Un été sans grande sortie

D’abord une anecdote qui n’a rien d’international. Un chauffeur de taxi de Québec m’a rapporté, en juillet, qu’un soir du début avril, au Château Frontenac, il y avait deux clients dans tout l’hôtel de 611 chambres, dont celui qu’il y déposait ce soir-là. Au printemps de la COVID-19 le Château, comme des milliers d’établissements dans le monde, a dû mettre à pied quelque 90 % de ses employés.

Depuis quelques décennies, les rues du Vieux-Québec en juillet étaient devenues quasiment impraticables, magma touristique aux accents japonais, chinois, italiens, espagnols, sur fond de globish. Écho local de l’envahissement démentiel et destructeur que connaissent, depuis la fin du XXe siècle, des sites comme Venise, Barcelone, Angkor ou le Machu Picchu.

En ce mois de juillet 2020, un soir de semaine, on pouvait avoir la rue Saint-Jean presque entièrement pour soi (c’est cependant moins vrai en août). Disparus, les Américains, les Français, les Chinois…

La pandémie a frappé au cœur le tourisme de masse international. Les avions long-courriers sont vides, comme les hôtels, luxueux ou non. Un véritable crash, de l’ordre de moins 80 %, moins 90 %. Avec les arts de la scène, le « tourisme lointain » dévoreur de kilomètres figure parmi les principales victimes terrassées par la pandémie.

Mais à l’inverse du catastrophique abandon des salles de spectacles, on n’est pas sûr que ce crash-là n’ait pas quelques bons côtés…

Votre serviteur coupable, qui multipliait les ambitieuses sorties estivales à visée sociologique ou culturelle (Taiwan-Hong Kong 2019, Émilie-Romagne 2018, Chicago-Détroit 2017, Portugal, Haïti, Chine, Pologne…), a dû annuler en 2020 une virée prévue en Allemagne pour « l’année Beethoven » (du 250e anniversaire), devenue plutôt « l’année COVID ».

Le gouvernement d’Allemagne a remballé les 50 millions d’euros prévus pour la commémoration de son plus grand génie — dans les parcs, amphithéâtres et même chez les particuliers, des milliers de récitals gratuits avaient été programmés —, sortant plutôt les milliards pour combattre le chômage pandémique, pour confiner puis déconfiner les populations (un verbe qui est devenu le néologisme de l’année).


Déjà, avant la COVID-19, la folie du tourisme de masse sautait aux yeux. Elle avait commencé à subir un procès bien mérité. Ces dernières années, des villes comme Berlin et Barcelone ont passé des règlements pour limiter la location d’appartements à court terme, phénomène qui — à l’instar des gros paquebots, apparus à Québec dans les années 2010 — a défiguré le quartier de l’Alfama, à Lisbonne.

Dans les aéroports débordant de touristes pressés, à la fois individualistes et semblables, débarquaient des hordes parties à la découverte de sentiers plus battus que jamais, ou violant les dernières terres vierges révélées par les réseaux sociaux, en quête de « l’ultime expérience ».

Un pays comme le Bhoutan, l’une des dernières « coqueluches » à la mode, a limité les visas à une centaine de milliers par an, avec un gros prix à l’entrée, en disant viser la qualité du tourisme plutôt que sa quantité.

La réaction contre la pollution et l’empreinte carbone associées aux long-courriers a donné un phénomène comme le flygskam (en suédois : la « honte de voler »). Où l’argument écologique rejoint la critique culturelle de ce qu’est devenu le tourisme de masse au XXIe siècle. Loin, bien loin du « romantisme » du voyage italien, décrit au XIXe siècle par Goethe et Stendhal, lorsque « voyage » signifiait vraiment découverte et introspection. 


