Malades et surveillés

Après que le gouvernement a refusé, en mai, de tenir une consultation sur les applications de recherche de contacts pour la COVID-19, on tenait cette semaine des journées d’audience pour évaluer « la pertinence, l’utilité et les conditions de l’acceptabilité sociale » de tels dispositifs. En plein mois d’août, alors que tout le monde profite du déconfinement estival avant une rentrée qui s’annonce chaotique.

La députée libérale Marwah Rizqy l’a souligné d’entrée de jeu à l’ouverture des audiences : le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, brillait par son absence, bien que l’utilisation des outils de recherche de contacts en temps de pandémie soulève des questions cruciales en matière de cybersécurité et de protection de la vie privée de façon générale. Les audiences des derniers jours ont d’ailleurs fait ressortir les carences législatives en la matière, et il est évident que les citoyens ne sont pas toujours en mesure d’apprécier les dangers qui planent.

Les applications de recherche de contacts ne soulèvent pas des inquiétudes bien différentes de celles qui sont suscitées par toutes les applications qui, chaque jour, collectent nos données personnelles, au profit des géants du numérique. On l’a d’ailleurs beaucoup entendu : il serait absurde de déchirer sa chemise devant les applications conçues pour contrôler la pandémie sans s’inquiéter par ailleurs de tout ce à quoi nous consentons quotidiennement lorsque nous utilisons Facebook, Google ou Amazon. Toutefois, le déploiement des applications pour la COVID-19, puisqu’il se fait dans le cadre d’une initiative publique, donne à l’État une prise réglementaire qui, autrement, lui échappe. D’où l’importance de prendre au sérieux l’exercice de consultation, d’évaluer les risques, quitte à conclure qu’il vaut mieux exclure le recours à cette technologie. C’est aussi une excellente occasion d’amorcer une réflexion collective sur la surveillance numérique et le pillage de nos données personnelles par des entités commerciales. On s’étonne que le gouvernement, en ne daignant même pas envoyer un ministre en commission, n’y accorde pas plus d’importance.

Les inquiétudes exprimées par les différents intervenants devant la commission s’articulaient autour de deux grands axes. D’abord, la protection de la vie privée — on l’a déjà évoqué. Ensuite, l’efficacité même des applications de recherche de contacts. Leur capacité à alerter les utilisateurs et à prévenir la transmission de la maladie, a-t-on déduit des expériences menées ailleurs, est directement liée à la proportion de la population ayant choisi de les utiliser. Le seuil souvent évoqué, établi par une recherche de l’Université Oxford, est fixé à 60 % de la population. L’expérience ontarienne, commencée le 31 juillet, indique que jusqu’ici, environ 10 % de la population aurait téléchargé l’application offerte. En Alberta, 5 % des gens auraient testé le dispositif mis sur pied. Or, même en supposant que, chez nous, la population accepte de télécharger massivement une éventuelle application, il ne faudrait pas surestimer la quantité de personnes ayant accès à un téléphone assez performant pour la prendre en charge.

Dans son mémoire soumis à la commission, la Ligue des droits et libertés rappelle que ce sont précisément les populations qui ont été les plus touchées par la pandémie qui ont le moins accès à la technologie. Seulement 35 % des personnes de 75 ans et plus possèdent un téléphone intelligent et la moitié de celles ayant un revenu annuel de moins de 20 000 $ n’en possède pas. À Montréal-Nord, puisque ce quartier est devenu emblématique des liens entre la situation socio-économique et le risque d’exposition à la maladie, 30 % des résidents n’ont pas d’accès normalisé à Internet. C’est donc dire que les gens ayant été, de loin, les plus affectés par la première vague de COVID-19 sont aussi ceux que l’on n’aurait pas pu avertir des risques de contagion, même si une application de recherche de contacts avait été disponible.

