Les taux d’intérêt de détail ne suivent pas

Malgré la chute abrupte des taux d’intérêt directeurs des banques centrales, les tensions sur le marché des titres à revenu fixe empêchent une résonance sur les taux de détail dits de long terme. Les institutions prêteuses préfèrent également protéger leur marge.

Le cabinet spécialisé Blue Bridge a fait le topo de la situation. « Alors que les banques centrales s’empressaient de réduire leurs taux et que les investisseurs paniqués se réfugiaient vers la sécurité des obligations d’État, les obligations de sociétés étaient vendues sans discernement et sans égard à la qualité du crédit. L’ampleur et la rapidité de la vente ont été telles que la liquidité est devenue un défi sur le marché du crédit, ce qui a exacerbé la pression sur les prix des obligations non gouvernementales plus risquées, faisant ainsi grimper les taux de rendement », écrivait-il dans une lettre publiée la semaine dernière.

Les données de l’Institut des fonds d’investissement du Canada publiées cette semaine sont parlantes. L’actif de l’industrie a diminué de 10 % entre février et mars, un recul amplifié par des rachats nets de 14,1 milliards en mars. Par catégorie, les fonds équilibrés et obligataires ont subi les plus grands mouvements de sortie, avec des rachats nets de 11 milliards et de 6,7 milliards respectivement en mars, contre des ventes nettes de 3,5 milliards et de 2,9 milliards en février. Un déplacement du long au court terme a été mesuré, alimenté par la recherche de valeurs refuges. Les fonds à long terme ont subi des rachats nets de 18,2 milliards le mois dernier, contre des ventes nettes de 4,1 milliards pour les fonds du marché monétaire.

Liquidation ordonnée

Face à ces distorsions et à la rapidité du mouvement, les Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM) ont dû accorder une dispense temporaire aux organismes de placement collectif (OPC) leur permettant d’emprunter davantage pour répondre à leur besoin de liquidités, particulièrement du côté des titres à revenu fixe. Selon la législation en valeurs mobilières, un OPC peut contracter temporairement des emprunts pour répondre à des demandes de rachat, ces emprunts ne devant toutefois pas dépasser 5 % de la valeur liquidative de l’OPC au moment de l’emprunt. « En raison de la situation extraordinaire découlant de la pandémie et de son incidence sur les marchés des titres à revenu fixe, les ACVM haussent temporairement cette limite à 10 % afin de faciliter la liquidation ordonnée d’une quantité nécessaire de titres à revenu fixe pour répondre aux demandes de rachat », peut-on lire dans un communiqué.

Dans cet environnement et alors que la Banque du Canada a agi promptement avec des baisses de son taux directeur totalisant 150 points, seul le taux préférentiel des institutions financières y a fait écho. Ce taux influence le loyer de certains prêts à la consommation et des hypothèques à taux variables. Pour leur part, les taux hypothécaires n’ont pas suivi, les taux affichés reculant en moyenne de seulement 20 points de base en réaction. Aussi, si l’on regarde l’écart des taux sur l’hypothèque et celui sur l’épargne à terme, la marge a crû d’entre 20 et 35 points de base selon les échéances.

Et les économistes du Mouvement Desjardins de résumer : « Alors que la Banque du Canada a abaissé son taux directeur de 150 points de base et que les taux obligataires ont dégringolé au cours du mois de mars, ce mouvement ne s’est pas totalement reflété dans les taux de détail. La forte incertitude et l’augmentation du risque ont limité les transactions sur le marché du financement institutionnel, ce qui a causé une hausse des écarts de taux entre les obligations sans risque et les prêts disponibles aux institutions financières. Tout porte à croire que c’est l’importance de ces tensions financières qui a poussé la Banque du Canada à élargir son programme d’achat d’actifs. »

Si l’intervention de la banque centrale a eu pour effet de diminuer le coût des fonds des institutions financières, il faudrait s’attendre à ce que cet allègement se répercute sur les taux de détail, les taux hypothécaires en tête, au cours des prochains mois. Mais si les projections de Desjardins se concrétisent, la baisse totale du taux affiché cette année ne serait que de 65 à 75 points selon l’échéance, avec un taux moyen de 2,85 % pour l’échéance d’un an, de 3,15 % pour celle de trois ans et de 4,25 % pour le cinq ans anticipé pour la fin de 2020.

Mais cela vaut pour le taux officiel de l’institution prêteuse. Quant au taux négocié…