Quoi de neuf, docteur?

À regarder les photographies anciennes de la Gaspésie que publie l’historien Pascal Alain dans quelques-uns de ses livres, je me retrouve souvent à imaginer, dans le grand large des marges blanches de nos mémoires, la trajectoire d’un médecin parti vivre là-bas, au bord du fleuve, après la Seconde Guerre mondiale.

Tout juste démobilisé de l’armée, ce médecin doublé d’un écrivain en devenir s’installe à Rivière-Madeleine. Il décide, pour des raisons restées nébuleuses, d’exercer son métier dans cette péninsule qu’estiment les artistes, mais qu’oublient volontiers les gouvernements, sauf quand il s’agit d’y envoyer l’armée, la police ou des banquiers pour faire respecter l’ordre des possédants.

Cet homme s’appelle Jacques Ferron. Il a la vingtaine. Ce sera un de nos plus grands écrivains, doublé d’un médecin dont les confrères — ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier — auront avantage à méditer les pensées.

Ferron est mort le 22 avril 1985. Il y a donc 35 ans cette semaine. Sa plume, sorte de scalpel qui lui servait à disséquer finement les faits de société, nous manque plus que jamais.

Quoi de neuf, docteur ? Depuis que vous êtes parti, il y a déjà ceci qu’il faut vous signaler : des médecins courroucés sont suppliés d’aller aider dans les CHSLD afin de pallier un manque criant de 2000 infirmières et préposés aux bénéficiaires. Pour dédommager les médecins, qu’on aurait cru bien payés pour soutenir le système de santé, on leur offre une rallonge de salaire à hauteur de 2500 $ par jour. Ce qui n’est pas rien. Si les infirmières et les préposés aux bénéficiaires, qu’on a trop longtemps négligés, étaient mieux payés, serait-il possible qu’il en manque moins ? Chose certaine, on le voit bien, c’est la société qui finit par en payer le gros prix.

En Gaspésie, écrit le Dr Ferron au sortir de la boucherie de la guerre, la misère apparaît endémique. « Je pourrais faire quelque argent, payer mes dettes, mais il faudrait que j’exploite les gens tout comme mes prédécesseurs l’ont fait. Je m’en épargne la bassesse et je demeure du côté des misérables », note-t-il.

Si l’homme est à la mesure de toute chose, pourquoi le médecin ne serait-il pas placé sur le même pied que ses semblables ? « Les hommes sont égaux », insistait souvent Ferron. Abandonner le dernier des hommes à son triste sort ou tirer un avantage de la pauvreté de la collectivité serait une pure lâcheté qui conduit, croyait-il, à être classé avec « les profiteurs, les inutiles, les monstres ».

De sa vie en Gaspésie, Ferron a appris, pour reprendre les mots de son biographe Marcel Olscamp, « une sorte de morale de la générosité, selon laquelle chaque citoyen bénéficiant de quelque privilège est tenu de se mettre au service de ceux qui n’ont pas eu cette chance ».

La nuit, on vient le chercher, parfois à cheval, pour toutes sortes d’histoires qui allaient mal tourner. Des besognes de croque-mort, dit Ferron. Des affaires, par exemple, d’accouchements difficiles dont même une sage-femme pourtant bien plus expérimentée que lui n’avait pas voulu.

À l’anse de Gros-Morne, un des hameaux sur lequel Ferron veille, la population est infestée par la syphilis et la tuberculose. Ces choses d’ailleurs ne sont pas disparues, comme on pourrait le croire, à condition de s’épargner la lecture des bilans de santé de populations comme celles du Nord québécois. Dans son édition du printemps, le magazine de Médecins sans frontières rappelle par la voix de son directeur au Canada, Joseph Belliveau, que « la tuberculose tue plus d’un million de personnes chaque année ». Des gens dont pourtant on n’entend guère parler.

Au début de sa pratique en Gaspésie, Ferron soigne correctement, écrit-il. Mais il apprend avec le temps à faire mieux, parce que, même en faisant bien, il en vient à considérer qu’il soigne mal, puisqu’il ne sait pas encore le faire avec compassion et amour. Cela s’apprend, il faut croire. Mais pas pour tous.

Jacques Ferron a ainsi porté plainte à deux reprises, devant le collège des médecins, contre un confrère de la Gaspésie qui charcute volontiers des femmes, au point où sa maison a été rebaptisée « le château des ovaires », parce qu’il en enlève plus souvent à tort qu’à raison.

