La périlleuse mission de «Tenet»

J’ignore si vous vous êtes pointés au cinéma depuis la réouverture des salles en juillet, mais, au départ, le spectacle en salle avait triste mine. Quelques têtes parées d’un masque émergeaient des sièges. Puis, timidement, les rangées se sont un peu garnies au fil des semaines. Rien pour crier victoire. La pandémie avait effrayé le public ; les grands films porteurs manquaient à l’appel. Courageux furent les longs métrages québécois à briser la glace en plein été. Du côté d’Hollywood, qui mène le bal, rien de vraiment consistant jusqu’ici, ou des productions envoyées valser sur les plateformes en ligne. Tenet, de Christopher Nolan, était attendu comme le Messie. À lui, la mission périlleuse de repartir la machine !

Warner Bros. aura tenu longtemps son monde en haleine. Le plus grand suspense de ce film, qui n’en est pas à un rebondissement près, tenait à sa date de sortie. Trois fois repoussé depuis le 17 juillet en raison de la pandémie, qui risquait de couper les ailes de son succès claironné, Tenet est enfin arrivé mercredi sur nos écrans IMAX. Du moins, au Canada et dans l’arène internationale (70 pays). Tous les cinémas de la chaîne Cineplex (certaines enseignes demeuraient closes d’un océan à l’autre) ont rouvert la semaine dernière en guise de comité d’accueil.

Toutefois, aux États-Unis, où plusieurs États demeurent ravagés par la COVID-19, le paysage est différent. Attendu là-bas seulement le 3 septembre, pour la fête du Travail, et encore, dans un nombre limité de salles, il pourra difficilement jouer chez lui son rôle de vaisseau amiral. Les studios rivaux de Warner Bros, habituellement si jaloux les uns les autres, espéraient que Tenet fasse recette afin de leur ouvrir la voie. Mais rien ne va plus chez les voisins d’en dessous.

Le royaume de Trump est malmené par le virus, qui frappe à tout va. Son industrie énorme du septième art chavire de concert, multiplie les sorties numériques et voit son terrain de jeu traditionnel bien chamboulé. Plusieurs écrans aux États-Unis ne rouvriront pas avant une grosse accalmie de la COVID-19, même si certains s’y risquent. Restait en attendant des jours meilleurs à miser pour Tenet sur une sortie d’abord internationale (avec gros risques de piratage), en territoires où la pandémie recule, plutôt que d’offrir, comme c’est l’usage, préséance au lancement national. Un changement de cap appelé à faire école. Le noyau de l’empire s’agenouille devant ses satellites. Dur coup pour l’ego hollywoodien ! Et pour le cinéma tout court, colonisé, qu’on le veuille ou non, par celui de l’Amérique. L’aspect spectaculaire de ses productions, ses vedettes ultra médiatisées, ses leurres et ses cascades attirent le large public. Bien des jeunes ne fréquentent, hélas, le grand écran que pour ses œuvres à immense déploiement. Les exploitants de salles avaient intérêt à voir Tenet relancer leurs enseignes affaiblies par la crise.

Le bon Messie ?

Misent-ils sur le bon Messie pour autant ? Pas sûr ! Ce film de 2 heure 20 brillamment tourné et monté, haletant et rebondissant, quoique froid et verbeux, dirigé par un des cinéastes les plus originaux de l’heure, risque d’égarer les foules dans ses chausse-trapes scénaristiques. Nolan jongle avec les dimensions et possède le mérite de ne jamais prendre les spectateurs pour des imbéciles quand la facilité règne autour.

Le maelstrom de son Origine (version française de Inception), dans la même veine, avait ravi les spectateurs, mais, cette fois, le cinéaste britannico-américain ajoute des ornières à son rébus. Ce thriller d’espionnage joue avec le principe de l’inversion temporelle alors que, pour éviter une troisième guerre mondiale, deux agents d’élite (John David Washington et Robert Pattinson) pénètrent une dimension parallèle, à travers poursuites et combats. Le shakespearien Kenneth Branagh vole à tous la vedette en puissant méchant de type Rastapopoulos.

Avec un budget oscillant entre 200 et 225 millions de dollars américains, la plus ambitieuse production de Christopher Nolan est aussi sa plus risquée. Tourné dans sept pays, dont l’Inde, l’Italie, l’Estonie, le Royaume-Uni et les États-Unis — parfois, on ne sait plus sous quels cieux on se trouve —, le film ploie sous ses énigmes. Et allez décrypter son palimpseste en un seul visionnement.

On se laisse envoûter par les prouesses visuelles de la caméra et des décors, meilleur parti à prendre devant ce film virtuose et tarabiscoté. Mais c’est beaucoup demander à une œuvre aussi hermétique et glacée que d’assurer la relance du grand écran à plein public sur la durée. Pour cette mission salvatrice, il faudrait comme dans Tenet détricoter le temps, cette fois pour éviter à l’humanité l’assaut du coronavirus venu ébranler par ricochet ses temples du cinéma. Qui pourrait inverser le flot de sa vague ? Insigne privilège des films de fiction, même alambiqués.

2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 27 août 2020 01 h 36

    Rotas, sator, etc. Misère!

    Bonne chance à celui qui pourra comprendre! «CovidOh!dio(s)» inclus. Grosse fatigue.

    JHS Baril

    Ps. Internet en périphérie...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 août 2020 16 h 05

    Un film incompréhensible, emberlificoté. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.

    Les comédiens l'ont-ils seulement compris ? Ils ont probablement arrêté de lire le scénario à la 10e page et fait confiance au réalisateur.

    En outre, les deux acteurs principaux, Washington et Pattison, m'ont déçu. Froids comme de la glace. En revanche, rien à reprocher à Branagh et Debicki.

    Je serais très surpris que le dernier opus de Nolan devienne un succès. Nous étions une dizaine de spectateurs au cinéma du Parc, ce matin, à 11 h 10. 250 millions $ gaspillés.