La liste

Peut-on être pour le mouvement de dénonciation d’agression sexuelle et contre la tournure qu’il prend ? Pour que les femmes se lèvent en bloc sans soumettre un paquet d’hommes à l’arbitraire ? Pour la prise de parole sans tomber dans la tribune populaire à saveur maoïste ? Pour la solidarité, mais contre la chasse aux sorcières ?

L’heure, on dirait, est peu propice aux nuances. Après la dénonciation de Safia Nolin à l’égard de Maripier Morin sur Instagram, suivie de la chute en ligne de têtes d’affiche de la scène musicale, voici « la liste », le nom de plus de 800 hommes accusés, à petite ou à grande échelle, d’agression sexuelle, et publiés, sans autres explications, sur Facebook.

Vu la rapidité avec laquelle les chanteurs écorchés se sont confessés, allant jusqu’à féliciter (!) leurs accusatrices — « je salue le courage des victimes qui dénoncent ; je mesure aujourd’hui l’ampleur du mal dont je suis responsable », écrit le rappeur Maybe Watson — on voit bien que la première vague de dénonciation du mouvement MeToo, celle qui a vu Harvey Weinstein, Gilbert Rozon et Éric Salvail tous inculpés, ont pétri les consciences. Tout le monde comprend parfaitement ce dont il s’agit aujourd’hui et beaucoup, visiblement, tremblent dans leurs culottes.

À voir autant d’hommes soudainement contrits, on conclut que le phénomène méritait un second coup de balai. On comprend aussi que des femmes aient voulu ratisser cette fois plus large. Cette nouvelle vague de dénonciation ne vise pas uniquement l’agression sexuelle proprement dite, celle qui est punissable par la loi. La fameuse liste publiée sur FB va plus loin en faisant l’inventaire de tous les gestes qui sous-tendent l’objectification sexuelle des femmes, ce qu’on appelle aujourd’hui, de façon un peu plus alarmiste, la « culture du viol ». Il peut s’agir d’un simple sifflement, un compliment un peu trop grivois, une main pesamment posée sur un genou, et jusqu’au viol comme tel.

Il s’agit là des marqueurs de la condition féminine d’aujourd’hui, ce qui reste (de plus choquant) de l’inégalité entre les hommes et les femmes après des décennies de combat. Il y a toujours eu un prix à payer du fait d’être femme, mais le prix est quand même nettement moins élevé maintenant. Les femmes ont une liberté de parole et de mouvement, une reconnaissance de leur compétence, une capacité de gagner leur vie qui n’existaient tout simplement pas auparavant. C’est au niveau sexuel que ça se gâte ; c’est ici que les femmes redeviennent soudainement des mineures et de simples objets. C’est la découverte de ce pot aux roses par les générations plus jeunes, des femmes élevées dans la parfaite égalité, s’attendant à « tout avoir » et découvrant, à l’âge adulte, qu’on ne leur avait pas tout dit, qu’il restait encore des zones d’ombre, qui explique, à mon avis, les remous qu’on constate actuellement.

Le nouveau radicalisme féministe est la conséquence de cette conjoncture astrologique, si on peut dire, une génération de femmes beaucoup plus exigeantes, aux attentes très élevées et à la mèche courte, juxtaposée au dernier bastion de mononc’— fussent-ils rappeur aujourd’hui. Comme au moment de la première incarnation du mouvement MeToo, ces protestations sont d’une importance capitale, voire révolutionnaire, vu le pouvoir inouï qu’il accorde aux femmes pour la première fois. Alors que les femmes ont encore des difficultés à accéder à des postes de pouvoir, voici qu’elles ont soudainement suffisamment d’influence pour démettre quelqu’un de ses fonctions. C’est du jamais vu.

Mais de là à vouloir s’instituer en tribunal révolutionnaire, à décider arbitrairement qui mérite d’être cru (toutes les femmes) et qui mérite d’être condamné sur la place publique (tous les hommes pointés du doigt), sans tenir compte des faits, sans tenir compte d’une certaine justice élémentaire, il y a une ligne (de grâce) à ne pas franchir. « Nous [n’expliquerons] pas de quoi sont accusées les personnes de la liste, car la simple mention de ceux-ci pourrait mettre en danger des personnes ayant dénoncé et mettre en jeu leur sécurité. C’est à vous de voir si vous voulez garder ces gens dans vos amis sachant qu’ils ont au moins harcelé ou agressé sexuellement, ou pire », déclame ex cathedra la meneuse de claque sur sa page FB.

