Le privilège blanc

Dans la série «Dear white people», les tensions raciales sont multiples et les solutions ne sont pas noires ou blanches. Choc culturel et répliques cinglantes.
Photo: Lara Solanki/Netflix Dans la série «Dear white people», les tensions raciales sont multiples et les solutions ne sont pas noires ou blanches. Choc culturel et répliques cinglantes.

Au musée de l’apartheid de Johannesburg, on vous remet de façon aléatoire un billet qui vous donne accès à l’une des deux entrées. Celle pour les Blancs et celle pour les autres. Comme à l’époque. Durant les quasi cinquante ans qu’a duré l’apartheid en Afrique du Sud, jusqu’en 1994, tout était divisé en Blancs et non-Blancs, ou plutôt entre privilégiés et le reste. En mars dernier, j’ai reçu un billet pour l’entrée des Blancs et l’homme noir qui m’accompagnait, directeur d’une ONG contre le racisme basée en Angleterre, a pigé l’entrée des non-Blancs. Nous nous sommes regardés d’un air gêné. Malaise diffus. Le savoir est une chose, le vivre en est une autre.

Reconnaître un privilège lorsqu’on est né avec, que ce soit son sexe — oui, oui, le boys’ club — ou la couleur de sa peau, son code postal, son statut social ou sa race, son nom ou sa langue, apparaît impossible à certains. Normal. Tu es né avec.

En promotion ces jours-ci, je comptais le nombre de titres portant le nom de Dany Laferrière dans ma bibliothèque. Douze sur trente-deux romans écrits. Je ne retrouve plus Comment faire l’amour avec un *bip* sans se fatiguer. Je ne voudrais pas perdre mon emploi ou faire l’objet d’une enquête comme l’animatrice Wendy Mesley de CBC pour avoir eu le malheur de prononcer le mot en N en me référant à un ouvrage (Nègres blancs d’Amérique, le best-seller de Pierre Vallières, en 1968).

« Only a N* can call me a N*», disait un de mes ex qui n’avait pas lu la biographie de Malcolm X mais vivait une forme de racisme quotidien à Miami, comme barman et comme résident américain. Notre couple dérangeait davantage là-bas qu’ici. Une des premières lois de l’apartheid en Afrique du Sud, alors que les Blancs ne représentaient que 21 % de la population en 1948, est d’ailleurs de prévenir les mariages mixtes et toute relation sexuelle entre Blancs et non-Blancs. Surtout : javelliser la race blanche.

Une vie en couleur

Pour illustrer le problème de la couleur de peau, j’aime ce texte du poète sénégalais Léopold Senghor qui s’intitule Poème à mon frère blanc :

Quand je suis né, j’étais noir ;

Quand j’ai grandi, j’étais noir ;

Quand je suis au soleil, je suis noir ;

Quand je suis malade, je suis noir ;

Quand je mourrai, je serai noir…

Tandis que toi homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose ;

Quand tu as grandi, tu étais blanc ;

Quand tu es au soleil, tu es rouge ;

Quand tu as froid, tu es bleu ;

Quand tu as peur, tu es vert ;

Quand tu es malade, tu es jaune ;

Quand tu mourras, tu seras gris…

Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur ? »

Les privilèges sont parfois invisibles, contrairement à la couleur. Même masquée, une POC (person of color), comme « ils » disent, reste une personne de couleur. Les Québécois ont souvent été stigmatisés à cause de leur langue. « Speak white », entendaient-ils. Nous étions un peuple de pêcheurs de morue et sommes encore un peuple de locataires. Je me suis d’ailleurs fait traiter de « locataire » la semaine dernière par un proprio un peu dérangé de mon immeuble. Ça se voulait une insulte. Si j’avais été Arabe, il m’aurait dit de retourner dans mon pays.

Il ignore peut-être que nous sommes tous des locataires, de passage ici-bas. Mais ce qui me chagrine dans cette goujaterie, c’est de penser qu’on cherche à diminuer quelqu’un parce qu’il n’est pas un « possédant ». Lorsque j’ai relaté l’incident à mon B, il a souri : « Pis t’es juste une pigiste en plus ! » Il a tout compris. Et du haut de ses 16 ans, il donne parfois un 20 $ aux sans-abri qu’il croise parce qu’il est conscient de son privilège. Il est bien tombé, sans effort. Certains tombent mal, sans effort également. Les dés roulent dès notre conception.

Moi je fais de mon mieux pour chanter comme vous
ais je ne peux pas grand-chose, je ne peux rien du tout  
Je crois que c’est la couleur, la couleur de ma peau  
Qui n’va pas

 

Le privilège blanc n’est pas un mythe, c’est une fondation solide sur laquelle s’élève ensuite notre histoire individuelle et commune. Le reconnaître, c’est s’obliger à se questionner sur la porte d’entrée du musée, celle qui demeure invisible, tout comme le plafond de verre. Je ne parle pas ici du poids de l’Histoire, mais de celui du présent.

