Les hymnes de Jarrett

Keith Jarrett a eu 75 ans le 8 mai dernier. J’ai peine à y croire. Je l’écoute depuis plus de 30 ans et je l’imagine sans âge, comme une sorte de Mozart du jazz, épargné par le passage du temps. Je l’ai vu en concert, à l’occasion du Festival international de jazz de Montréal, en 1993. Je me rends compte aujourd’hui qu’il avait alors 48 ans. À l’époque, je n’avais pas fait attention à cela. J’étais jeune, Jarrett, c’était la musique, et la musique n’a pas d’âge.

Pour souligner l’événement, le pianiste américain a dévoilé, le jour de son anniversaire, un morceau inédit, enregistré au piano solo à Budapest en 2016. Chanson allemande composée en 1952 par Gerhard Winkler et popularisée en anglais par Nat King Cole, Answer Me, jouée par Jarrett, devient un air romantique d’une profondeur inouïe aux accents liturgiques. Jarrett vieillit, donc, comme tout le monde, mais son art, brillant depuis le début, se raffine encore.

« Si j’appelais hymne toutes les choses que je fais, déclarait-il au magazine Down Beat en 1984, ce serait approprié, car c’est ce qu’elles sont quand elles sont correctes. » Dans Keith Jarrett (Actes Sud, 2019, 224 pages), une biographie musicale, le critique français Jean-Pierre Jackson — ex-leader étudiant de Mai 68, batteur de jazz et traducteur de grands philosophes — raconte sans flafla la « quête d’absolu musical » du pianiste.

Jarrett n’est pas qu’un jazzman d’exception. Pour lui, note Jackson, « la musique doit témoigner d’une élévation, d’une ferveur », elle doit s’attacher, au-delà de la technique et du plaisir, au sens de la vie, qui, bien compris, contient un appel à renoncer à notre désir de contrôle, précisait le musicien en 1985.

Quand il explique l’intention de son œuvre, Jarrett a parfois des allures de gourou. Sa musique parle mieux que ses textes du souffle qui l’anime. Ce qui semble nébuleux par écrit se transforme en révélation quand le piano se fait entendre.

Je ne suis pas un vrai amateur de jazz. J’en écoute un peu, mais je préfère le trad, le folk, la chanson et le classique. Si Jarrett me touche autant, c’est probablement parce que son œuvre, issue du jazz, contient un peu de tous ces genres et les fond, sans les trahir, dans un art unique du piano solo.

Jackson parle d’une « synthèse qui va de Scott Joplin à Bill Evans et Paul Bley, de Bach à Chostakovitch et Arvo Pärt, en passant par le folk, le rock et les musiques liturgiques de différentes origines, à laquelle s’ajoutent des compositions originales ». Comme j’aime surtout, chez Jarrett, ses œuvres et interprétations pour piano solo, je grefferais Ravel et Debussy à la liste de ses influences.

Si je connaissais une bonne partie de l’œuvre du musicien, je n’en savais pas beaucoup sur l’homme. Jackson, qui a déjà consacré des ouvrages à Charlie Parker, Miles Davis, Oscar Peterson et Benny Goodman, le présente comme un génie. Issu d’une famille de musiciens, le petit Keith joue bien du piano dès l’âge de trois ans et peut interpréter Mozart, Bach et Beethoven avant même d’avoir sept ans !

À cet âge, une professeure de piano, Natalie Guyer, lui apprend que la technique n’est rien si elle ne s’accompagne pas d’un sens musical. La leçon portera. Enfant, Jarrett sait déjà que la musique est « autre chose qu’une mécanique sonore, que se joue en elle et par elle une sorte de révélation du monde », écrit Jackson.

Après un passage raté au prestigieux Berklee College of Music, Jarrett jouera dans les groupes d’Art Blakey, Charles Lloyd et Miles Davis, avant de lancer sa propre carrière, en 1971, grâce à sa rencontre avec Manfred Eicher, un producteur allemand qui dirige la maison de disques ECM. Cette dernière s’imposera par la suite comme le lieu par excellence du jazz de chambre, mon genre de prédilection en la matière.