Cette tendance à vouloir excommunier les « brebis galeuses », un vieux piège pour tous les mouvements de libération, se voit renforcée aujourd’hui par l’existence des réseaux sociaux. Elle rejoint une autre tendance malheureuse, celle de vouloir « canceller » les idées et les personnes qui nous déplaisent, phénomène qui hante certaines factions de gauche aujourd’hui. « De plus en plus, on cherche à punir ce qui est perçu comme une transgression de la parole ou de la pensée », rappelaient 150 intellectuels dans une lettre ouverte voulant favoriser la dissension et le débat. 

Même avec les meilleures intentions du monde, il est toujours dangereux de vouloir jouer au bon Dieu.


 
52 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 15 juillet 2020 07 h 09

    Ouf!

    Cette fois, je l'avoue : difficile de ne pas être d'accord avec «notre» chroniqueuse. J'adore la dernière phrase.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 juillet 2020 08 h 30

      Mais M. Joyal, notre chroniqueuse adorée joue sur la clôture en prenant toujours ce qui fait son affaire quelque soit le parti. C’est la définition même du mot courtisan et de girouette politique. Ah ! Les bâtards de Voltaire. Mais attention, ce mouvement de la culture du bannissement qui se dit révolutionnaire est tout simplement une agression contre la démocratie. Beaucoup risque d’être emportée à tort dans cette vague inquisitoire qui déferle au Québec présentement.

      Cette liste me fait penser à l’époque du maccartisme ou les gens qui supposément sympathisaient avec les communistes étaient traduits dans un tribunal de la pensée aux accents orwelliens. Combien de gens ont tout perdu puisque s’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas répondre à cette question : « Are you now or have you ever been a member of the Communist Party of the United States? » (Êtes-vous ou avez-vous déjà été un membre du Parti communiste aux États-Unis ?), ils étaient bannis de toutes les sphères sociétales et étiquetés. C’était la chasse aux sorcières et les bûchés étaient partout.

      Bientôt, si on continu, il ne restera plus grand-chose de valable en société. Le confinement n’a pas été bon pour la santé psychologique de plusieurs et les relations humaines vont en souffrir pour longtemps. Ce discours victimaire de #MeToo et de #Black Lives Matter cache une dimension qui relève d’une dictature de la pensé propre aux énergumènes fascistes des antiracistes et du mouvement radicaliste féministe d’une nouvelle gauche, ces mêmes dénoncés par les plus grands intellectuels de gauche il n’y a pas si longtemps dans Harper’s Magazine.

      Le tribunal révolutionnaire des médias sociaux a décidé qu’il était porteur de la Vérité. Comme disait un de ses porte-parole, Martine Delvaux de l’UQAM : « Qu’on arrête de brandir la présomption d’innocence. Que les dénoncés, plutôt, fassent la preuve qu’ils ne l’ont pas fait. » Wow !

      Et qui sème le vent, récolte la tempête.

    • Louise Melançon - Abonnée 15 juillet 2020 10 h 05

      Oui!... je suis tout à fait d'accord avec la parole de Francine Pelletier, ce matin. Je la rejoins dans ma vision féministe. En même temps, j'apprécie son interprétation de ce qui explique ce phénomène de délation pratiquée par cette génération de femmes. Je ne comprenais pas... Et oui... sa dernière phrase est un bijou!

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juillet 2020 10 h 59

      @ Cyril Dionne,

      "Cette liste me fait penser à l’époque du maccartisme ou les gens qui supposément sympathisaient avec les communistes" - Cyril Dionne

      ..dixit, celui-là même, qui, depuis des années, passe son temps à associer tous les membres de Québec solidaire à des communistes; des radicaux, des extrémistes; des fascistes anti-racistes; des islamos-gauchistes, des anarchistes et des black bloc.

    • François Poitras - Abonné 15 juillet 2020 11 h 57

      Les réseaux justiciers ne sont qu’une manifestation parmi d’autres de la mouvance individualiste anti-État. Ici, c’est l’État de droit et la justice qui sont condamnés, selon la présomption d’une insuffisance chronique à répondre adéquatement aux doléances de chacun. L’enflure victimaire hypermédiatisée et son moralisme discriminatoire fondent cette volonté de déstabilisation des institutions, Ainsi, l’Église-de-la-quête-de-la-rectitude-absolue se lève face aux impies et décrète leurs excommunions sociales. Nous sommes devant des fous qui proclament que leur loi prévaut sur celles de la société.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 juillet 2020 13 h 56

      Non M. Montmarquette, vous ne faites que soutenir les dictatures de Cuba, du Nicaragua, du Venezuela, de la Chine, de la Russie, de la Corée du Nord et j'en passe. Et on savait qu'avec nos islamo-gauchistes, le point Godwin allait être franchi en un temps record.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juillet 2020 15 h 22

      @ Cyril Dionne,

      "Non M. Montmarquette, vous ne faites que soutenir les dictatures de Cuba, du Nicaragua, du Venezuela, de la Chine, de la Russie, de la Corée du Nord et j'en passe." - Cyril Dionne, 15 juillet 2020

      https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/582448/meme-les-plus-petits-gestes-ont-des-consequences

      Vos pelletées de mensonges ne déshonorent que vous.