Ferron va passer ensuite du pays de Gros-Morne à celui de Ville Jacques-Cartier, une ville pauvre en banlieue de Montréal où la misère se présente en cortège jusqu’à son bureau. Dans ces pays mal-aimés, dont il est un habitué, Ferron remarquait que les vies misérables servent de repoussoirs commodes à ceux enclins à s’accorder une supériorité frauduleuse. Cette bonne conscience de contrebande se sécrète toujours au détriment des plus démunis. À ceux-ci d’ailleurs, la belle société ne distribue encore aujourd’hui que la petite monnaie du mépris, toujours bien suffisante pour se payer le confort de ses certitudes.

« Notre monde a besoin de superhéros. Donne un sens à tes journées. Viens travailler au CHUM ! » : voici les mots d’une publicité qui invite les travailleurs de la santé à s’engager, rappelait la semaine dernière Vincent Lafortune, un ancien préposé aux bénéficiaires de ce centre hospitalier, dans sa lettre ouverte publiée par La Presse. Il raconte avoir travaillé là 30 ans, à un salaire de misère. « Je peux vous dire que les loyers augmentaient beaucoup plus vite que mon salaire et ma joie d’aller travailler ». Mais Superman, Wonder Woman et Batman se passent volontiers de salaire, il est vrai.

Il serait difficile d’imaginer le Dr Ferron ne pas tempêter devant l’édification d’un système de santé où préside une hiérarchie effrontée des salaires de la corporation des médecins tandis que les petites mains dont on a le plus besoin ont sans cesse été écrasées depuis 30 ans au nom d’une austérité budgétaire de façade. Devant le Collège des médecins, en tout cas, Ferron résumait déjà en 1952 assez clairement sa position : « Pour ma part, j’ai honte. »

45 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 20 avril 2020 03 h 21

    Oui! je l'aurai dans la mémoire longtemps.

    En tant que «vice-président à vie» du parti, en tant que Québécois: «Je me souviens». Rien à ajouter. Une autre belle «feuille» du journal Le Devoir.

    JHS Baril

    Ps. Coteau Rouge - Jacques-Cartier. «Mon» premier centre commercial (centre d'achats pour les z'ötres). Bref.

    • Yves Mercure - Inscrit 20 avril 2020 09 h 32

      Non. Appeler ce monument national pour secourir un propos douteux pourrait sembler malodorant. Notre chroniqueur vient de nourrir une salve assez haineuse contre l'ensemble des médecins, ça me semble sa plus mauvaise prestation depuis bien longtemps. La vindicte populiste qu'il nourrit ce matin ressemble au héros qui prend la vague pour aller plus loin. Voir plus profondément proposerait une vision plus nuancée où un médecin vit dans une société dont il partage plus ou moins les valeurs. La nôtre met l'emphase sur le fric, mais mon expérience personnelle me dit que la majorité des médecins respectent un idéal mieux logé que celà et au service de la population. Que leurs syndicats soient si efficaces ne fait pas que l'objectif de tous ne soit qu'un rêve de richesse. Il y a bien des dissidents qui tentent de se faire entendre, mais ça semble moins vendeur que du scandal qui alimente la hargne. Oui, il y a des médecins qui se comportent en banquiers, non ce ne sont pas tous de cupides inconscients. La rumeur voulant qu'ils aient négocié leur implication en chsld à 211$/heure est bien révoltante, mais les rumeurs sont comme les humeurs : changeantes et généralement moins partagées... sauf lorsqu'il y a une belle séance publique de pilori.

  • Jacques Desmarais - Abonné 20 avril 2020 06 h 23

    Tout va très bien, Madame la Marquise

    Sous Le ciel de Québec, nos Monseigneurs se portent bien.

  • Nadia Alexan - Abonnée 20 avril 2020 06 h 37

    Les coupures et les privatisations de notre système de soins de santé sont honteuses.

    Bonjour monsieur Nadeau. Quel beau témoignage d'un docteur qui valorise la justice sociale plus que son confort personnel. Heureusement qu'il y'a encore des professionnels en santé avec les mêmes valeurs et les mêmes soucis pour leurs patients les plus démunis. Je pense aux Médecins québécois pour le régime publics ( MQRP) par exemple, qui oeuvrent contre la privatisation sournoise du système de soins de santé.
    La pénurie de préposés et d'infirmières relève de notre mépris pour ces travaux difficiles qui méritent notre admiration. Les salaires de misère qu’on leur accorde témoignent de notre mesquinerie.

    • Pierre Raymond - Abonné 20 avril 2020 13 h 00

      Étant donné les coûts des produits, services, taxes et impôts au Québec, tout salaire inférieur à 20$/heure pour une semaine de travail minimum de 40 heures mène directement à la précarité.

  • Benoit Gaboury - Abonné 20 avril 2020 07 h 12

    Allons-nous bientôt retrouver la raison?

