La vengeance du pangolin

Aux dernières nouvelles, la pandémie de COVID-19 aurait son origine dans un marché de poissons de Wuhan, où un pangolin (espèce transmetteuse) qui l’avait attrapée d’une chauve-souris (espèce-réservoir) aurait refilé le coronavirus à l’homme.

Et que faisait un pangolin, une espèce protégée, en voie de disparition, dans un marché de poissons de la province de Hubei ? Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre qu’il y a en Chine une importante demande d’écailles de pangolin utilisées à des fins médicinales. On savait déjà que la plus grande partie de l’ivoire des éléphants tués par des braconniers en Afrique aboutit dans ce pays, où l’ivoire sculpté est un signe de statut social, et que les derniers rhinocéros noirs sont massacrés pour que leur corne, qui se négocie entre 50 000 et 60 000 $US le kilo, finisse sous forme de petite poudre dans les flacons de la pharmacopée chinoise traditionnelle.

Ce qu’on savait peut-être moins, c’est que cette médecine obscurantiste n’est pas seulement l’affaire d’une poignée d’apothicaires folkloriques tapis au fond de leur arrière-boutique. En 2018, la part de marché de ces charlatans pesait une trentaine de milliards de dollars dans l’économie chinoise. Leur commerce alimenté par un florissant trafic d’espèces menacées serait même en pleine expansion depuis l’arrivée au pouvoir, en 2013, de Xi Jinping, fervent partisan, dit-on, de ces pratiques moyenâgeuses, dont le gouvernement tentait récemment (2018) de lever l’interdiction qui pèse depuis un quart de siècle sur la vente de cornes de rhinocéros et d’os de tigre.

Le pangolin, donc. Le 31 mars 2020, alors que la pandémie de COVID-19 faisait rage à la grandeur de la planète, un chargement de 6,16 tonnes d’écailles de cet animal a été saisi à Port Kelang, en Malaisie. D’une valeur estimée à 17,9 millions de dollars, la cargaison, rapporte le groupe écologiste français Robin des Bois, avait vraisemblablement pour destination la Chine. Business as usual, donc. Dans cette économie prédatrice (au sens propre), le kilo d’écailles de pangolin se détaille à 2900 $. Le prix d’une vésicule biliaire d’ours noir, lui, peut atteindre 10 000 $ sur les marchés asiatiques.

Au Québec, nous ne sommes pas plus à l’abri de la menace que représentent ces superstitions archaïques pour la biodiversité mondiale que nous ne le sommes d’un certain coronavirus. À l’été 2018, le démantèlement d’un réseau de braconnage d’ours au Saguenay nous a appris qu’un trappeur d’ici peut se faire entre 100 et 250 $ par vésicule biliaire écoulée sur le marché clandestin. Tout le monde sait que la bile d’ours constitue un excellent aphrodisiaque.

Lots de cette opération baptisée Pochette, les agents avaient, entre autres, mis au jour une filière vietnamienne qui étendait ses tentacules jusqu’au Nouveau-Brunswick et dont la « tête de réseau » recommandait aux chasseurs de « faire souffrir l’ours pour que sa vésicule soit plus grosse, de ne pas tuer l’animal sur-le-champ » (Radio-Canada, 22 mars 2019). Il paraît que le stress augmente la production de bile chez les plantigrades. La mienne aussi, d’ailleurs, et il me vient une petite pensée pour les 10 000 ours qui, selon des organisations internationales, sont en ce moment élevés dans des « fermes » chinoises où on les incise régulièrement pour leur pomper la bile à l’aide d’un cathéter.

Cette production domestique, loin de satisfaire à la demande, aurait au contraire pour effet de doper le marché noir des vésicules d’ours sauvages. Est-ce un hasard si, dans deux ouvrages de fiction qui me sont récemment passés entre les mains — des nouvelles et un roman, tous situés dans les montagnes isolées de la Virginie-Occidentale, le pays des hillbillies —, les trafiquants chinois suivent pratiquement les chasseurs d’ours à la trace ? « Ces gens veulent des parties d’ours sauvages, pas d’élevage », explique un braconnier dans Dans la gueule de l’ours (J. A. McLaughlin, Rue de l’échiquier fiction, 2020, traduit par Brice Matthieussent), « pour une raison à la con ils sont convaincus qu’il y a une différence ».

Dans deux des histoires d’Allegheny River, le recueil de Matthew Neill Null (Albin-Michel, 2020, traduit par Bruno Boudard), il est question de chasse à l’ours. L’activité est légale, les ours sont poursuivis par « des pick-up hérissés d’antennes CB, au plateau occupé par de bruyantes cages à chiens ». La dédicace du livre, « Pour les animaux », donne une idée du camp dans lequel se range l’auteur. Ces patriotes et leurs chiens de bonne race chassent en meute et le VUS des trafiquants de vésicules se pointe aussitôt la bête abattue.

Ai-je raison de voir dans ces péquenots en pick-up, cannette de Bud au poing, en pourparlers avec un négociant chinois bien fringué s’exprimant dans un meilleur américain que leur patois local nasillard, une préfiguration du nouvel ordre mondial ?

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