L’anglicisation systémique

Chacun a les défauts de ses qualités. Le premier ministre Legault se pique d’être un homme pragmatique soucieux de résultats, mais il est moins à l’aise avec les concepts plus abstraits. Puisque personne ne le soupçonne de vouloir culpabiliser les Québécois, comme on le reprochait à Philippe Couillard, il serait pourtant le mieux placé pour leur expliquer que le « racisme systémique » ne fait pas référence à une discrimination volontaire et organisée, mais plutôt à des comportements plus ou moins spontanés, fondés sur des préjugés, qui vont à l’encontre des valeurs dont la société se réclame.

Ainsi, même si la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, qui se veut la loi suprême, interdit formellement toute forme de discrimination fondée sur la race, la couleur, le sexe ou encore la religion, des membres des communautés visibles sont fréquemment harcelés par la police, se voient refuser un emploi ou un logement pour la seule raison qu’ils ne sont pas blancs ou que leur nom a une consonance étrangère.

Si M. Legault a du mal à saisir la signification du qualificatif « systémique », il pourrait peut-être mieux le comprendre en l’appliquant à l’anglicisation des Montréalais, qu’il doit certainement constater autour de lui. Quoi que certains en pensent, elle n’est pas le résultat d’un sombre complot contre le français ourdi par les descendants de lord Durham, recyclés dans la promotion du multiculturalisme, avec la complicité d’Ottawa. Au contraire, ce sont des institutions bien québécoises, comme les cégeps et les universités, les entreprises et l’État lui-même qui s’en font les promoteurs, bien que tel ne soit pas leur objectif, pas plus que le racisme n’est généralement prémédité ou même conscient.


 
 

De la même façon que la Charte des droits et libertés prône l’égalité pour tous, la Charte de la langue française affirme solennellement que la volonté des Québécois est de faire du français « la langue de l’État et de la Loi, aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires », au point de la proclamer seule langue officielle.

Cela n’empêche pas de plus en plus d’entreprises de faire de la connaissance de l’anglais une condition d’emploi, des établissements d’enseignement postsecondaire de multiplier les programmes bilingues et même unilingues anglais, ni l’État de communiquer avec les personnes morales ou les nouveaux arrivants en anglais s’ils en font la demande.

Bien entendu, les gens qui œuvrent au sein de ces institutions et de ces entreprises ne sont pas francophobes, pas plus que la plupart des policiers ne sont racistes. Ils ne voient tout simplement pas le problème. Il est évidemment moins enrageant de devoir se mettre à l’anglais pour obtenir un emploi que de se le faire refuser en raison de la couleur de sa peau, mais la Charte de la langue française n’en devient pas moins aussi impuissante en pratique que la Charte des droits et libertés de la personne.


 
 

On a fait grand cas de l’agrandissement du collège Dawson, qui fait partie des projets d’infrastructures prévus au projet de loi 61. On peut en effet se demander s’il est bien avisé d’ajouter 800 étudiants à la clientèle d’un établissement anglophone qui accueille des étudiants majoritairement francophones ou allophones. De façon plus générale, la question est de savoir si l’État doit continuer à autoriser et à financer une telle passerelle vers une formation professionnelle ou des études universitaires en anglais, qui risque d’amener des non-anglophones à en faire aussi leur langue de travail.

Le directeur général du collège Dawson, Richard Filion, plaide que la majorité des Québécois y sont favorables. Dans ce cas, il faudrait également lever les restrictions à l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, puisqu’un sondage Léger-Le Devoir effectué en août 2017 à l’occasion du 40e anniversaire de l’adoption de loi 101 indiquait que 60 % des Québécois et 53 % des francophones le souhaitaient. À ce compte, on devrait sans doute abolir aussi l’impôt sur le revenu.

M. Legault a demandé qu’on lui accorde encore quelques jours avant de présenter ses propositions pour lutter contre le racisme. Si ce délai peut lui permettre de réfléchir davantage au sens des mots et à ce qu’ils signifient dans la réalité des choses, on veut bien le lui accorder. Le ministre responsable du dossier linguistique, Simon Jolin-Barrette, a aussi reporté à une date indéterminée les mesures « costaudes » qu’il a promises pour défendre le français.

Dans un cas comme dans l’autre, il est espéré qu’elles auront suffisamment de dents pour que les valeurs dont se targue la société québécoise se traduisent concrètement et que « l’évolution tranquille » évoquée par le premier ministre ne le soit pas trop.

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