter un téléphone à clapet, comme j’en avais un à la naissance de mon fils. Devra-t-on remettre la charrue après les bœufs ?

Sirop de sureau

Depuis ce livre salvateur sur l’ennui, je pratique la distanciation nocturne avec mon téléphone (deux mètres minimum), m’endors sur un livre et me réveille en méditant. C’est ça de gagné sur ma tranquillité d’esprit et une barrière érigée entre la prochaine cata et mon petit cerveau reptilien affolé. Il y a longtemps que je n’écoute plus les bulletins de nouvelles radio ou télé ; je me limite à l’écrit, c’est suffisant pour nourrir mon impuissance. J’ai aussi négligé la déferlante des réseaux sociaux quelque temps.

Comme une enfant, j’ai redécouvert la texture ouatée des nuages et le bleu du ciel, le vert de la canopée au loin comme au parc, les reflets d’encre du fleuve ou du lac, devant chez moi ou chez les autres. J’ai réapprivoisé la rêverie, le recueillement improductif sur le plan économique.

Au chalet sans wifi, j’ai relu des maximes de La Rochefoucauld (what ? !) et des pensées sages, celles de Christiane Singer ou d’Arnaud Desjardins, ce passage de Pessoa : « C’est une saoûlerie de n’être rien, et la volonté est un seau renversé au passage dans la cour, d’un geste indolent du pied. » J’ai aussi égrené le sureau sauvage, comme un chapelet, pour en faire du sirop. Travail de moine à contempler la pluie par la fenêtre.

Et, à vrai dire, j’ai pris un plaisir fou à distiller mon ennui. Si jamais je bénis une autre foule en 2021, je lui souhaiterai cela : de l’ennui. C’est encore gratuit, renouvelable et 100 % local.

cherejoblo@ledevoir.com

Vivre! Dans un monde imprévisible.

Le philosophe Frédéric Lenoir a pris la plume durant le confinement pour nous donner ce petit manuel de résilience, histoire de traverser ces vents contraires dans une relative sérénité. J’y ai retrouvé la pensée stoïcienne : agir et consentir. Agir sur ce que nous pouvons. Et accepter ce qu’on ne peut changer. Lenoir épouse autant les philosophes classiques, Épictète ou Spinoza (apprendre à bien cibler nos désirs), que la pensée orientale, « la réalité telle qu’elle est et non telle que tu la souhaites ».

« Car le refus de la réalité redouble notre souffrance : nous souffrons psychologiquement et moralement du déni ou du refus du réel qui s’impose à nous. » J’ai adoré cette phrase : « J’ai la conviction profonde que nous ne naissons pas libres : nous le devenons. » Un livre qui aborde le beau côté des crises et la nécessité d’épouser le changement avec… philosophie.

Joblog

Dansé dans l’auto (ben oui !) avec mon ado qui m’a fait découvrir Overthinker d’Inzo, une pièce électronique qui commence par une conférence du philosophe Alan Watts remixée. Il y est question de nos pensées et de la réalité, de méditation. J’écoutais Watts à son âge et le voici qui le découvre sur un autre mode. Très désennuyant !


Retrouvé le texte de ma collègue et rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard, publié le 27 décembre dernier :« Vague à l’âme collectif ». Tout y est sur les questions de santé mentale prépandémiques qui n’ont fait que s’amplifier, autant dans la population que chez les travailleurs de la santé. Une chose a changé. Désormais, les médecins prescrivent les pilules du bonheur au téléphone plutôt qu’en personne.Comme disait le regretté Robin Williams : « Chaque personne que vous rencontrez livre une bataille dont vous ne connaissez rien. Soyez gentil !»

Aimé le statut FB de l’auteure de théâtre Rébecca Déraspe (moi aussi je préfère auteure, arrêtez de m’écrire des courriels de 400 mots sur « autrice »). C’est l’été bien résumé en 15 points. Charmant comme tout. Un exemple : 9. Je pourrais facilement écrire un poème avec les mots « fleuve » pis « mes veines ».

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 septembre 2020 03 h 54

    Le bonheur se trouve dans la communication.

    Je suis d'accord avec vous, madame Blanchette que vivre dans la technologie des réseaux sociaux n'est pas très saine. Par contre, vivre avec la solitude et l'ennui ne l'est pas non plus.
    L'être humain est sociable. Même les animaux aiment socialiser. Il n'y a pas un plus grand plaisir que d'avoir une bonne conversation avec une âme soeur. Il n'y a pas un plus grand bonheur que de «rire» avec des amis. Le rire est la meilleure médecine.
    Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence. C'est inversement leur être social qui détermine leur conscience.» Citation de Karl Marx.

    • Jacline Ducharme - Abonnée 4 septembre 2020 16 h 06

      Oui mais...
      Dans la communication, les silences sont indispensables.

  • Gilbert Talbot - Abonné 4 septembre 2020 06 h 30

    Fais du vélo, ça aide à calmer son burn out.

    Le monde est de plus en plus laid, pollué, mensonger, hypocrite, n'est-ce pas mon amie Joblo? Si on s'y noie, le burn out nous guette. Et quand le burn out nous atteint, c'est toute la beauté intérieure qui s'effrite. Un bon remède pour moi: je saute sur mon vélo, refait mille fois la piste cyclable qui longe le Saguenay. Et là je respire à fond l'odeur de l'eau, j'admire la majestueuse beauté du cap St-François et je plonge dans le bleu di ciel qui s'est jeté dans la rivière. Le bonheur, la sérénité, la paix on les trouve dans la nature, la musique des chants d'oideaux, le criaillement des corneilles et le charme discret des petits suisses qui hantent ma cour arrière. Mais il y a ce monde assourdissant de bêtises et de niaiseries qui asomment nos jours, à coup de publicité hypocrites et mensongères, de politiciens publicistes et de médias sociaux abîmés par tous ces trolls. Telle est la vie de nos jours. À la fois belle et triste en même temps. Même si on ferme tous nos facebook, ils nous rattrapent toujours, à la fin ou au début des jours ou des nuits.Je me tais alors. J'en ai assez dit pour aujourd'hui. Je vais faire un peu de vélo.

  • Maurice Amiel - Abonné 4 septembre 2020 07 h 04

    Incroyable mais vraie...la déprime généralisée

    Pour votre retour permettez moi de vous offrir une lecture: ma dernière contribution à CulturalWeekly.com
    Cette offre va pour tout le monde!

    bon courage Joblo

    https://www.culturalweekly.com/a-thirst-for-seeing/

  • Chantal Boucher - Abonné 4 septembre 2020 07 h 24

    Retour aux sources

    Superbe texte. Merci et... prenez bien soin de vous madame Blanchette.

  • Jean-François Laferté - Abonné 4 septembre 2020 08 h 46

    Même chose ici..

    Madame,

    Quel beau papier ce matin que vous nous offrez..

    Premier livre sorti de ma biblio lors de ma prise de retraite il y a cinq ans:"The Art of Doing Nothing
    Simple Ways to Make Time for Yourself,Veronique Vienne" que j'avais acheté il y a plusieurs années.Ce livre,que je parcours de temps en temps m'offre cette possibilité d'être dans le moment présent tout comme la lecture de vos propos ce matin:bon retour,en douceur.

    Jean-François Laferté
    Terrebonne