      Donnez-nous les textes et déclarations officielles de Québec solidaire ou de moi qui disent ça.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 juillet 2020 21 h 44

      Ce que je voulais rajouter avant de me faire déranger par nos apôtres de la gauche marxiste, les gens des pays que j'ai énuméré plus haut doivent saliver présentement. Quelle bonne affaire pour eux. Ils peuvent assassiner la réputation des gens et faire pression sur des personnes importantes en se cachant sous de faux noms et tout cela, de façon anonyme. Nul besoin de preuves ou de prouver son identité puisqu’on croit tout le monde sans poser aucune question.

      Alors, que dire d’une collecte de fonds caritative à laquelle Justin Trudeau, alors âgé de 28 ans, avait assisté à Creston en Colombie-Britannique (2000). Un éditorial non signé paru à l'époque dans le journal Creston Valley Advance qui avait déclaré que Trudeau s'était excusé pour le « traitement » inapproprié envers une femme journaliste. L'éditorial n'avait fourni aucun détail, mais avait déclaré que Trudeau avait « manifestement manqué de respect » à la journaliste.

      Plus tard, Valerie Bourne, l’ancienne éditrice de l'Advance, avait déclaré à la CBC News qu'elle avait parlé avec la journaliste en 2000: « Je me souviens de la conversation qu'elle était venue me voir parce qu'elle était perturbée par cela. Elle n'aimait pas ce qui s'était passé. Elle ne savait pas trop comment elle devait procéder, car bien sûr, nous parlions de quelqu'un qui était connu de la communauté canadienne. »

      Bourne avait déclaré: qu’elle ne classait pas l’affaire comme une agression sexuelle », mais elle a dit que les actions présumées de M. Trudeau n'étaient « certainement pas les bienvenues et définitivement inappropriées ».

    • Françoise Labelle - Abonnée 16 juillet 2020 08 h 06

      M.Dionne,
      Cuba et le Venezuela, le Nicaragua, l'Iran (!) ont une histoire que vous semblez méconnaître et dès l'origine des régimes actuels, des tentatives de coup d'état répétées.
      La Chine, avec qui le gauchiste Bolsonaro file très doux; la Chine dont les multinationales comme Apple ou Nike ont assuré la croissance? La Russie qui pilote le gauchiste Trump?
      Bien des gauchistes défendent la laïcité de l'État et c'est pas Godwin qui va interdire qui que ce soit de parler d'une période importante de l'histoire pendant laquelle les occidentaux de droite ont pactisé avec la bête.

    • Christian Montmarquette - Abonné 16 juillet 2020 09 h 40

      Merci Mme Labelle,

      Je n'en pense pas moins.

      Et utiliser un expédiant comme le point Godwin pour museler ses adversaires est le contraire du libre débat démocratique.

  • Olivier Mauder - Inscrit 15 juillet 2020 07 h 11

    Votre position est étonnante

    Votre position est étonnante car le mouvement antiraciste actuel (pas celui des années 70-80) et le mouvement anti-loi 21 partent du même radicalisme. On parle notamment de féminisme radical et de féminisme intersectionnel pour désigner des courants plus radicaux. ils visent le patriarcat et la domination des hommes sur les femmes. Et pour l'intersectionnel, font le lien entre le genre, la race, la classe ou l'orientation sexuelle.

    De mon côté, je n'aime pas trop ce radicalisme mais je comprends ce mouvement actuel car pour ces femmes victimes, il n'y a pas de justice. Les preuves sont minces dans des cas comme ceux-là car c'est parole contre parole. Donc rares sont les procès qui aboutissent. Il faudrait changer le fonctionnement de notre justice et avoir une nouvelle génération de juges moins engoncés dans leur conservatisme.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juillet 2020 09 h 01

      @Olivier Mauder,

      "Le mouvement anti-loi 21 partent du même radicalisme " - Olivier Mauder

      Vous en avez vu beaucoup ? ..des listes publiques pour dénoncer ceux et celles qui appuient la loi 21, et ce, au point de briser leur carrière et de détruire réputation?

    • François Poitras - Abonné 15 juillet 2020 10 h 27

      « Propension qu'ont les êtres humains à utiliser les autres pour leurs propres fins » ? Le problème des réseaux justiciers tient fans le fait que « les fins » des dénonciateurs demeurent indéterminées alors que la condamnation s’applique.