À la sensation d’uniformisation du monde, accélérée par ce supposé « tourisme de la différence » qui génère trop souvent l’identique, s’ajoute le fait que, pour un grand nombre d’expériences et d’enrichissements, le « voyage » est possible sans les kilomètres. Ça a un rapport avec Internet, mais pas seulement…

Le philosophe néerlandais Ruud Welten, qui s’est intéressé au phénomène, était cité le 18 juin par le quotidien De Standaard : « Pourquoi partir en avion ? Pourquoi aller si loin ? Découvrir une autre culture peut aussi se faire en décidant d’apprendre une langue étrangère. »

Et puis, les plus grands voyages ne sont-ils pas ceux que nous font faire les meilleurs livres ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

  
12 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 24 août 2020 08 h 36

    Le voyage « organisé »

    Vous avez raison jusqu'à un certain point. Effectivement, le voyage dit organisé veut que les participants se retrouvent entre eux, quoique dans un pays étranger, mais en vivant dans le même environnement auquel ils sont habitués. Les hôtels sont internationaux car quand on se réveille dans une chambre de tels hôtels, on pourrait aussi bien être à Berlin qu'à Tokyo ou à Chicago.

    Ensuite, quand on sort de l'hôtel, on est pris en charge par un « guide » et un autocar qui permet d'aller voir les locaux et leurs monuments à partir de la fenêtre dudit bus ou encore escortés comme des brebis par quelqu'un qui parle notre langue. Ça c'est sans parler des « tout compris » dans le Sud où on entasse les « touristes » dans des « resorts » à l'architecture de carton-pâte et où on ne sort que pour aller se baigner sur une plage privée où les locaux ne sont pas bienvenus.

    Mais là où c'est plus difficile de vous suivre c'est dans l'apprentissage d'une autre langue chez soi. C'est très difficile de le faire sans une immersion dans la culture en question et cela implique souvent des séjours à l'étranger pour pouvoir utiliser cette connaissance et la raffiner. Apprendre une langue sans pouvoir la parler et échanger avec ses locuteurs dans leur milieu est un exercice plutôt périlleux.

    • Denise Gendron - Abonné 24 août 2020 10 h 40

      Bonjour monsieur Rousseau

      Apprendre une langue chez soi, c'est possible, mais difficile. Avec le début de la COVID-19, j'ai décidé d'apprendre le Coréen, pays que j'ai découvert par les séries télé. Des cours de base gratuits sont disponibles en ligne, et d'autre plus avancés à des prix très abordables. Sur Internet, on peut trouver des correspondants pour échanger dans la langue, même du mentorat. Bien sûr, tout cela ne remplace les conversations en direct, aussi je souhaite trouver un locuteur coréen à Montréal. N'ayant jamais éprouvé le besoin de suivre une harde de touristes pour visiter des villes à la course , j'ai très peu voyagé. J'espère pouvoir résider quelques temps en Corée bientôt ...comme j'ai rarement pris l'avion, je ne pense pas souffrir de la flygskam. En ce qui concerne les GES, c'est à chacun de faire son bilan personnel, et décider en conséquence. J'ai 67 ans.
      Je peux maintenant lire et écrire le Coréen en Hangeul (leur alphabet) et un vocabulaire de 700 mots.
      Denise Gendron, Sainte-Monique

    • Jean Richard - Abonné 24 août 2020 11 h 28

      Tout dépend de la langue. Vivre à Montréal et apprendre l'espagnol, le portugais et l'arabe est possible. Il suffit de connaître les bons réseaux. Évidemment, les deux premières sont nettement plus faciles à apprendre et à pratiquer que la troisième. Combien y a-t-il d'hispanophones à Montréal ? Plusieurs dizaines de milliers. Multiplier les contacts avec ces gens présente un double avantage : apprendre à maîtriser la langue d'un côté, et éviter de la perdre de l'autre (car chez les enfants d'immigrants nés ici, l'espagnol se perd rapidement et c'est dommage).