Tout le monde s’entend pour dire que jamais les applications de recherche de contacts ne devraient être imposées ni que l’accès à certains services devrait être rendu conditionnel à leur installation. Tout le monde s’entend là-dessus, sauf que. Le président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), Philippe-André Tessier, soulignait jeudi qu’une loi devrait malgré tout être adoptée pour affirmer le caractère volontaire des dispositifs de recherche de contacts, puisque actuellement, des employeurs, par exemple, pourraient l’imposer. La présidente de la Commission d’accès à l’information, Diane Poitras, a d’ailleurs reconnu peu après que de telles situations se produisaient déjà.

Mercredi en fin de journée, le fondateur de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila), Yoshua Bengio, soulignait que nous aurions tort d’accorder trop d’importance à la vie privée sans considérer aussi l’occasion de sauver des vies. Or, rien, à ce jour, n’indique que les applications de recherche de contacts permettent de sauver plus de vies que les méthodes épidémiologiques traditionnelles, et qu’un système de santé adéquat. Il ne s’agit donc pas tant de faire primer la vie privée sur la santé publique que de dissiper le parti pris favorable aux solutions technologiques qui contribue à la normalisation de la surveillance, tout en dévalorisant l’exercice démocratique, la recherche d’équité et de justice sociale.


 
9 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 14 août 2020 06 h 35

    Bravo pour votre chronique

    C'est bien le premier article que je lis cette année dans un média traditionnel qui ne dit pas de faire une confiance aveugle au gouvernement sous peine d'être traité de conspirationniste!

  • Marc Therrien - Abonné 14 août 2020 07 h 34

    Le progrès de la discipline


    L’apparition de la Covid-19 n’est pas le résultat d’un complot. Maintenant qu’elle continue (un peu) de se répandre, elle représente cependant une opportunité unique de tenter des expériences et de faire progresser des idées qui étaient présentes avant. Il est facile d’imaginer qu’un gouvernement qui aime exercer le pouvoir puisse apprécier que le peuple qu’il gouverne adhère majoritairement à l’idée qu’il puisse le contrôler et soit parfois tenté de mettre à l’épreuve dans la réalité la capacité d’obtenir encore plus de discipline de sa part. M’en vais relire « Surveiller et punir. Naissance de la prison » de Michel Foucault.

    Marc Therrien

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 août 2020 12 h 56

      Je ne sais pas si je lis mal cette chronique mais il me semble que c'est plutôt un appel pour que l'État légifère pour contrer "le pillage de nos données personnelles par des entités commerciales."
      la chroniqueuse n'écrit-elle pas
      "il serait absurde de déchirer sa chemise devant les applications conçues pour contrôler la pandémie sans s’inquiéter par ailleurs de tout ce à quoi nous consentons quotidiennement lorsque nous utilisons Facebook, Google ou Amazon. "
      Enfin elle écrit aussi "Les audiences des derniers jours ont d’ailleurs mis en évidence les carences législatives en la matière, " Légiférer n'est-ce pas un action propre à l'État.

      À propos de Michel Foucault je vous invite à écouter aussi sur France-culture son éloge au néolibéralisme. Voici la référence
      https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/michel-foucault-et-le-neoliberalisme-la-derniere-lecon

    • Marc Therrien - Abonné 14 août 2020 17 h 09

      M. Patenaude,

      Vous avez effectivement bien saisi l’idée générale de cette chronique. Pour ma part, mon attention s’est centrée davantage sur ce passage : « Tout le monde s’entend pour dire que jamais les applications de recherche de contacts ne devraient être imposées, ni que l’accès à certains services soit rendu conditionnel à leur installation. » Il y a une différence entre acquiescer à laisser des traces en utilisant volontairement Facebook en connaissance de cause et voir le gouvernement ou d’autres organisations ayant du pouvoir sur les citoyens être tenté d’imposer le traçage au nom d’un objectif sanitaire.