    Beau texte. Il fait bon d'entendre parler du docteur Ferron. Il est certain que des médecins qui se dévouent pour la santé des autres, il y en a eu beaucoup au Québec et il y en aura encore beaucoup. Mais, je ne sais trop pourquoi, les salaires de cette profession depuis l'assurance-maladie ont explosé. Et cela y a attiré trop de jeunes gens presque uniquement intéressés par l'argent, semble-t-il. Nos critères de sélection devraient être revus. Ceux-là nuisent à la profession en en voulant toujours plus. Et on les laisse atteindre les sommets. Quand on lit en guise de conclusion à cette chronique: «Pour ma part, j'ai honte», on voit bien, il me semble, que c'est devenu un grand problème dans notre société, et il n'est pas que d'image ou de communication. Dans l'état actuel des choses, à $211 de l'heure, c'est 12 préposés à $17 qui sont engagés dans les CHSLD. Mais dans combien d'autres professions aussi, de tels écarts ont-ils été tolérés, depuis tant de décennies, comme si c'était une fatalité? En France, le philosophe Edgar Morin disait récemment: «Est-ce que se prolongera [...] le réveil de solidarité provoqué pendant le confinement, non seulement pour les médecins et infirmières, mais aussi pour les «derniers de cordée», éboueurs, manutentionnaires, livreurs, caissières, sans qui nous n’aurions pu survivre alors que nous avons pu nous passer de Medef et de CAC 40?» À ceux-là, on pourrait ici ajouter facilement les gens de l’entretien, les préposés aux malades, les infirmières auxiliaires... tous des gens essentiels.

    • Claude Richard - Abonné 20 avril 2020 11 h 26

      "Et cela y a attiré trop de jeunes gens presque uniquement intéressés par l'argent, semble-t-il." Cela me rappelle ce jeune médecin de Repentigny (encore pratiquant, je crois) qui, il y a 20 ou 25 ans, m'a tancé vertement parce que je lui soumettais un deuxième problème à l'intérieur d'une même consultation: il ne sera pas payé à l'acte, pauvre lui!

  • Raynald Rouette - Abonné 20 avril 2020 07 h 31

    Bien dit!


    Vous ne vous ferez pas que des amis ce matin...

    • Claude Bariteau - Abonné 20 avril 2020 10 h 33

      Ferron est un médecin et un écrivain hors pair. Vous y faites écho avec doigté et pertinence.

      Il y a, par contre, un décalage dans votre texte. Il n'y a pas eu d'ententes sur les salaires pour les services des médecins spécialistes dans les CHSLD, car c'est un dossier demeuré ouvert pour évaluation future.

      Cela dit, plusieurs médecins spécialistes se sont manifestés pour aider le gouvernement à corriger les effets collatéraux qui se sont manifestés avec virulence dans les services à des personnes âgées déjà affaiblies par diverses maladies pour plusieurs raisons :
      1) retards à bloquer l'accès,
      2) rotations de personnels sous la supervision des CIUSSS,
      3) pratiques de gestions à la limite inférieure de l'acceptable,
      4) entreprises propriétaires à la recherche de gains et firmes de placement aussi à la recherche de gains,
      5) surtout une approche régressive dans les services à des personnes âgées depuis les années 1985, qui s'est accélérée sous les gouvernements Bouchard, Charest et Couillard en concordance avec une approche de maximisation avec des effectifs minimaux et des ressources constamment en chute.

      Le docteur Ferron, décédé en 1985, n'a ni vu ni pu commenter ces dérives. Vivant, comme vous le présumez, il l'aurait fait avec pertinence.

    • Marc Therrien - Abonné 20 avril 2020 11 h 12

      M. Bariteau,

      Je ne comprends pas pourquoi votre commentaire ne se retrouve pas après le 13ième ou 14 ième en bas de la liste. Il me semble que vous ne répondez pas à M. Rouette.

      Marc Therrien

    • Fréchette Gilles - Abonné 20 avril 2020 12 h 06

      Mais où donc est passé le 'bon' docteur Couillard? Est-il bénévole dans un Chsld ou en Arabie Saoudite où la famille royale est touchée par le covid-19? Ou dans une autre job encore plus payante entrain d'empiler ses grosses piastres dans une île inconnue de la classe moyenne?

    • Claude Bariteau - Abonné 20 avril 2020 12 h 24

      Je répondais à M. Rouette, qui présumait que M. Nadeau ne se ferait pas d'amis, peut-être à cause de son propos sur les 211$ de l'heure., mais aussi pour rappeler que le Dr Ferron aurait sûrement pris position dans la ligne de pensée de M. Nadeau.