      Et puis, il y a la technologie. Expérience personnelle : une copine et moi, une fois par semaine, participons à une rencontre, menée exclusivement en espagnol, comportant un volet révision de la grammaire et un autre consacré à la littérature. Celle qui anime la rencontre et les discussions est à Bogotá. La visioconférence, on s'y habitue après tout. Ces temps-ci, l'ouvrage au programme nous vient de Isabel Allende (la nièce d'un certain président), Largo Pétalo de Mar, qui raconte d'abord les atrocités de la Guerre civile d'Espagne (juste avant la seconde guerre mondiale) et de l'exil au Chili de deux milles réfugiés. Ajoutons que grâce à la technologie, il a été possible de se procurer l'ouvrage sans attendre un mois, le livre étant introuvable dans les libraires montréalaises et réservé pour plusieurs semaines à la BANQ (étrange que la grande Bibliothèque prête des livres numériques comme s'il s'agissait de livres en papier, c'est à n'y rien comprendre).

      Bref, il est peut-être vrai que l'immersion accélère l'apprentissage. Mais en utilisant les ressources locales, dont la grande diversité linguistique de Montréal (qui glissera vers l'unilinguisme anglophone si on ne la met pas en valeur), on peut en arriver à des résultats intéressants – et passer de bons moments sans passer des heures dans un avion.

  • Bernard Terreault - Abonné 24 août 2020 09 h 42

    Alors, faudra-t-il un permis ?

    Parlant pour moi, mes années de travail ou d'études à l'étranger, puis mes voyages dits 'touristiques' ont constitué des expériences formatives, je ne les regrette pas, au contraire. Je reconnais pourtant les dommages du 'tourisme de masse'. Mais alors, faudra-t-il ne permettre le voyage qu'aux intellos bien intentionnés et aux travailleurs humanitaires ?

    • Marc Therrien - Abonné 24 août 2020 17 h 59

      En ce qui me concerne, le voyage est d'abord pour le plaisir des yeux, ces miroirs de l'âme qui devient ce qu'elle contemple. Il me permet d'aller voir ailleurs que je ne suis pas le même une fois sorti de chez moi pour aller à la rencontre de l'autre.

      Marc Therrien

  • Claude Gélinas - Abonné 24 août 2020 10 h 16

    Retour des étés d'avant 1995.

    Résident saisonnier en bordure d'un lac en Mauricie nous avons dû supporter durant 24 ans la présence de vols tourististiques prisés principalement par les touristes français avides de grands espaces insensibles à la pollution sonore provenant de cette activité et qui chez eux est sévèrement réglementée.

    À défaut par les opérateurs d'accepter de réduire leurs revenus en réduisant volontairement les vols à un niveau raisonnable, un recours collectif a été déposé qui a été rejeté par un Tribunal insensible à la qualité de vie et aux effets du bruit sur la santé, décision portée en appel en raison notamment du précédent pouvant nuire aux citoyens déposant des recours similaires.

    Désormais tant que durera la pandémie, c'est le retour des chants d'oiseaux, du vol des papillons, des criquets, de la musique, de la lecture, de la réflexion, du silence mais j'oubliais toujours la présence d'un champ de tirs et des tondeuses à gazon le dimanche ainsi que des essais d'hydravions qui sillonnent le lac aller/retour sans décoller comme un rappel que l'on ne perd rien pour attendre et que le bruit reviendra.

  • Loyola Leroux - Abonné 24 août 2020 10 h 25

    L’avion et les GES, des questions sans réponse !

    Pourquoi personne ne dénonce le fait que les fameux Protocoles de Paris de de Kyoto, sur la réduction des GES, ont exclu le secteur de l’aviation de leurs exigences pour réduire la production de GES ?

    Pourquoi ne pas demander tout simplement de faire jouer les lois du marché et exiger que ceux qui utilisent l’avion payent les vrais couts, les taxes sur le kérosène ?

    Pourquoi les gouvernements subventionnent-ils la publicité pour amener des touristes étrangers – et leurs virus – chez nous ?

    Pourquoi ne pas demander aux psys de tout acabit d’aider les gens riches et en mal de vivre, qui pensent qu’en visitant la Mongolie intérieure, ils donneront un sens à leur vie qui n’en possède aucun ?