      Marc Therrien

    • Jacques Patenaude - Abonné 15 août 2020 08 h 50

      Nombreux sont ceux qui pensent que ce "consentement" demandé par facebook est bidon et doit lui aussi être encadré par une législation. Le problème avec le point de vue que vous énoncez est qu'il occulte le fait que sans intervention de l'État on laisse un big brother privé agir sans contrôle. Les individus n'ont aucunes chances acquiescer en toute connaissance de cause. Je vous suggère l'excellent actice de Pierre Trudel sur le sujet.
      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/583909/les-vrais-enjeux-de-tiktok

      En fait qu'on aime ou non l'État il demeure le seul recourt collectif sur lequel on a un certain pouvoir dans ce cas.
      Je vous donne raison sur le fait qu'il est important qu'on le surveille étroitement ses actions législatives et ses agissements par la suite. Ça fait parti de la démocratie.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 14 août 2020 09 h 03

    La réalité, c'est que dans tous les pays qui ont essayé ces applications, ce fut un échec lamentable. Vaut mieux mettre l'énergie et l'argent ailleurs.

  • Nadia Alexan - Abonnée 14 août 2020 09 h 22

    L'intelligence artificielle favorise les dictatures.

    L'intelligence artificielle n'est pas la panacée envisagée par nos politiciens pour résoudre nos problèmes.
    En effet, l'historien et philosophe de renommée, Yuval Noah Harrari, auteur de «21 leçons pour le XXIe siècle», nous prévient que «l'intelligence artificielle avantage les dictatures.» L'auteur se penche sur les rapports complexes entre technologie et démocratie, à l’heure où les progrès de l’intelligence artificielle (IA) menacent selon lui ses fondements. Il nous rappelle que « les monarchies, oligarchies ou autres formes autoritaires de gouvernance ont été bien plus répandues dans l’histoire » que le système démocratique.
    Fidèle à sa théorie, développée dans «Homo Deus», selon laquelle les démocraties libérales fondées sur les valeurs humanistes pourraient bien n’être que des parenthèses, l’historien alerte sur la fragilité des idéaux de liberté et d’égalité.
    Le problème avec l’intelligence artificielle, c’est que selon l’historien, elle diffère des technologies qui l’ont précédée, en cela qu’elle va « concurrencer les humains au niveau cognitif ».
    Et c’est bien là que le bât risque de blesser, puisqu’en « perdant leur valeur économique, ces individus pourraient aussi perdre leur pouvoir politique ». La technologie pourrait alors être utilisée par des gouvernements afin de contrôler leurs populations agitées.

  • Pierre Fortin - Abonné 14 août 2020 12 h 03

    La normalisation de la déviance et l'érosion lente de nos droits et de nos protections


    Madame Lanctôt,

    Vous ciblez bien le problème dans votre conclusion : « Il ne s’agit donc pas tant de faire primer la vie privée sur la santé publique que de dissiper le biais favorable aux solutions technologiques qui contribue à la normalisation de la surveillance, tout en dévalorisant l’exercice démocratique, la recherche d’équité et de justice sociale. »

    À ce titre, on ne doit pas oublier ce que mijote le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, qui propose de transférer 80 % des données des 457 centres de traitement informatique à des services d'hébergement en ligne privés, i.e. Amazon, Google ou Microsoft.

    Car il y a le Cloud Act, une loi du Congrès US que le chroniqueur Pierre Trudel nous décrivait, le 12 février 2019, et au sujet de laquelle il émettait de sérieuses réserves : « Or, il se trouve que le droit américain accorde aux autorités de ce pays un droit étendu d’accéder aux données où qu’elles se trouvent, et ce, dès lors qu’elles sont entre les mains d’une firme assujettie aux lois américaines [...]

    « Deux dispositions du Cloud Act sont à la source des préoccupations de ceux qui expriment des craintes à la perspective de voir le gouvernement du Québec faire appel à des firmes américaines pour stocker ses données. Une première prévoit que toute société américaine (c’est-à-dire enregistrée aux États-Unis), ainsi que les sociétés contrôlées par elle, a l’obligation de communiquer aux autorités américaines, à leur demande, les données placées sous son contrôle sans égard au lieu où ces données se trouvent stockées. Cela met radicalement à mal la souveraineté de tous les pays dans lesquels sont stockées des données. »

    Le ministre Caire ne nous ayant jamais informé suffisamment de l'évolution de ses travaux, il est à craindre que nous soyons mis, encore une fois, devant un fait accompli et qu'il faudra reprendre ce débat, mais avec plus de virulence cette fois.

    Et les sondages ne suffiront pas.