Laver le plancher

« Je ne veux pas insulter les médecins », disait François Legault mercredi en conférence de presse, mais il faut venir en CHSLD aider les infirmières, et demander aux infirmières de faire le travail des préposés. « On manque de bras. » Au même moment, je recevais un texto : « Je ne comprends pas pourquoi ils ne m’appellent pas. Je vais y aller, moi, nourrir les personnes âgées ! »

C’est devenu un rituel depuis le début du confinement : une amie infirmière me raconte, pas à pas, son parcours sinueux pour être déployée là où sont les besoins. Elle fait sa maîtrise en sciences infirmières, a de l’expérience à l’urgence et comme préposée en CHSLD. Elle s’est portée volontaire dès le début de la pandémie. Elle n’a toujours pas été mobilisée. Tous les jours, un nouvel épisode de ses déambulations dans les méandres bureaucratiques. Mercredi, elle a finalement réussi à obtenir un suivi : sa candidature, semble-t-il, stagnait par erreur. Tout le monde est débordé, lui a-t-on dit, son dossier est tombé dans une craque. Sinon, on l’aurait appelée bien avant. Cela évoque d’autres témoignages relayés ces jours-ci. Nancy Bédard, présidente de la FIQ, soulignait que, même si les candidatures affluent, les renforts tardent. Quelque chose bloque.

Le premier ministre a néanmoins tenu à s’adresser aux médecins : « Je comprends qu’ils sont surqualifiés pour faire le travail d’infirmières dans les CHSLD, disait-il. On ne leur demande pas de laver les planchers, on leur demande d’aider les infirmières qui vont pouvoir aider les préposés. » Tout en préservant leur salaire.

En quelques déclarations, le premier ministre a résumé les conflits de classes professionnelles qui tiraillent le réseau de la santé et dévoilé ce qu’il pense du travail de celles qu’il louange depuis des semaines. « On vient dire que ce job-là peut être fait par n’importe qui, mais pas à n’importe quel salaire », remarquait mon amie. Non seulement il est réducteur de dire que tous les médecins peuvent remplacer les infirmières et les préposées au pied levé, mais cette vision hiérarchisée des métiers du soin contribue aux dysfonctionnements qu’on observe aujourd’hui.

Ces dernières années, alors que les ressources se raréfiaient et que le réseau était chamboulé par des réformes structurelles ruineuses, nous les avons entendus, les appels à l’aide des infirmières et des préposées. Elles ont répété et répété qu’elles ne pouvaient plus soigner à la hauteur de leurs compétences. Elles ont fait une entorse à leur devoir de loyauté pour dénoncer ce qui se passait dans les hôpitaux et les CHSLD. On se souvient tous des larmes d’Émilie Ricard. Quant à ceux qui, en effet, lavent le plancher, comment doivent-ils se sentir lorsque le premier ministre et la présidente de la FMSQ associent ouvertement leur travail à une tâche indigne des médecins ?

Une finissante du baccalauréat en sciences infirmières m’écrit. Elle ne comprend pas qu’elle et ses collègues n’aient pas été mises à contribution. Le gouvernement a annoncé jeudi que les finissantes en sciences infirmières seraient appelées, mais celle-ci a reçu les mots du premier ministre comme une claque au visage. Elle connaît les risques auxquels s’exposent les infirmières et les préposées, les lacunes qui les mettent en danger. « J’ai arrêté de lutter pour qu’on nous invite à contribuer. Je ne veux plus y aller. Vos anges gardiens un jour, vos petits soldats subalternes le lendemain, M. Legault ? »

Les propos de M. Legault ont trouvé un fort écho auprès de la population, visiblement très prompte à râler contre les médecins, ce qui est sans doute blessant pour ceux qui se dévouent depuis le début de la crise. Reste que toute cette histoire reflète précisément le rapport de force dont ils jouissent. S’il est injuste d’attaquer leur sens du devoir, on doit mettre en question le fait qu’ils constituent une classe à part (au sens plein du terme) non seulement au sein du réseau de la santé, mais dans l’ensemble du secteur public. Enfin, c’est l’évidence même : le premier ministre n’a jamais mis de gants blancs pour intimer, par exemple, aux enseignantes d’accomplir les tâches qui ne relèvent pas de leur expertise, mais qu’elles doivent néanmoins accomplir pour que l’école publique tienne encore debout.