    Pourquoi ne pas suggérer aux écoliers de faire des voyages humanitaires dans les CHSLD pour aider au lieu d’ aller construire, en avion, des latrines dans les pays pauvres ?

    • Jean Richard - Abonné 24 août 2020 11 h 53

      « Pourquoi personne ne dénonce le fait que les fameux Protocoles de Paris de de Kyoto, sur la réduction des GES, ont exclu le secteur de l’aviation de leurs exigences pour réduire la production de GES ? »

      Pour deux raisons, la première étant que l'aviation ne représente qu'une petite fraction du totale et la seconde étant que pour des raisons très politiques, on se plaît à faire des calculs locaux alors qu'il faudrait faire des calculs globaux.

      Des calculs locaux ? Le plus flagrant est celui de la voiture. En affichant en grosses lettres chromées sur la carrosserie d'une bagnole à batteries l'expression Zero Emission, on touche le cœur du problème : les importantes émissions faites tout au long de la construction de ces mastodontes de plus de deux tonnes ne font pas partie de la comptabilité « nationale » des émissions de GES, même si l'objet en question est utilisé sur notre territoire.

      Alors, à qui attribuer les émissions lorsqu'un avion fait le plein et décolle de Berlin, fait une escale à Toronto pour ensuite se diriger vers Los Angeles ? À l'Allemagne, au Canada, aux États-Unis ? Le plus gros du trajet se faisant en territoire international, difficile d'imposer une comptabilité locale.

      Petite parenthèse à la fin : si on compare les émissions des Airbus ou Boeing modernes à celles des DC-8 et B-707 des années 50, on s'aperçoit que l'industrie a fait d'énormes progrès. Si l'industrie automobile avait misé sur de telles performances, la moyenne de consommation des voitures serait moitié moindre que ce qu'elle est aujourd'hui. Un moyen courrier bien rempli consomme environ 3 litres aux 100 km par passager alors que pour la voiture, c'est plus du double dans le meilleur des cas (et le triple pour les gros VUS et camionnettes).

  • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2020 10 h 33

    Continuer à lire des livres ou bien à apprendre une langue étrangère pour voyager

    Juste pour le « fun », si on se concentrait à trouver une réponse à ces orages cytokiniques chez certains individus comme réplique immunitaire particulière pour contrer la présence de pathogènes du SARS-CoV-2 dans leur organisme, les gens pourraient continuer à envahir les sites touristiques de la planète. Si, une fois la clé génétique trouvée dans ces réactions exagérées du système immunitaire chez certains en occultant ceux qui ont une comorbidité ou un âge avancé, on pourrait continuer à émettre des GES par millions de tonnes en parcourant la planète. De cette façon, on pourrait isoler et protéger les individus à risque sans que tout le monde soit puni ou de porter des masques afin de faire de l’Halloween, une fête de 365 jours par année. Il doit y avoir des raisons génétiques évidentes pourquoi plusieurs ne présentent aucun symptôme apparent même s’ils sont porteurs du virus.

    Enfin, si on faisait plus de recherche sur la piste de vulnérabilité d’origine génétique pour contrer cette infiltration de cellules immunitaires, dont des lymphocytes B, dans les poumons, mimant en quelque sorte une infection virale respiratoire constante, peut-être que la recherche sur les vaccins efficaces ou bien les médicaments serait amputée de milliards qui profitent encore une fois, aux plus riches. Mais dans la prévention, il n’y aucun argent à faire si on parvient à comprendre pourquoi le SARS-CoV-2 s’attaque seulement à certains individus. C’est bien plus payant de faire une course illusoire pour trouver un vaccin qui n’arrivera probablement jamais. En passant, ils n’ont jamais pu trouvé un vaccin pour aucun coronavirus. Aucun. Et sans vaccin, l’immunité collective telle que promulguée durant une certaine époque par le gouvernement Legault et d’autres « finfinauts », demeurera une légende urbaine.

    D’ici là, notre chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada devra demeurer chez lui à lire des livres ou bien à apprendre une langue étrangère.