    • Annie-Ève Collin - Abonnée 15 juillet 2020 11 h 29

      Monsieur Montmarquette, oui, en fait, peut-être pas des listes publiques, mais des manoeuvres tout aussi viles pour causer du tort à des gens qui appuient la loi 21, en les désignant publiquement comme racistes.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juillet 2020 14 h 02

      @ Annie-Ève Collin,

      J'attends vos exemples pour les torts causés.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juillet 2020 14 h 43

      @ Annie-Ève Collin

      J'ajouterais,

      Si, comme vous dites, "des manoeuvres tout aussi viles pour causer du tort à des gens qui appuient la loi 21" ont été faites...

      - Pourquoi les personnes concernées n'ont-elles pas poursuivi les diffamateurs en question?

      Il faut aussi savoir que pour intenter une poursuite en diffamation, il faut que les personnes concernées aient été nommées explicitement et non dans un commentaire général dénonçant le racisme.

  • Raynald Blais - Abonné 15 juillet 2020 07 h 13

    Mononc’

    Difficile de croire que c’est le dernier bastion de mononc’.
    À moins de se persuader que ce nouveau radicalisme féministe est « la conséquence d’une conjoncture astrologique » qui passera, il faut s’attendre à d’autres vagues. Ces dénonciations à répétitions contestent l’efficacité même d’une bonne volonté pour résoudre le problème. Évidemment, après chaque vague, on peut s’attendre à une nette amélioration de la relation homme-femme par peur de figurer sur la prochaine liste. Mais cette vision malsaine de l’être humain en tant qu’objet restera ancrée longtemps dans les têtes, surtout si son enseignement perdure.
    Sous la sempiternelle question de liberté de marché, le corps de la femme est exploité et vendu aux messieurs sous forme de marchandises ou de services. Les hommes et les femmes sont baignés continuellement dans l’amalgame fait par la publicité entre le sexe et la consommation. Si, par leur geste, les dénonciatrices tentent de proscrire les comportements anormaux qui en découlent, leur dénonciation ne leur donnera pleine égalité que le jour où une plus large mobilisation mettra au pas ceux qui tirent profit de cette paraphilie.
    Sinon, à la moindre crise, ces comportements anormaux resurgiront alimentés par la vision de la femme-objet qu’il fallait combattre radicalement.

    • Marc Therrien - Abonné 15 juillet 2020 17 h 02

      Il semble qu’il soit révolu ce temps où il était perçu comme un privilège d’être l’élue d’une idole admirée. Il existe maintenant un type d’agression qui consiste à ne pas tenir sa promesse d’amour exclusif après une nuit de sexe; l’élue du cœur découvrant qu’elle est plutôt l’élue du corps est alors remplie d’une déception amère pouvant déborder en colère vengeresse.

      Marc Therrien

  • Paul Gagnon - Inscrit 15 juillet 2020 09 h 12

    « Même avec les meilleures intentions du monde, il est toujours dangereux de vouloir jouer au bon Dieu. » F.Pelletier

    @André Joyal - Inscrit 15 juillet 2020 07 h 09

    Peut-être votre nouvelle chroniqueuse préférée (sourire) a-t-ell peur d'être, elle-même, sur une liste en attente...
    Qui sait...
    Peut seront épargnés dans le nouvel enfer qui se dessine. Seul le Dieu de la Folie saura reconnaître les siens.

  • François Poitras - Abonné 15 juillet 2020 09 h 13

    Détruire

    Une bonne analyse de Mme Pelletier. Mais la question de fond demeure. Cette dernière vague de dénonciation serais-t ’elle la dernière?

    S'il est difficile de faire la démonstration du harcèlement psychologique ou sexuel devant la cour, il est tout aussi périlleux de faire la preuve que les motivations derrière ces mouvements de lynchage public hautement médiatisés ne soient d’un autre ordre que celui de la médisance, du désir de détruire l’autre socialement, de la rancœur obsessionnelle ou de toute autres motivations abjectes.

    Ainsi, comment défendre le droit à la réputation ? Le cas Morin/Nolin est particulièrement éloquent. Pourquoi la plaignante utilise-t-elle un « tribunal populaire » pour obtenir réparation ? N’avait-elle d’autres options que de chercher à détruire la réputation et la carrière de l’intimée ? Celle-ci devrait-elle amener l’accusatrice devant les tribunaux ?

    La notion juridique de diffamation inclut le cas où les faits dénoncés sont avérés alors que les motifs soutenant la dénonciation sont malintentionnés.