Ainsi, les médecins sont mécontents d’être dépeints négativement sur la place publique, le reste du corps soignant souffre de ne pas être reconnu et la population est méfiante. Cette polarisation et ces tiraillements sont le résultat direct de trente années de politiques néolibérales en santé, qui ont fragilisé les institutions et creusé l’écart entre les médecins et le reste du personnel.

Si on ne doute pas un instant que les médecins sont nombreux à déployer des efforts inouïs pour affronter la crise, on pourrait souhaiter qu’ils reconnaissent le pouvoir dont ils jouissent et qu’ils s’en servent pour exiger que tout le personnel soignant soit traité équitablement, tant sur le plan symbolique que sur le plan salarial. Redistribuer pour mieux soigner, quoi. Cela dépasse la crise actuelle, mais l’occasion serait parfaite pour en finir avec la dévalorisation historique du travail des infirmières, des préposées et de tous les travailleurs qui accomplissent un travail invisible, mais essentiel à la santé de toute la population.

18 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 17 avril 2020 08 h 20

    Les mains sur le volant

    Après les avocats, ce furent les médecins qui ont eu la main sur le volant, les Couillard et Barrette en particulier, et cela a mené au désastre dans la santé. Faut croire que les cordonniers sont les plus mal chaussés ! Les médecins ont toutefois profité de leur pouvoir politique pour se donner des salaires démesurés par rapport aux autres travailleurs de la santé et le mépris qu'on affiche pour ceux qui « lavent les planchers » est déplorable. Ceux qui lavent les planchers jouent un rôle très important, assurant la propreté des locaux de la santé qui assurent le bien-être des patients. Sans eux, ce serait la catastrophe et ça prend pas la tête à Papineau pour comprendre ça.

    Le PM Legault donne un très mauvais exemple dans ses commentaires et il devrait garder une petite gêne face à ceux qui jouent un rôle indispensable dans le réseau de la santé. Il devrait en particulier s'auto examiner, lui et son gouvernement, qui ont laissé tombé les Québécois quand est venu le temps de se préparer à une pandémie, chose que lui et son équipe n'ont pas fait pendant l'année qu'ils étaient au pouvoir avant qu'éclate la pandémie du coronavirus. Là, c'est la débandade et la panique généralisée et on se retrouve avec un gouvernement qui agit comme une poule pas de tête. Il est trop tard pour prévenir mais au moins ne pourrait-on pas travailler en concertation et arrêter de mépriser les uns ou les autres ? Ne pourrait-on pas miser sur des expertes comme la Dr Johanne Liu, une experte pendant des décennies en épidémies et en pandémies, reconnue internationalement, qu'on a rejeté du revers de la main ? C'est quoi qui ne marche pas dans ce gouvernement ?

    • Serge Turmel - Abonné 17 avril 2020 16 h 18

      Incurie au ministère de la Santé et des Services sociaux,

      Dans le contexte actuel de la pandémie, il est aberrant de constater les blocages administratifs et bureaucratiques que déploient les instances corporatistes du gouvernement et ses affidés, les syndicats, pour refuser de recurter des gens d'expérience en soins infirmiers, à même de mettre l'épaule à la roue et de travailler par solidarité à rétablir la sécurité et la dignité dans les CHSLD. Un cas d'espèce : ma soeur est infirmière retraitée et compte une douzaine années d'expérience comme infirmière dans la région de Saint-Jérôme. Elle a laissé son nom depuis deux semaines au moins, personne ne l'a appelée. Cette incurie et ce manque de réactivité aux bonnes volontés directement communiquées sont à proprement paler inacceptables. À mon avis, cela va concourrir à alimenter encore plus le cynisme et le désengagement de la population à l'égard du politique. Beaucoup de paroles, bien peu de gestes. Affiligeant.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 17 avril 2020 08 h 44

    Le respect des autres!

    Quand un PM se laisse aller à blâmer les travailleurs de la santé, faut-il s'étonner de voir les réponses plates de la Ministre de la santé et de son boss? C'est justement quand ça va mal que les jeux de pouvoir sont affichés au grand jour! Heureusement que nous ne sommes pas en guerre car la bataille avec une telle chaine de cpommandement! Il est vrai que seuls, d'abord sur le terrain, les offficiers savent de quoi ils parlent!