Va-t-on trop loin ? Oui, c’est possible. Les statues doivent peut-être trembler sur leur socle, mais dois-je arrêter de danser le swing parce que c’est de l’appropriation culturelle ? Le blackface de Justin Trudeau a peut-être coûté un siège au Conseil de sécurité de l’ONU au Canada, prétendent certains, mais doit-on cesser de chanter du Louis Armstrong si on est Blanc ? Et est-ce que Nino Ferrer pourrait encore hurler « Je voudrais être Noir » ? L’Oréal peut retirer le mot « blanc » et « blanchissant » de tous ses produits pour pâlir l’épiderme sensible, le vrai désastre est encore de vouloir se décaper et s’effacer pour apparaître. Et je signe Blanchette malgré tout.

Moutons blancs

J’écoute la série Dear White People (Moutons blancs) que mon ado a adorée. Je n’ai jamais autant entendu le mot N* adressé à des Noirs (par des Noirs). Très actuelle, cette série Netflix nous apostrophe directement, nous, les Blancs. Dans le même esprit revendicateur, She’s Gotta Have It de Spike Lee se déroulait davantage en circuit fermé dans un Brooklyn embourgeoisé. Je l’ai aimée tout autant, parce qu’elle était le fait d’une double libération, celle d’une Noire et d’une femme, artiste de surcroît.

Dans Dear White People, ces étudiants noirs et blancs sur un campus américain, l’utilisation des médias universitaires (radio et journal ainsi que réseaux sociaux) et la relation amoureuse entre Sam White (Noire, comme son nom ne l’indique pas) et Gabe (Blanc) ajoutent plusieurs couches de tensions et des scènes de racisme inversé.

Chères personnes blanches, le minimum requis d’amis noirs pour ne pas avoir l’air raciste vient d’être augmenté à deux. Désolée, mais votre pusher de cannabis, Tyrone, ne compte pas.

Sans compter que les Noirs du campus sont divisés entre eux en sous-groupes qui se détestent à cause de leur allégeance à des causes diverses ET de la couleur plus ou moins foncée de leur peau. La haine est humaine, elle n’a pas de couleur.

La série débute avec cette citation de l’écrivain James Baldwin : « Le paradoxe de l’éducation est qu’au moment où l’on commence à être conscient, on commence à examiner la société dans laquelle on est éduqué. » Et Dear White People examine cette société sous tous ses travers en brandissant avec humour et vivacité un miroir grossissant pour nous faire réaliser qui nous sommes.

Car au-delà de notre couleur de peau, de notre origine, de notre langue, de notre sexe et de notre profession, de nos déterminants sociaux, la question demeure entière. Qui êtes-vous ? Un mouton, une couleur, une lueur ou l’air du temps ?

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Visité le site du Musée de l’apartheid. C’est par ici, pour une visite virtuelle et colorée qui explique les grandes lignes de ce pan de l’histoire de l’Afrique du Sud où Nelson Mandela a joué un rôle crucial. Entrée libre pour tout le monde.

Aimé les confessions du comédien et réalisateur Jean-Pascal Zadi sur Brut. Survivre aux
clichés et au profilage racial
au menu.

Toujours sur Brut, une vidéo sur les produits cutanés blanchissants utilisés par les Noirs, qui peuvent provoquer diabète et cancer de la peau.


Joblog

L’erreur et le réveil
 

Erratum : J’ai cité Mères au front tout croche la semaine dernière. Il fallait lire : « L’amour de nos enfants est notre arme de construction massive pour la suite du monde » au lieu de « Les bras de nos enfants sont notre arme de destruction massive pour la suite du monde… ». Pas la même chose du tout, du tout ! Mes excuses ! Je suis mûre pour des vacances, les pieds dans la camomille. La vidéo de la manif des mères au cœur vert est ici.

Pour ceux qui veulent connaître la suite de la vidéo de confinement de la cinéaste Jennifer Alleyn après La sieste (qui a gagné un prix spécial du jury au Festival international des films en quarantaine (FIFQ)), voici Le réveil, avec son complice, le comédien Henri Chassé.


 
11 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 3 juillet 2020 07 h 17

    Le N-word

    Le terme «nègre» a longtemps été employé différemment en français et en anglais. En juin 1966, le Monde diplomatique annonçait «Le festival des arts nègres de 1966» à Dakar au Sénégal. Le poète et homme d’état sénégalais Senghor, décédé en 2001,utilisait le terme sans problème («Penser et agir par nous-mêmes et pour nous-mêmes, en Nègres..., accéder à la modernité sans piétiner notre authenticité.»).
    Aux USA, à la fin du 19e, le N-word est utilisé par des écrivains américains connus, comme Twain et Conrad («The Nigger of Narcissus») sans intention péjorative. Au début du XXe, le terme devient péjoratif et dans les années 50 carrément raciste.
    En kreyòl ayisyen, «neg» signifie «homme». Nèg ki konn bwè tafya ansanm: Ceux qui boivent le tafya ensemble.