En incitant Jarrett à donner des concerts d’improvisation au piano solo, Eicher contribuera au dévoilement du génie musical de l’Américain. Premier disque du genre, The Köln Concert (1975), avec ses envoûtants ostinatos de la main gauche, s’écoulera à près de quatre millions d’exemplaires.

Plutôt syncrétiste, la spiritualité que Jarrett dit être au cœur de son œuvre s’adresse, au fond, à une divinité universelle, conclut Jackson : la musique. Multi-instrumentiste, interprète de standards et de grandes œuvres classiques — Bach et Chostakovitch, notamment —, Jarrett affirmait, en 2013, que la musique était « le plus puissant guérisseur » de la tribu humaine.

Sa volumineuse discographie — plus de 150 CD — constitue en ce sens une pharmacopée de choix. Ses disques les plus épurés, comme The Melody at Night, with You (1999), au piano solo, Jasmine (2010), en duo avec le contrebassiste Charlie Haden, et Ritual (1982), sa meilleure composition interprétée au piano par Dennis Russell Davies, font partie de mes médicaments préférés.

5 commentaires
  • Donald Alarie - Abonné 4 juillet 2020 07 h 55

    Keith Jarrett

    Merci de ce magnifique texte sur Keith Jarrett. Je l’écoute moi aussi avec bonheur depuis des années.
    Donald Alarie

    • Jean-Marc Le Gendre - Abonné 5 juillet 2020 08 h 58

      En effet quel virtuose à la hauteur de Mozart avec même une plus grande diversité, je ne peux que le classeur que dans la catégorie des grands classiques
      Jean Marc abonné

  • Françoise Labelle - Abonnée 4 juillet 2020 08 h 13

    Sortir des étiquettes

    Je me souviens du vinyle «Journey within» du saxophoniste Charles Lloyd dans les années psychédéliques, que j'écoutais sans me lasser avec Hendrix, Zappa et Boulez. Sur le disque, enregistré en même temps que le plus sage «Love in», on entendait les jeunes Jack Dejohnette et Keith Jarrett. Celui-ci se servait de son piano comme une source de sons et de bruits. La parution de ces albums a été saluée. C'était une époque d'expérimentation et on sentait que Jarrett n'hésitait pas à sortir du cadre.

    On entend toute sorte de choses dans le populaire concert fleuve de Köln, des explorations rythmiques (y compris le tapage de pied) aux fioritures hispanisantes et bien des passages rappelant Debussy et Ravel, des compositeurs qui se servaient des pentatoniques, des gammes par tons, des neuvièmes, des accords altérés omniprésents en jazz. Ses compositions connues dans le répertoire standard sont plutôt mélodieuses et classiques.
    J'ai bien aimé les Préludes de Chostakovitch par Jarrett, achetés par curiosité. Du romantisme où on perd pied tout à coup. Chostakovitch, tout un personnage, a écrit une Suite Jazz.
    La musique me semble une alternative raisonnable aux religions et le jazz, un baume sur une plaie.

  • Pierre Jasmin - Abonné 4 juillet 2020 11 h 19

    Merci pour cet article dithyrambique sur Keith Jarrett

    À cet article digne d'un musicologue, j'ajouterais l'influence de Scriabine, que Jarrett lui-même m'avait avouée, lorsque je l'avais rencontré dans les coulisses d'un de ses admirables récitals à la salle Wilfrid-Pelletier il y a quarante ans environ, mais comme vous l'écrivez, la musique n'a pas d'âge.

  • André Joyal - Inscrit 5 juillet 2020 15 h 20

    Vieux souvenir : Casa Loma, novembre 1964

    Le grand Miles Davis à la trompette; Wayne Shorter au tenor saxophone; Herbie Hancock au piano; Ron Carter à la basse et
    Tony Williams à la batterie (17 ans).
    J'avais fait l'AR sur le pouce : Un. Laval-Montréal - Un. Laval. On n'était guère plus qu'une cinquantaine dans la salle en incluant le gros bouncer à la porte des toilettes à qui on devait donner un piasse...Ben pour dire!