  • André Joyal - Inscrit 17 avril 2020 09 h 04

    «Les propos de M. Legault ont trouvé un fort écho auprès de la population, visiblement très prompte à râler contre les médecins..».

    Un fort écho aussi parmi les usagers de ce forum. Hier, on pouvait en lire des vertes et des pas mures. À ces dénigreurs, je ne leur souhaite pas ce qui m'est arrivé il y a 5 ans : être renversé par une voiture alors que j'avais feu vert. Merci à cette orthopédiste qui a su me soigner ainsi que tous les autres professionnels de la santé appartenant à mon CLSC de l'époque ( avant la misérable réforme de qui vous savez).

    Qaunt aux deux spécialistes qui ont témoigné hier, avec beaucoup de bonne foi, aux informations du soir à Ici Radio-Canada, j'espère qu'ils sont retournés à leur hôpital. Le plus âgé, un chirurgien de 55 ans, disait avoir pratiqué une chirurgie très complexe la veille. Il se demandait ce qu'il pouvait faire et qui allait le lui dire... Quant à jeune spécialiste, candidement, elle a avoué n'avoir jamais retourné dans son lit un vieux ou une vieille ( j'écris comme C. Rioux...) ll faudrait que l'on lui montre. Misère.

    Espérons que les 2 000 spécialistes qui ont donné leur nom continueront d'être plus utiles là où ils en ont l'habitude. Notre premier ministre a besoin de repos, de toute évidence. Je le comprends. Quant aux dénigreurs, comme il fait beau ce matin, je les invite à faire ce que je ferai : une longue promenade. Oui, c'est permis, même pour les vieux que nous sommes.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 17 avril 2020 09 h 20

    Toujours plus

    Les émules d' d'Hippocrate sont censées avoir comme préoccupation majeure de « diriger le régime des malades à leur avantage et de s'abstenir de tout mal et de toute injustice». Pourtant accepter de tels émoluments frisant le demi million de dollars par année pour les spécialistes m’apparaît en complète dissonance cognitive avec ce que promeut ce serment... à moins de trouver juste les écarts faramineux de revenus qu'ils se sont vus octroyer en comparaison des infirmîères et des préposés.

    Pourquoi ? Sans doute, comme le rappelle Hervé Kempf dans son livre « Comment les riches détruisent la planète », parce que « Dans les pays les mieux pourvus comme dans les pays émergents, une large part de la consommation répond à un désir d’ostentation et de distinction. Les gens aspirent à s’élever dans l’échelle sociale, ce qui passe par une imitation de la consommation de la classe supérieure. Celle-ci diffuse ainsi dans toute la société son idéologie du gaspillage. » Ces gens acceptent donc un modèle qui pose comme norme qu’il faut toujours gagner plus lorsqu’on accède aux échelons supérieurs de la stratification sociale, prétextant évidemment leurs « lourdes responsabilités » (ce qui me rappelle cette blague du concours entre les organes du corps pour savoir qui était le plus important et devinez lequel a fini par gagner !). Je les respecterais plus s’ils refusaient de tels salaires dépassant largement ce qu’il faut pour vivre décemment, soit ce que gagne le salarié moyen.

    • Denise Ouellet - Abonnée 17 avril 2020 17 h 57

      Actuellement, c'est là que le bât blesse...
      Ceux qui ont tenté d'imiter la classe supérieure en surconsommant, se retrouve aujourd'hui à prendre conscience de leur grande fragilité!

      Ceux qui les gouvernent, se rendent compte qu'ils ne peuvent s'en passer et plutôt que de les valoriser tentent de les "glorifier" en les appelant les anges gardiens... ce qui implique un travail gratuit ou sous-payé!

  • Gabrielle Boulay - Abonnée 17 avril 2020 09 h 33

    Iniquité de traitement

    Merci Mme Lanctôt de nommer clairement cette réalité vécu par tellement de travailleurs et de travailleuses, ce pouvoir indu que l'on done aux médecins et à leurs fédération. Il faudrait que toutes les personnes travaillant pour le gouvernement soient tratées avec le même respect et la même reconnaissance que le sont les médecins.