    Comme vous m'avez piqué ma citation finale (Cher frère blanc), je termine en notant l'arrestation musclée d'un homme noir ayant grillé un feu jaune! À Québec, plusieurs blancs grillent allègrement les feux rouges. L'arrestation a été filmée par une dame qui a tout de suite pensé à un dérapage possible.
    «La police de Montréal brutalise un homme noir qui a « brûlé » un feu jaune», Ricochet (et d'autres médias), 30 juin

  • André Savard - Abonné 3 juillet 2020 08 h 37

    Le privilège occidental

    Il faut distinguer le privilège d'être blanc de celui d'être né en Occident. Le modèle civilisationnel de l'Occident avec son cadre épistémologique, ses racines gréco-romaines, et sa définition de la personne issue du christianisme est unique. Il a servi de terreau à des avancées techniques incomparables.

  • Pierre Robineault - Abonné 3 juillet 2020 09 h 48

    Un oubli?

    Auriez-vous oublié de vous interroger à propos de votre nom de famille? ;-)

    • Françoise Labelle - Abonnée 3 juillet 2020 12 h 22

      Amusant! Moi qui pensais que son nom de famille était Blo.

  • Réjean Martin - Abonné 3 juillet 2020 10 h 31

    merci

    merci Madame pour ces mots de LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR ! En voici d'autres : «Les racistes sont des gens qui se trompent de colère»...

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 3 juillet 2020 10 h 39

    Et les Islandais?

    « Reconnaître un privilège lorsqu’on est né avec, que ce soit son sexe — oui, oui, le boys’club — ou la couleur de sa peau, son code postal, son statut social ou sa race, son nom ou sa langue, apparaît impossible à certains. Normal. Tu es né avec.»

    Donc l'ensemble des Islandais est privilégié si je comprends bien? Et tous les Noirs qui s'opposent à BLM ou encore à cette idéologie (qui produit les concepts comme le privilège blanc) sont des Oncle Tom?

    Que faire du livre Please Stop Helping Us: How Liberals Make It Harder for Blacks to Succeed de Jason L. Riley?
    Que faire de Candace Owen?
    Que faire de la quantité folle de Noirs qui se tuent entre eux à Chicago?
    Que faire de de Thomas Sowell , l'auteur (noir) de Race and Economics?

    Vos thèses me dérangent pas, mais ayez au moins la probité de présenter, un minimum les pts de vue inverses pour au moins qu'on comprenne la nature de l'argument au lieu de raisonnements circulaires qui minent le débat en obligeant tout le monde à réfléchir avec ses pieds : « C'est impossible, tu es né avec».

    Jordan Peterson a passé les 4 dernières années montrer que ces idées étaient construites sur des simplifications absurdes, cessons de discréditer avec le «angry white man», c'est une attaque ad hominem ridicule.

    C'est comme les manifestations aux États-Unis, on couvre a chose au Devoir en taisant les émeutes, on a même pas décrit la zone «Chop ou Chaz», il faut s'informer ailleurs, donc on ne sait pas qu'il y a une poursuite à Seattle et on sait encore moins qu'il y a eu plusieurs fusillades et un mort, précisément parce que la police n'est plus la bienvenue.

    Cette situation permanente de double standard contribue à l'appauvrissement de la pensée. C'est triste, car précisément pour plus de justice, ça prendre une pensée forte.

    Que l'on combatte le racisme avec de la richesse intellectuelle, pas les délires idéologiques d'Evergreen.
    Voir le documentaire «Evergreen ou les dérives du progressisme» pour comprendre ce dont j

    • Marc Therrien - Abonné 3 juillet 2020 17 h 11

      D’après Peggy McIntosh, entres autres, le privilège blanc sert à parler d’un « ensemble invisible d'avantages non mérités » dont dispose les blancs dans des sociétés occidentales. Ainsi, pour ma part, avant de m’intéresser à des points de vue inverses pour mieux comprendre de quoi il en retourne, je serais d’abord intéressé à ce qu’on m’explique comment ce privilège blanc a été obtenu s’il n’a pas été mérité. A-t-il été conféré? Si oui, par qui et comment? S’il a été acquis de force d’une telle façon qu’il n’a pas été mérité, est-ce à dire que le groupe auquel il a été enlevé n’était pas d’égale force? Si tel est le cas, qu’est-ce qui explique ce résultat? Peut-on espérer s’éclairer davantage sur comment s’est installé étapes par étapes ce processus de racisme dénoncé par les victimes accusatrices afin que nous puissions mieux voir comment nous pourrions procéder pour le désinstaller?

      Marc Therrien